Part 12
Il y avait une telle désolation dans son accent, quand il prononça ces derniers mots, que je lui serrai le bras avec force. Nous gravîmes le perron. Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami, que je sentais si éloigné de moi, si ce n’est de le savoir malheureux.
Nous dînâmes tous les quatre. M. Doublemaze était parti, accompagné de Mlle Dubois de Louvrezac.
--Un homme supérieur que le vicaire, dit Césaire-Auguste.
Mathilde baissa la tête, tandis que Lortal ricanait.
--Vous en reviendrez, cousin!
--Vous remontez ensemble à Saint-Julien, nous demanda Mathilde.
--Oui, répondis-je. La dernière rentrée! C’est ce qui me console.
--Ne soyez pas trop impatient, me dit-elle avec un sourire dont la mélancolie me traversa comme l’écho d’une mélodie oubliée depuis longtemps. Vous avez toute la vie devant vous...
Là-dessus, nous prîmes congé d’elle et de Miromps.
--A bientôt, nous cria sur la porte Césaire-Auguste.
--Toute la vie, répétais-je en montant, aux côtés de mon compagnon taciturne, l’obscur raidillon qui conduisait au collège--toute la vie!
XXII
Le premier trimestre commençait allègrement. J’étais loin de prévoir l’événement, si proche, qui devait projeter une tragique lueur sur mes souvenirs de cette époque. L’année s’ouvrait sous de favorables auspices de travail et de camaraderie. Les élèves de philosophie--nous étions d’ailleurs un très petit nombre: huit--jouissaient d’une situation privilégiée. L’abbé Fourmeliès ne voulait pas qu’on nous traitât en écoliers, mais bien en jeunes hommes à la veille de choisir une carrière.
M. Mirepuy, notre professeur, était un prêtre assez jeune que le Séminaire n’avait pas étouffé. Bien différent du maniaque Gerboux, halluciné de vices réels ou imaginaires et par surcroît artisan de fourberies et d’intrigues, l’abbé Mirepuy vivait à Saint-Julien dans un isolement qui agaçait des confrères moins enclins à la solitude et à la méditation, mais qui, à nos yeux, lui conférait un prestige dont bénéficiait son enseignement. C’était un petit homme précocement chauve, au visage poupin et fortement coloré; des yeux de faïence, bleu pâle, et, dominant toute la physionomie, un vaste front, sans rides. Il dialoguait souvent avec lui-même, marchant d’un pas rapide. Sa grande distraction était de se promener avec ses élèves favoris: Lortal, Saint-Alyre et moi. Quant à sa culture, elle était profonde et le fruit de méditations personnelles autant que de doctrines apprises. Il n’ignorait rien des grands systèmes de la pensée moderne. Aucune audace ne l’effrayait et je ne sais pas par quel mystère, au cours de l’enquête que ce prêtre obscur menait jour et nuit, inlassable, il avait préservé, comme un talisman, sa foi. Sa chambre était encombrée de livres et de revues. Il m’y recevait parfois et me faisait asseoir près de la lampe. Je lui soumettais toutes les vicissitudes de ma vie intellectuelle déjà fort agitée. Mille contradictions s’opposaient en moi; une logique brutale enrayait l’élan mystique. Ma raison, que ces premiers essais de dialectique assouplissaient, s’escrimait contre les dogmes jusque-là aveuglément acceptés.
--Tout craque, confiais-je à l’abbé. C’est comme une pesée invincible de toutes parts sur mon âme. La vieille armature religieuse, morale, cède. Je sens que les forces qui mûrissent en moi vont la faire éclater.
Il m’écoutait, renversé sur sa chaise, les jambes croisées, le visage rejeté dans l’ombre.
--Elle est plus forte que vous ne pensez, me répondait-il, la vieille armature. Allez-y sans crainte. N’ayez pas peur d’analyser, d’examiner, de réfuter. Ce n’est pas la raison qui tuera la foi. Quand vous aurez fait le tour de tous les systèmes, vous verrez, vous y reviendrez, bêtement. Oui, bêtement, comme disait Pascal. Je n’ai pas peur. Lâchez toutes ces forces qui s’éveillent, qui grondent en vous. Lâchez-les comme des chiens avides. Ce sera la curée! Et alors! Ce n’est sans doute pas très orthodoxe, ce que je vous dis là, ajoutait-il en riant. Et si Gerboux m’entendait, je serais sûr de mon petit rapport.
Il levait les bras et les laissait retomber avec un désespoir ironique. L’ombre dessinait sur le mur des ailes de moulin à vent.
--Ces gens-là, continuait-il, non sans quelque amertume, ont faussé le catholicisme. Ils n’ont tiré de lui qu’une morale étroite, tyrannique, souvent absurde. Ils en ont fait un instrument de domination temporelle. Ils ont perdu la mystique. Il n’y a plus de Saints. La Règle a remplacé la Charité; les encycliques, l’Évangile. Et cependant l’amour, c’était le seul flambeau que la raison ne pouvait pas éteindre entre leurs mains!
Cher abbé Mirepuy! Je n’emportai de ces entretiens aucune certitude. J’emportai quelque chose de bien plus précieux que la certitude: le besoin de chercher, de chercher encore; la joie de me débattre, comme un nageur fouetté par les vagues, de souffler, la tête hors de l’eau, et de replonger dans le tumulte salé. Le doute ne m’abattait plus: il m’exaltait.
Avec quelle attention nous l’écoutions, notre maître de philosophie: Lortal lui-même, gagné par ces nouvelles études, perdait son indifférence. Je le voyais avec plaisir, le menton dans les mains, le regard fixé sur le petit homme blond. Mirepuy, négligeant les manuels stupides, émasculés, que l’«Union chrétienne» mettait entre nos mains, nous nommait des penseurs dont le nom seul eût dû faire crouler les murs de la classe: Comte, Renan, Nietzsche, Schopenhauer. Nous n’étions que médiocrement familiers avec leurs œuvres, mais il suffisait de les nommer pour que le cours prît une saveur de conspiration. Et nos âmes avides de risques frissonnaient à de merveilleux dangers!
* * * * *
L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance de notre division. Mais sa défaite était irréparable. Convaincu désormais de son impuissance contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son zèle sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce nouveau était voué d’abord au ridicule, ensuite à une domination sentimentale, tatillonne, étouffante. Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible abbé, de plus en plus autoritaire avec les faibles, de plus en plus congestionné, rongé par une contrainte dont s’accommodait mal sa chair épaisse et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi une indifférence cordiale: mais il marquait de la froideur à Lortal qui la lui rendait bien.
Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer. Et plût au ciel que cette ignorance n’eût pas été feinte! En réalité, le nez dans ses manches et ses gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les poches des vêtements oubliés à un porte-manteau, se livrait enfin à une odieuse--et sans doute passionnante--besogne de mouchard. Ce Basile espionnait tout le monde, depuis le plus petit élève de huitième jusqu’au supérieur, sans oublier les domestiques.
--Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me disait Lortal. Tu sais en quels termes il est avec Doublemaze. Le grand vicaire n’aime pas à mettre ses blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse pas mal de dévotes bien renseignées. Il est aumônier des dames de la Compassion qui font tant de bonnes œuvres et tant de mariages...
L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude à tous ceux qui l’entouraient. Miromps avait fait venir un médecin de Bordeaux qui avait tenu consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait de longues heures, étendue sur une chaise-longue. Le souvenir de certaine soirée précisait pour moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait pas. Ce drame à trois me paraissait lugubre. Seule, Mathilde déclinante se revêtait d’une poésie désolée. Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure en dépit de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je mon humble offrande à la flamme trouble de Lortal!
Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la session de novembre. Mais Charles Jouvelin n’était pas rentré.
Ma mère m’écrivit: «Tu ne reverras pas cette année ton petit camarade Charles. Sa mère m’annonce que, par égard pour la santé frêle de son fils, elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira au lycée...»
Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations, Lortal et son secret, tout cela ne m’avait fait prêter qu’une médiocre attention à cette absence. La lettre de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit. Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était peut-être du remords. Quant à Édith, je m’imaginais un instant qu’elle avait décidé de ne point me revoir, mais je reconnus vite que ma prétention était exagérée. «Je l’aurais tant aimée!» pensais-je parfois, sans envisager la disproportion de nos âges, son caractère dont la frivolité m’eût si vivement blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours si proche! Et il me venait une mélancolie aiguë à songer qu’une telle aventure m’avait été offerte et que je n’avais pas su la saisir; que cette révélation--heure unique--en pleine beauté, en pleine fleur, eût coloré de joie ma vie entière et que rien de semblable ne se retrouverait jamais plus...
En quoi je ne me trompais pas.
XXIII
Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. Tristes journées de novembre! La colline, au sommet de laquelle s’élevait notre collège, était balayée de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, aux fenêtres des dortoirs. Les beaux marronniers de la terrasse étaient, une fois encore, dépouillés de leurs feuilles; les charmilles n’abritaient plus aucun secret, par les soirées traîneuses de brumes. Sournoisement la saison insinuait en moi son poison mélancolique. Je me surprenais à rêver tout en parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres prêtés par l’abbé Mirepuy.
Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère douloureux. Parfois, au cours d’une étude, mon regard s’arrêtait sur le visage de l’ami et ne pouvait s’en détacher, comme si une séparation menaçait. Lortal était alors d’une irritation constante à mon égard. Je pardonnai cette humeur. Il avait une telle excuse. Le sentiment, que je supposais en lui, auréolait le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais pas ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette passion malheureuse qui l’ennoblissait aux miens. Des crises de gaieté brutale alternaient chez lui avec des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour Salayrac le reprenait. Des relents de ripailles villageoises allumaient encore ce rustre égrillard, et, tout chaud de leurs «rigolades», Lortal se moquait de ma mine confite.
* * * * *
Le jour des morts, il était d’usage que chaque classe, guidée par son professeur, se rendît à la visite du cimetière. Nous partîmes donc sous la conduite de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise matinée, pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées sur les yeux. Le champ des morts s’étalait sur un vaste plateau; ses croix dominaient la ville et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, suivre des faubourgs lépreux dont le brouillard et la boue aggravaient encore la désolation banlieusarde.
Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la Cité Morte, nous attardant parfois, pour une prière, devant une tombe abandonnée. Ces sépultures de pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une offrande, à chaque saison: roses sauvages de l’automne, perce-neige de l’hiver, violettes du printemps, boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, je demeurai quelques instants devant l’une de ces tombes sans nom, ému comme si j’avais découvert dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.
La mort! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect hideux que nous décrivait jadis le sombre Gerboux: reine des épouvantements, pourvoyeuse de cloîtres. Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux bras nus de son Christ, un rosier avait grimpé et, sous le vent d’automne qui balayait éperdument les allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements ensevelis dans le travail de son sein et de cette terre avait surgi la tige fleurie de tardives corolles. A leur tour, les roses mouraient; une légère odeur de corruption envenimait leur parfum; les pétales jaunissants s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la loi qui veut que toute beauté soit éphémère et qu’une incessante destruction accompagne une renaissance sans fin.
Cette image fut un trait de lumière pour mon esprit. Brusquement m’apparut la folie d’une religion du désespoir qui sèvre les vivants, par la crainte de la mort, des plus fortes joies de la vie. Se mortifier, n’est-ce point devenir semblable à un mort? L’ascète est l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, dansant et enguirlandé, conduit la sarabande des suppliciés volontaires. L’enseignement du rosier effeuillé n’était-il pas préférable à cette frénésie qui précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires des cloîtres, seule issue logique de la doctrine de mort et de péché?
Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie: la vie elle-même, sépulcre insatiable, inépuisable source. Et les choses ne se révoltaient pas; elles cédaient à leur destin avec sérénité; ayant réalisé leur être et leur forme d’un instant, elles se résorbaient dans le gouffre dévorant et créateur. Pour vaincre la mort, nos maîtres nous prêchaient de sacrifier la vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette matinée d’automne, devant cette tombe inconnue et jonchée d’agonisantes roses, une vérité sereine m’inondait, courait à travers mon sang comme une liqueur réchauffante. Vivre! Il fallait accepter de vivre, comme il fallait accepter de mourir, d’un cœur content, ayant donné toute sa fleur. Et la seule éternité qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri d’ossements, était celle de l’innombrable devenir.
Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. Une nappe de pluie voilait le monde à nos pieds. Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du Christ me revint en mémoire:
«Laissez les morts ensevelir les morts.»
* * * * *
L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours, Lortal me demanda de l’accompagner chez les Miromps.
--Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera un peu de sa compagnie habituelle!
La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais nuages plus bas que les collines environnantes, et qui semblaient l’isoler de toute communication avec l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours et la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume. Quelques corneilles au vol flasque écornaient d’accents circonflexes cette voûte grise où s’étouffait la sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches de la _Dame aux Camélias_. Le «Café du Commerce» avait tiré ses rideaux pour mieux emmitoufler ses habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers le ciel les branches nues et puissantes de ses arbres, comme pour le conjurer de déchirer enfin ces étouffantes nuées, la meule d’un affileur faisait un sifflement doux et triste. Quelques dévotes en capote noire sortaient de l’église. Un moine de pierre qui supportait le cintre du porche de ses épaules tronquées, leur tira la langue. Pas une âme! La province couvait discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues, de mensonges.
On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence refuges du sage, la révélation soudaine de leur vie secrète. C’est comme si l’on flairait le relent sournois de toutes les vilenies qui se trament sous ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au seuil d’une gargote d’aspect débonnaire, l’odeur du bouillon aigre et de la viande avancée. La tranquillité des lieux est si grande qu’elle semble dérober une menace. Sur la place silencieuse où chante la fontaine, on est tout d’un coup pris d’inquiétude et d’une furieuse envie d’être transporté à cent lieues.
Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de Lortal je gravissais la rue Jaladis. Jamais l’hôtel Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les fenêtres de la façade étaient fermées: la maison avait abaissé ses paupières, jalousement, sur son secret.
Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert. Il n’avait pas encore perdu cet aspect d’énergie, cette puissante lourdeur qui m’avaient séduit jadis. Mais la bouche n’avait plus sa contraction volontaire; le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea de l’ombre, avec sa démarche torse.
--Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra quand même tout à l’heure. Votre visite la distraira.
Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui me navra:
--Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer tout de suite, vous êtes libre.
--Puisque vous le permettez, répliqua doucement mon ami.
Et il disparut par la tapisserie du fond.
--Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma pauvre femme ne supporte que difficilement les épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la distraire!
Il passa sa main sur son front, comme pour essuyer une sueur invisible. Ce geste incluait une grande douleur.
--Elle ne trouve de soulagement que dans la lecture. Le chanoine Doublemaze lui indique des livres. Je lui en ai beaucoup de reconnaissance. C’est un prêtre fort accompli.
Nous entrâmes dans son cabinet.
--Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec une satisfaction de collectionneur. Une déesse étrusque; la déesse de l’ombre.
C’était une figurine de bronze représentant une femme nue, mais longue, si longue qu’elle semblait une fumée; à la contempler, elle s’effilait, s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal n’était plus qu’une impondérable substance. Je songeais à celle qui, de cette maison solitaire, s’évanouirait peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à la déesse de l’ombre, fumée, elle aussi.
Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez Mathilde.
La chambre, fort haute de plafond, était plongée dans une demi-obscurité. Une servante plaçait une lampe sur un guéridon. Baignées par le cercle lumineux, je vis des mains, allongées sur une couverture, des mains jaunes, amaigries. Au-dessous de la lampe, un livre ouvert. Le visage de Mathilde ne m’apparut qu’ensuite.
Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans le noir. Tous deux étaient silencieux. Nous entendîmes le tic-tac de la pendule qui marquait, goutte à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait. Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. Tous les bruits du monde étaient morts à cette porte.
Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune femme que j’avais vue galopant sur la lande hivernale? Était-ce bien l’Amazone? Un an s’était écoulé. Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre de l’abat-jour? Mais elle semblait avoir perdu cet ambre qui lui donnait une fauve splendeur. Ses joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté entourait ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait, lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer longtemps pour connaître que la lassitude de vivre habitait ce corps.
Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà étrangère, comme une qui part pour d’autres contrées--des contrées silencieuses--et qui déjà s’isole.
--Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour Jacques, me dit-elle.
Elle me parla aussi de mes études.
Lortal était immobile comme une statue.
--Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste qui se tenait à l’écart, comme un enfant ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.
Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.
Je ne pus résister au désir de me pencher sur le livre ouvert au chevet de Mathilde. Ce n’était pas un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle marquait la page. Je lus:
_Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras, parce que l’amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l’amour est inflexible comme l’enfer; ses lampes sont des lampes de feu et de flamme. Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité, et les fleuves ne la submergeront point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait comme rien._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La rue. La nuit.
--Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré M. Doublemaze, dit Lortal.
XXIV
Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le Supérieur. L’entretien dura assez longtemps. Quand mon ami vint reprendre sa place à l’étude, il avait un visage si dur que je pressentis quelque chose de grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un livre dont je vis bien qu’il ne tournait pas les pages.
--Lortal quitte le collège! me susurra Saint-Alyre. Il y a un complot contre lui.
--Imbécile! répliquai-je agacé. Lortal est trop bien avec Fourmeliès.
Saint-Alyre haussa les épaules.
A la récréation suivante, Lortal me raconta son entrevue avec le Supérieur.
--Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous avez toujours été un élève inégal, mais je dois reconnaître que vos qualités d’esprit réparent aisément le préjudice de votre incurable paresse. Votre succès, en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et moi-même, en particulier. Il est juste que les droits de l’intelligence soient reconnus. Si le labeur, l’effort persévérant eussent seuls été récompensés, vous auriez été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous avez honoré votre collège: le collège ne l’oubliera pas.
--Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, repartit Lortal. Où veut-il en venir? se demandait-il _in petto_.
--J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses paroles trahissaient une certaine gêne, j’ai souvent craint que l’enseignement de Saint-Julien, parfaitement adapté aux nécessités intellectuelles d’une jeunesse provinciale un peu fruste, convînt moins à un esprit tel que le vôtre, plus affiné, plus mûr aussi que celui de vos camarades. Le contraste qui se marque entre vous et vos condisciples, contraste que j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible à mesure que vous vous développez davantage. Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où vous vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que ce milieu ne peut malheureusement prendre aucun bénéfice de votre supériorité.
--Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais votre jugement est bien amer, monsieur le Supérieur.
--Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume dans mes paroles. Vous savez avec quelle sollicitude je vous ai suivi au cours de cette dernière année scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si dangereux et si séduisant a toujours attiré ma sympathie et, bien souvent aussi, excité mon inquiétude. Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je vous ai mandé près de moi.
L’abbé Fourmeliès posa un instant.
--Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, M. de Rochebuque, a fait les mêmes réflexions que moi-même...
--On les lui a soufflées! interrompit brusquement Lortal.
--Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime que notre modeste collège de Saint-Julien ne peut vous fournir un enseignement philosophique adéquat à vos capacités.
L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal sourit.
--Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne possède pas autant de diplômes que les universitaires des lycées. C’est pourtant un philosophe, ce que l’on ne saurait dire de tous les professeurs de philosophie.
--C’est une magnifique intelligence! dit avec feu Lortal.
--Je suis heureux que vous lui rendiez hommage. M. Mirepuy n’est, hélas! pas apprécié à sa valeur dans certains milieux et je crains que son enseignement ne soit pas toujours exactement interprété.
--Je m’en doute, sourit Lortal.