L'inquiète adolescence

Part 14

Chapter 142,579 wordsPublic domain

L’hôtel de la rue Jaladis était animé à nouveau par ses habitués. De nombreux ecclésiastiques y étaient priés à dîner. Mlle Dubois de Louvrezac tenait avec dignité le ménage de Césaire-Auguste. La chambre de Mathilde avait été fermée et Miromps en conservait la clef. Quant au pavillon, l’ancien atelier devenu l’oratoire de l’Amazone, il servait maintenant de fruitier. Je tins ces détails du grand laquais. Ce n’est pas sans tristesse que je revis sur le seuil les cariatides aux bras noueux, le Jour et la Nuit, ployées sous le cintre massif comme sous le faix du destin des hommes.

Une lettre de ma mère m’annonça le mariage d’Édith Jouvelin avec le Dr Horace Milondré. La cérémonie avait eu lieu dans l’intimité. Le couple se fixerait à Aubenac, dans la maison du docteur. Édith viendrait habiter la vieille maison et le jardin invisible où jadis, certaine nuit d’été, la belle madame Dormain s’était mise toute nue. Je la méprisais d’avoir élu ce bellâtre imbécile et mon humeur était d’autant plus âcre qu’elle était mélangée de colère, d’humiliation et de regret.

Ce fut un jeudi d’avril que je reçus la lettre de ma mère. J’étais libre jusqu’au dîner. Je profitai de ma sortie pour aller jusqu’à l’hôtel Miromps. Ensuite je passai devant la maison de Milondré, poussé par le besoin de m’égratigner le cœur. Des peintres, juchés sur des échelles, nettoyaient la façade et peignaient les volets. Le jardinier sarclait les allées encombrées d’herbes folles. On préparait le retour des époux.

Un vent chaud soulevait une fine et désagréable poussière, le long des rues caillouteuses. Froissant dans ma poche la lettre légèrement ironique de ma mère, je considérai les murs qui abriteraient désormais Nourmahal--non, pas Nourmahal, une autre femme: Nourmahal n’existait plus.

Puis je me remis en route. Le temps était orageux. Mes oreilles bourdonnaient, mes tempes battaient, mes mains me paraissaient brûlantes. Fièvre de printemps. En même temps, une torpeur ouatait mes pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des rues, la tête trop lourde, les jambes molles et l’esprit à la dérive.

Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare. Faubourg sordide, plus hideux encore sous ce ciel cru et cette acide clarté d’avril. De petites fabriques, accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait des chardons parmi des tas d’ordures et des tessons de bouteilles. Une locomotive en manœuvre déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur. Je crus reconnaître--mais c’était un souvenir effacé, une réminiscence irréelle--le quartier où Lortal et moi nous étions perdus, le décor enfin de la grande aventure.

Alors une image se planta devant mes yeux. Je fus sans défense devant elle. Mes genoux tremblaient; je sentis au creux de l’estomac un nœud qui m’étouffait; ma gorge se contractait; mon palais était sec. J’étais dominé par une impulsion obscure, tyrannique, à laquelle il fallait, coûte que coûte, obéir. Et j’allais, automatiquement, comme un homme halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par l’image.

Que voyais-je?

Une vitre voilée d’une taie rouge.

La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de la nuit, l’an passé, me lancinait. Une force me poussait en avant: marche, marche donc. J’entendais un rire dans ma nuque.

Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme une flaque de vin. Sur la porte on lisait: _Café des Mobiles_, en lettres jaunes. C’est là qu’il faut entrer. Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf! la porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche. Des taches de soleil dansent sur les tables de zinc vert, maculées, sur un comptoir chargé de bouteilles et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds, je m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je la sens couler sous ma peau. Un coq chante au dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes.

Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu la voix.

--Qu’est-ce que vous prenez?

L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure pend comme une viande à l’étal. Les yeux clignotent. Les seins tremblent sous une chemise à pois; les aisselles arrondissent des taches de sueur.

--Un bock!

La femme se dirige vers un escalier en vis et appelle:

--Alice, descends. Y a quelqu’un!

Des pas. Alice est vêtue d’un sarrau d’ouvrière. Le visage est étroit, dur et jaune. Sans son fard elle aurait l’air d’une personne sévère, d’une institutrice. Le maquillage maladroit s’arrête au cou; un ruban de velours dissimule mal la tranche grisâtre.

Elle s’assied en face de moi, croise les jambes. Je découvre sous le sarrau un bas à jour et une jarretière écarlate.

--Qu’est-ce que tu paies! Hé, là-bas, apporte une bénédictine.

Elle boit à petits coups, puis me tend sa bouche poissée d’alcool.

--On va monter, hein?

Les yeux ont un éclat vert qui commande. Ils s’allument et s’éteignent, brefs, comme des phares sur la mer grise. Dans la face sérieuse, le trait des lèvres peintes ouvre un sillon violent et sombre. Mon dégoût cède à cette suggestion. Elle gravit l’escalier, relevant sa blouse noire jusqu’aux cuisses nues.

Ascétique, la chambre: un lit de fer, une cuvette, un savon rose.

Elle se couche sur le lit, tout habillée, impérieuse.

--Viens!

Je m’approche, sans désir, de ce corps voilé de noir. Mais je suis résigné, soumis. C’est la femme qui ordonne.

--Combien me donneras-tu?... Non, je ne me déshabillerai pas. Pour qui me prends-tu?... Allons, dépêche-toi.

Assis au bord du grabat, je prends ma tête à pleines mains.

--Idiot! Approche-toi, quoi?... Hein! tu dis... la première fois!... Non, c’est une chance!

Et, brutale, passant ses deux bras autour de mon cou, elle me renverse dans l’odeur froide de la lustrine...

Ce seuil franchi, le ricanement de la mégère derrière la vitre, le faubourg où rôdent les chats galeux le long des murs écaillés de salpêtre... Il me semble qu’un signe de honte attire sur moi l’attention des passants. Est-ce donc ainsi que tous les jeunes hommes apprennent l’amour? J’éprouvais une grande humiliation dans mon corps et le désir de pleurer.

L’ombre rampait déjà à travers les massifs du jardin public quand je le traversai pour rentrer à Saint-Julien. Une brise plus fraîche apportait une odeur de bourgeons et de résine. Un piano--l’inévitable piano des soirs de province--suffit à immortaliser dans ma mémoire la mélancolie de cette heure. Il suffit parfois d’une ritournelle pour qu’une douleur ne s’oublie point. Je m’assis sur un banc de pierre. Mes larmes coulaient. Je pleurais sur moi, sur le bonheur manqué, sur la désillusion--et aussi sur le visage fardé, triste et violent d’une pauvre putain de cabaret.

Puis, je regagnai le collège d’où j’étais sorti, pur.

XXVIII

--Adieu, Paul, me dit, sur le seuil de son cabinet, l’abbé Fourmeliès. J’espère que vous n’oublierez pas votre collège et votre vieux Supérieur. Non, vous ne l’oublierez pas. L’homme mûr vit de son adolescence. Et peut-être regretterez-vous ce temps?

--Je regretterai toujours votre affectueuse direction, répondis-je.

--Vous regretterez cette époque qui marque le passage de l’enfance à la jeunesse. Vous la regretterez parce que c’est celle de l’attente et que l’attente, au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur dans la vie.

--Je ne le crois pas encore, répliquai-je, monsieur le Supérieur.

Il sourit.

--Tant mieux! Nous avons essayé de faire de vous un bon chrétien. Vous avez de grandes qualités, mon cher Paul, vous avez toutes les flammes, tous les enthousiasmes de la jeunesse; j’attends beaucoup de votre intelligence. Mais je me demande parfois si vous êtes bien armé pour la lutte. Je me demande aussi si nous, vos maîtres, ne sommes pas responsables de cette faiblesse. Souvent, je me reproche d’avoir adouci pour vous et vos camarades les préceptes de l’éducation qui m’avaient été appliqués dans mon enfance et qui faisaient des croyants et des hommes énergiques. Trop de sensibilité, trop d’esthétique dans la religion, aujourd’hui. Pas assez de discipline, pas assez de dogme! Est-ce notre faute? Est-ce la faute des temps qui ont amolli les âmes? Croyez-moi, endurcissez-vous, mon cher fils.

Je pris congé de l’abbé Fourmeliès sans lui révéler que, depuis quelques mois, la foi ne tenait plus à mon cœur, sinon par de douloureux lambeaux. D’un dernier regard, j’embrassai la pièce où les livres luisaient de leurs fers, miroitaient de leurs cuivres fauves, le grand crucifix d’ébène, le rideau de tapisserie qui cachait l’entrée de la cellule, nue et blanche, où dormait le prêtre, où j’avais attendu un soir de remords et de désespoir. Toute cette vie de recueillement, d’étude et de prière passa devant mes yeux. Un instant encore, je contemplai la haute figure de l’abbé Fourmeliès. Il était debout, sur le seuil, les bras croisés. Il y avait tant de sérénité sur le maigre visage, dans ces yeux gris aux sourcils embroussaillés, que je murmurai au dedans de moi-même:

--N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait vivre?

* * * * *

J’avais passé avec succès les dernières épreuves du baccalauréat. Ma valise à la main, non sans mélancolie, je franchis la porte de Saint-Julien.

Je me dirigeai vers la gare. La chaleur de juillet avait été torride. Sur le cours, dans le jardin public, le mouvement reprenait. Aubenac émergeait du néant des siestes. Des ombrelles blanches bougeaient dans les feuillages. Les terrasses des cafés, soigneusement arrosées, se peuplaient de clients; une vapeur de terre mouillée et d’absinthe fraîche enveloppait les tables sonores de soucoupes et de verres. Cette animation m’était d’autant plus agréable que je m’y sentais étranger: je partais. Devant le _Café du Commerce_, sous la toile de coutil blanc rayé de rouge, j’aperçus, en complet clair et chapeau de paille, le Dr Horace Milondré et, auprès de lui, le buisson ardent de ses cheveux flambant sous un feutre gris, Édith. Ils bâillaient, à deux, devant des orangeades, couple las. Cette dernière image allégea singulièrement l’instant de mon départ.

Je devais, pour me rendre chez mes parents, quitter le réseau pour une ligne transversale. La station d’embranchement était déserte. Onze heures du soir. Un employé désabusé m’apprit que j’avais manqué ma correspondance et qu’il me fallait faire la route à pied ou attendre le train suivant à neuf heures du matin. Je résolus de partir à pied... J’arriverais à l’aube.

La route s’élevait entre des collines boisées, couvrant de lacets blancs l’ombre épaisse des talus et des arbres. Qui n’a pas accompli quelqu’une de ces marches nocturnes dans une contrée solitaire ne peut imaginer de quelles innombrables rumeurs est fait le silence des nuits. L’air était frais; mais des bouffées tièdes s’élevaient encore de la terre surchauffée par le jour. De lourds nuages roulaient au bas du ciel piqué de rares étoiles. Le crissement des grillons vrillait l’espace invisible, sorti de chaque touffe, de chaque motte, de chaque sillon. Dans les taillis, au bord de la route, c’étaient des glissements, des frôlements obscurs écartant les branches et les feuilles, le craquement sec d’une branche, un pas feutré: tous ces bruits décelaient une présence.

Je marchais, guidé par le rayonnement de la route. Parfois une galopade ténébreuse, un éboulement, un sifflement léger m’oppressaient d’une vague inquiétude. J’écoutais. Je m’arrêtais. C’était tantôt comme une respiration, tantôt comme un pas attaché aux miens. La présence animait l’immobile, donnait mille voix au silence, mille formes à l’obscurité. De toutes parts, j’étais en contact avec un Être. Il n’y avait là rien de menaçant et pourtant j’éprouvais une crainte vague, cette panique qui saisit l’homme seul à seul avec la nature, avec l’inlassable et sourd travail de la vie.

Un sentiment plus profond, une émotion plus immédiate que ce que j’avais pu éprouver jadis, dans la pénombre des églises, m’envahissait. N’était-ce pas un sentiment du même ordre? Tout ce qui tend à absorber l’individu dans l’univers et la création perpétuelle est d’ordre religieux. Mais la forêt vivante était plus religieuse que la forêt mystique. La présence qui pesait sur moi était, non plus celle d’un Dieu trop humain, mais la présence réelle de la vie. Elle était là, autour de moi, bruissante, dissimulée dans le plus humble atome, glissant dans les plus infimes vaisseaux et prête à soulever des montagnes, à déchaîner les tourbillons et les vagues monstrueuses, à ordonner le chaos. La vie! Ce mot sonnait en moi comme une fanfare.

Un signe pourpre surgit par-dessus l’épaule noire de la colline. Le vent devint aigre et siffla dans le repli de la vallée, pour annoncer l’éveil. Les arbres encore gonflés d’ombre s’emplirent de pépiements et de froissements d’ailes. La voûte des feuillages, effleurée d’une frange d’aube, frémissait comme un flot frappé par la lune. Une lumière souterraine touchait un arbre, un clocher, une mare et tirait du néant l’une après l’autre les formes qu’elle façonnait de ses rayons. Un village surgit du gouffre, avec ses toits bleus de nuit et ses murs obliquement frappés de rose auroral. Des peupliers effilochaient de leurs aiguilles frêles les écheveaux de brume enroulés autour de leurs branches.

Ma maison apparut.

Mon âme participait au grand éveil des choses et l’aube se levait en moi, comme elle se levait sur la forêt et sur la plaine. Mes yeux recueillaient la splendeur du monde naissant; ma bouche aspirait l’âpre souffle du matin. Pour mieux jouir de cet instant, je m’appuyai au tronc d’un arbre, compagnon robuste. Le passé s’évanouissait, comme les brumes dans les vallées. Les années de collège, les maîtres, les amis et jusqu’à cette chère figure, Mathilde, tout cela n’était plus qu’un cortège d’ombres prêtes à céder à la clarté de l’aube. La souillure de mon corps était lavée; j’étais sain et fort; j’allais vivre.

Je sentis que de moi tombaient les lourdes chaînes de la Peur, du Péché, de l’Angoisse divine. De ce sommet, safrané de crépuscule matinal, la voix du Tentateur ne suscitait plus, par delà la forêt, par delà les horizons terrestres, les troublants mirages d’éternité. Je compris que la vérité ne reposait plus dans les mystiques futaies de pierre, mais dans la lumière et la réalité des jours.

Je compris que, dans le temps qui nous est donné, il faut rassembler en soi la beauté éparse aux moindres parcelles du monde, spectateur irrassasié d’un jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi de la chair mutilée et de l’esprit morose. La loi était autre: s’épanouir selon sa force, donner toute sa fleur et prendre toute sa part de l’universelle joie et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus qu’un fil d’herbe ployé par le vent, mais nourri des sucs profonds de la terre.

Et je compris aussi que, seule du petit monde d’autrefois, une figure demeurait: la tienne, mon compagnon. Elle n’appartenait pas au passé; elle restait vivante; elle se prolongeait sur l’avenir.

C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux dont je rêvais maintenant de mordre tous les fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette porte, à mon regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait remplacé les songes anciens de mon enfance.

Toujours je me souviendrai de cette main que tu posas sur mon épaule, un soir de pluie, de vent et d’amertume.

Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel dans le personnage que j’ai fait de toi. Compagnon fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit amer, cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct, vêtu de gris, qui m’apparut, le soir d’une rentrée lointaine? Que reste-t-il, sinon l’inflexion d’une voix cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd bruissement de mes pensées?

Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se perd dans la symphonie aurorale. Par-dessus la forêt, bondée de sèves et de forces, surgit, comme l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes, une aube, ordonnatrice...

Le soleil se levait.

FIN

Impr. Artistique «Lux», 131, boulevard Saint-Michel, Paris.