L'initiation au péché et à l'amour
Part 6
Vers cette époque, Marcelin Desruyssarts entra en relations avec les Delannoy, des cousins du côté de sa mère, avec qui son père s’était brouillé. Ils s’étaient mis autrefois dans l’industrie et y avaient gagné de l’argent; depuis quelques années, ils avaient quitté les affaires et habitaient une maison de campagne à Ville-d’Avray. Ils avaient trois filles, les deux aînées mariées en province, la cadette Paule, pas encore mariée quoique ayant vingt-six ans sonnés. Marcelin la jugea difficile à caser; elle avait ces façons à la fois trop libres et pincées des jeunes filles qui prennent de l’âge. Toute la famille, d’ailleurs, avait acquis dans le commerce une facilité de plaisanteries un peu ordinaires et une morgue qui éclatait à l’improviste en les circonstances où on l’attendait le moins. En outre, la cousine Paule avait introduit dans la maison un usage d’engouements; telles personnes devenaient des amis dont on ne pouvait plus se passer, qu’on voyait tous les jours, pour qui l’on n’avait plus de secrets; puis, subitement, on se brouillait, et c’était le tour à d’autres. Marcelin assista, en arrivant, à l’épilogue d’une amitié avec la famille d’un officier d’artillerie; il n’y avait point de sottises qu’on ne leur fît, jusqu’au jour où, abasourdis, ils renoncèrent à venir. En même temps commençaient des relations avec les Rigout, des bijoutiers du Palais-Royal, qui avaient loué tout proche une villa.
La première fois que Marcelin rencontra les Rigout chez ses cousins, madame Delannoy le prévint:
--Je vais te faire faire connaissance, mon petit Marcelin (elle s’était mise à le tutoyer tout aussitôt), avec un jeune homme qui te sera un excellent camarade; nous l’appelons par son petit nom, Gustave; il a à peu près ton âge; il est très gentil, tu verras. Il a une sœur, que nous aimons beaucoup, un peu plus jeune... Mais les voilà.
Marcelin assista à des embrassades, des cris de joie, des effusions.
On le présenta.
Gustave lui tendit les mains:
--Trop heureux, monsieur...
La sœur, en lui tendant la main, imita son frère:
--Trop heureuse, monsieur...
Ce fut une explosion de rires.
--Oh! la folle! est-elle amusante! est-elle moqueuse!
Marcelin se sentit consterné, et se força à sourire.
On entra au salon. M. Delannoy, avec sa barbiche blanche et son faux air d’ancien officier de cavalerie, participait à la joie générale. Quand sa fille voulut s’asseoir, Gustave retira le fauteuil.
Elle poussa un cri, moitié de surprise, moitié de rire.
--Ah! le cochon!
--Oh! oh! oh! Quel langage! mademoiselle! ma fille! Paule!...
--Je vous demande pardon, mais c’est la faute à ce grand dindon de Gustave.
--Oh!
Madame Rigout, une brune de quarante ans aux airs passionnés et qui se rajeunissait, prit la parole; elle tapait sur les genoux de madame Delannoy et s’exprimait avec volubilité.
--Vous savez, ma chère, nous avons été hier aux Variétés. C’est étonnant, c’est à se rouler, à se tordre. Granier est ravissante.
--Et Baron! ma chère Paule, exclama la fille; moi, j’en suis amoureuse.
--Ah! j’aime mieux Cooper, riposta Paule.
--Mais Granier, ma chère, Granier! continuait madame Rigout.
--Il est vrai qu’elle est mince de pschutt, affirma Gustave.
M. Delannoy riait, semblait très heureux. Cela dura un quart d’heure. Gustave imita Lassouche; Paule faillit avoir, à force de rire, une crise de nerfs. A un moment, Julie (mademoiselle Rigout) se leva:
--Voyez comme il fait beau. Allons au jardin.
--Nous jouerons au tonneau.
--Ça y est.
--Et je ferai la cote.
--Hioup! allons-y.
Gustave offrit comiquement son bras à Paule. Marcelin fit un effort et s’avança en riant vers Julie:
--Alors, mademoiselle, vous acceptez le mien?
--Volontiers, monsieur. Et j’espère bien que vous allez me faire la cour.
--Oh! les enfants! les enfants! soupira par plaisanterie M. Rigout, un gros petit homme barbu, l’air réjoui.
Marcelin la lui aurait bien faite, la cour; mais, en face d’une telle écervelée, comment prendre un personnage? Elle n’était pourtant pas désagréable; boulotte, point mal tournée, la figure colorée, très brune, des yeux de page de cour, les cheveux relevés au dernier chic, une jolie poitrine... Marcelin parla théâtre; mais il se sentait fade.
On arriva dans une grande allée droite. Il y avait un jeu de tonneau...
--Mais nous allons avoir des mains horribles, fit Marcelin pour dire quelque chose.
--Oh! là, là!... pauvre petit!... s’écrièrent les deux jeunes filles.
On joua. L’enjeu était de deux sous. Tout à coup on proposa de le mettre d’un louis; ce fut accepté. A la grande indignation de sa femme et de sa fille, M. Rigout gagna; il en fit force plaisanteries; M. Delannoy perdait; il se fâcha presque et réclama le retour à deux sous; on reprit à deux sous. Les parties roulaient au milieu des farces et des cris. Gustave et sa sœur se battirent; elle lui arracha les cheveux! Paule eut sa robe déchirée.
--Pour une grande fille de ton âge, gronda la mère...
--Après?... riposta la fille.
Les deux papas s’étaient assis dans un coin et causaient en fumant; c’était une ressource; Marcelin allait les rejoindre entre deux parties; ou bien il ramassait les pièces et marquait les coups; cela l’occupait. Il frémit quand il entendit sa cousine inviter ses amis à dîner; ils acceptèrent de suite; ils demeuraient à deux pas; ils prendraient juste le temps d’aller s’habiller pour revenir à sept heures; et l’on resta au jardin.
Gustave s’était étendu dans un hamac et fumait des cigarettes. A droite, sa sœur s’était assise; à gauche, Paule; et toutes deux imploraient des cigarettes qu’on leur accordait sous des conditions bizarres; elles fumaient. De temps en temps, Gustave donnait un mouvement au hamac et venait heurter les deux jeunes filles qui s’esclaffaient.
Quand ils furent partis s’habiller, Marcelin resta seul avec sa cousine Paule. Elle portait allègrement ses vingt-six ans; seule avec lui, elle était volontiers cordiale et camarade; quand les Rigout étaient là, elle ne connaissait plus personne. Elle lui demanda son avis sur eux; il dut professer une énorme sympathie.
--N’est-ce pas? faisait-elle.
Une demi-heure après, ils étaient de retour. Les deux dames Rigout avaient de petits costumes de casino, le même toutes deux, crème, en cachemire, à petits plis, avec un ruban de ceinture, toutes deux des fleurs dans les cheveux. Le dîner commença convenablement; il finit dans la démence; les jeunes filles imitaient des cris d’animaux; Gustave disait qu’il voulait griser madame Delannoy qui pleurait de rire.
--Eh bien, Marcelin, tu n’es pas gai, tu n’as pas d’entrain, disait la bonne dame.
Il n’était pas gai et n’avait aucun entrain. Maintenant, il était en dehors de la société. Par moments, il enviait la folie des autres, leur aisance, leur confiance en eux, leur sans-gêne parfait, et il souhaitait de les imiter, qu’ils l’y aidassent, qu’il se sentît encouragé, entraîné...
La jeune cousine l’avait abandonné, et les trois jeunes gens, sentant qu’il n’était pas de leurs façons, avaient cessé de lui adresser la parole. Son embarras augmentait sans cesse; il était assis entre sa vieille cousine et mademoiselle Rigout; la vieille cousine s’occupait de son service, de ses invités, de lui un peu; mademoiselle Julie avait oublié son existence. Ses plaisanteries, celles de Paule, les farces de chacun passaient à présent au-dessus de sa tête; il n’avait plus même besoin de se forcer à sourire.
On s’en fut au salon. Paule se mit au piano et joua des valses. Gustave faisait quelques tours avec sa sœur ou sa mère. Tout à coup Paule attaqua le quadrille de _l’Œil crevé_.
--Un quadrille! hurla Gustave.
On se compta. Il y avait la mère, la sœur, lui et Marcelin. Il avait pris sa mère par le bras; Marcelin vit que Julie était vexée de l’avoir pour cavalier. Il fut sur le point de s’excuser et de sortir.
--Allons, Marcelin! fit gentiment madame Delannoy.
Ce fut un épouvantable chahut. Mais, dès la première figure, Julie commençait à plaisanter son cavalier; elle affectait des airs graves en revenant auprès de lui. A la seconde figure, la mère en fit autant. Elle s’emportait, elle levait la jambe, elle répondait au cancan endiablé que menait le fils. A la troisième figure, Julie faisait à Marcelin des pieds-de-nez par derrière. La cousine Paule pianotait toujours, à moitié retournée sur le tabouret, et regardant la danse; elle voyait qu’on se moquait du cousin; elle riait de tout son cœur. Au galop, on voulut le faire tomber; il affecta la tenue la plus correcte. Et ce fut fini.
Madame Delannoy eut pitié de lui; elle l’appela, le fit asseoir près d’elle, le garda; puis, elle le remit aux mains de son mari qui l’invita à jouer avec lui et M. Rigout; il leur gagna vingt francs à l’écarté; ce succès le réconforta un peu. La vieille cousine lui en fit honneur. Les autres étaient occupés de leur côté.
Il prétexta la crainte de manquer le dernier train et prit congé. En mettant son pardessus, il entendit les valses et les polkas qui continuaient de plus belle; il avait presque envie de pleurer.
IV
Marcelin passa l’été à la campagne, dans la famille de son ami Charles Berty. Il goûta deux mois de cette vie animale où le manger est chaque jour la raison d’être, où l’on dort dix heures, où l’on engraisse. Il ressentit une joie, presque une délivrance, de rentrer dans son cher logis, à Paris.
* * * * *
Il commença à suivre les cours de l’École des Sciences politiques. La clientèle en était décidément de bonne tenue; mais il n’y voyait guère de relations possibles. Et puis, cet esprit de républicanisme gouvernemental, d’opportunisme, était bien gênant; mais peut-être que pour arriver à quelque chose, il fallait se faire républicain... Marcelin se disait qu’il avait le temps.
* * * * *
Il avait quelques relations dans le monde bourgeois. Une fois ou deux la semaine, il dînait en ville; il faisait des visites à cinq heures; il brilla dans des sauteries; il allait quelquefois au théâtre. Tout cela n’était que distraction; ce n’était ni un plaisir ni une occupation, mais une certaine façon de passer, de tuer le temps. N’importe; il le fallait!... Que ferait-il seul chez lui, puisqu’il n’arrivait pas à trouver de maîtresse?
* * * * *
--Il est probable, se disait-il, que je cherche mal; je ne sais même guère où chercher; peut-être encore est-ce qu’en réalité je ne cherche pas... Je ne fréquente pas dans le monde des théâtres; non plus dans le demi-monde... je suis trop jeune, trop timide, je ne suis pas assez riche. J’ai horreur des filles. Que reste-t-il? Me bercerais-je de l’espoir que quelque jeune femme comme il faut oubliera ses devoirs en ma faveur? Non. Alors il ne reste que le hasard. La vérité est que je compte sur le hasard. Aussi, ça ne va pas vite.
* * * * *
Quand il traversait les rues, quand il allait par exemple à l’École ou dîner, ou faire visite, il coudoyait des femmes et des femmes, toujours d’autres, et il s’affolait que nulle d’elles ne fût celle qu’il attendait. Et il continuait son chemin, éternellement seul.
* * * * *
Il commit des horreurs. Ayant lu quelques romans où il était question de belles mondaines qui promenaient dans les églises leurs sens inassouvis, il s’avisa d’entrer à la tombée du soir dans les églises élégantes. Il faisait le tour des nefs, inspectant d’un œil discret les coins des chapelles, les prie-dieu.
Néant ou indignité.
* * * * *
Il observa également les salles des théâtres où il allait. Mais il en arriva vite à ce dilemme:
--Ou bien la personne remarquée m’écoutera: c’est donc une fille...
--Ou bien elle ne m’écoutera pas...
Il y avait une troisième chance: les longues assiduités, la persévérance, le peu à peu des déclarations de plus en plus pressantes... Mais il fallait commencer, et on n’aborde pas une inconnue pour lui offrir de longs soins...
* * * * *
Mais les amies de nos amis? Plus honnêtement, les amies des amies de nos amis?...
Faudrait voir.
* * * * *
Charles Berty n’avait pas de maîtresse; suivant son expression, il vivait au jour le jour. Marcelin rencontra une fois chez lui l’aîné des frères Crémone. On causa femmes; Marcelin dit combien il lui semblait difficile de se faire une maîtresse.
--Point, répondit Crémone. Il y a un certain monde fait exprès pour nous fournir de bonnes amies. Ce n’est ni le théâtre, vous avez raison; ni la cocotterie, grande ou moyenne; ni les lieux de plaisir, le skating ou le café-concert. Je ne parle pas de la bourgeoisie ou du monde, qui ne donnent que par exception. On trouve bien encore une certaine espèce de femmes de lettres, de femmes artistes; c’est horrible; elles sont sales et ennuyeuses. Gardez-vous également des femmes pour peintres ou pour musiciens; elles vous lâcheront à brûle-pourpoint, pour retourner à leur bohème. Il y a aussi des filles genre Jardin de Paris qui, tirées de là, deviennent gentilles; cela est si dangereux! Non, messieurs, ce qu’il nous faut, c’est le trottin. Ne vous récriez pas et écoutez-moi. Je dis le trottin, la petite ouvrière, la modiste, qui va au magasin ou à l’atelier le matin, qui continuera à y aller, qui a déjà un tout petit peu jeté son bonnet par-dessus les moulins; diable! il ne faut pas dévirginiser les filles! Choisissez-la à votre goût; toutes les têtes y sont. Veillez à ce qu’elle ait les qualités d’esprit et de cœur auxquelles vous tenez; tous les caractères sont représentés. C’est l’avantage de la corporation; elle fournit sur commande. Eh bien, je pose en principe qu’un simple trottin, une couturière quelconque, une apprentie modiste, mettez-lui des toilettes bien coupées, les portera comme la plus suave demi-mondaine.
--Et après?
--Voilà justement le seul «après» qui ne soit point embarrassant. Prenez une cocotte, tirez-la de son vilain métier, gardez-la; comment oserez-vous, après, l’y rejeter? Essayez de débaucher une jeune fille; il faut l’épouser. Mais votre trottin est de taille à se tirer d’affaire, et tout le monde sait que rien ne l’empêchera de se marier à trente ans, de devenir une excellente femme et d’avoir beaucoup d’enfants.
--Oui, disait Charles, les mains dans ses poches, en se renversant dans son fauteuil. Mais à quoi bon? Raisonnons un peu. Pourquoi vous faut-il une maîtresse? A cause du sexe, ou à cause d’autre chose? Si vous n’avez affaire que du sexe, avouez sans plus qu’une maîtresse est un meuble bien inutile. Si vous avez besoin d’une amie, d’une compagne, d’une camarade, ne voyez-vous pas qu’il y a superfétation? Je prétends que les amis suffisent à l’amitié; les camarades hommes sont les vrais camarades; vous me suffisez, messieurs; et, si j’avais envie de ce genre d’épanchement scabreux qu’est l’amitié féminine, eh bien, je me lierais avec de charmantes femmes, de charmantes jeunes filles, celles chez qui nous allons dîner, mais avec qui, sacredié, je n’essaierais pas de coucher. Quant au ménage, triple fou qui demande ça à une maîtresse; mariez-vous alors.
Marcelin prit la parole:
--A vous entendre, il semblerait qu’on trouve des femmes comme des bonbons, les fondants chez Boissier, les chocolats chez Marquis, les marrons glacés chez un autre.
--Ça n’est pas plus difficile, dit Crémone; il suffit de savoir au juste ce que l’on veut; pour chaque espèce il y a le bon endroit. Quel est votre genre? grande ou petite? la taille symbolise tant de choses!
--Vous voulez le savoir?... Plutôt petite.
--Pas beauté classique?
--Pas du tout.
--Brune, blonde?
--L’une ou l’autre.
--Bravo! cela est indifférent. Continuons: simple? sans morgue? plus gentille que jolie? article de Paris?...
--Exactement.
--Je vous comprends, mon cher. C’est l’espèce «petite femme» qu’il vous faut. Il y en a dix mille à Paris pour qui vous seriez un idéal.
Tout le monde riait.
--Tenez! faites la Chaussée d’Antin de midi à une heure, de sept heures à huit; descendez les rues qui vont du centre à Montmartre et aux Batignolles; si vous le pouvez, levez-vous à sept heures du matin. Une fois en campagne, ne vous pressez pas; raisonnez votre choix. Le choix fait, suivez! ayez de la patience, de la persévérance: on vous fera poser de trois à huit jours. Au premier dîner qu’on acceptera, allez-y des huîtres et du champagne; parlez de votre bel appartement, on voudra le visiter; et puis, soyez gentil, tendre empressé; d’ailleurs, je suppose que vous serez amoureux; surtout, soyez gentleman. Payez le théâtre; et, le lendemain, offrez une toilette. Mon cher, vous serez aimé.
* * * * *
Le cousin Georges Desruyssarts et sa femme vinrent à Paris; ils invitèrent à dîner au cabaret; il y avait là l’ancienne demoiselle d’honneur, mademoiselle Amélie, son père et sa mère, et quelques amis de Georges. Amélie! il sembla à Marcelin qu’il l’avait aimée! Il n’était pas assis à côté d’elle; ils causèrent un peu après dîner; elle était gentille toujours; son père était un vieux abruti; il pria Marcelin de les venir voir... C’est égal, pas encore mariée!...
* * * * *
Marcelin menait une vie ridicule. Il essayait des conseils de l’aîné des frères Crémone. Il était entré en campagne; il suivait les petites couturières, les modistes, à travers la Chaussée d’Antin et les rues qui montent aux Batignolles et à Montmartre.
Le soir et le matin, elles passaient seules ou à deux; à midi, quand elles allaient déjeuner, elles étaient par bandes de quatre à six; alors, elles étaient inabordables. C’est le soir qu’il fallait opérer.
La première difficulté était de bien voir; d’un coup d’œil, il fallait apprécier les charmes physiques et les qualités morales. Souvent, après un quart d’heure de suivage, un bec de gaz illuminait des antipathies décisives.
Ensuite, il fallait savoir suivre, pas trop près, pas trop loin, quelquefois de l’autre côté de la rue. Et puis, parler... Oh! de cela comment venir jamais à bout? quoi dire, bon Dieu, qui ne fût stupide?
Conclusion: rien, rien, rien.
... Heureusement qu’il y avait cette vieille et bonne hospitalité des Mignon et des Georgette!
* * * * *
Cela faisait dix jours. Marcelin en avait assez, des trottins qui ne lui répondaient pas, ou l’envoyaient promener.
Il alla voir Crémone; il lui confia ses tentatives, ses échecs.
--Vous n’êtes pas assez hardi.
--Vous croyez?
--Voulez-vous que je vous accompagne aujourd’hui?
--Certes.
Charles était là. Ils sortirent tous les trois à six heures. Ce fut une soirée aristophanesque.
Crémone interpellait, au hasard, vieilles ou jeunes, laides ou jolies, les ouvrières qui passaient; il leur disait des madrigaux ineptes; elles souriaient; lui, faisait signe à Marcelin:
--Faut-il pousser celle-là?
Marcelin était confus de honte. Il arrêta les choses.
--C’est pourtant la méthode, dit Crémone. Il faut leur parler à toutes. Vous voyez ainsi celles qui vous plaisent, et avec celles-là vous continuez; vous laissez filer les autres.
Marcelin invita ses amis à dîner. Ils entrèrent au café de la Paix. Marcelin déclara solennellement qu’il renonçait aux couturières; le bourgogne donna de l’indulgence à Crémone. Le dîner coûta cinq louis, et on alla voir la revue des Nouveautés.
Pendant un entr’acte, ils remarquèrent au foyer une petite femme mince, en velours bleu sombre, avec un grand chapeau à plumes; elle allait et venait, d’un air délibéré, point effrontée. Marcelin en fit l’éloge à ses compagnons, qui approuvèrent.
Ils l’aperçurent ensuite au balcon; elle vit qu’ils la regardaient. Marcelin y mit de la persistance.
--Eh bien? lui demanda Charles.
Il eut quelque émoi à se décider.
--Il y aura encore un entr’acte. Allons au café.
L’acte suivant, la belle ne tourna pas les yeux du côté des jeunes gens.
--Tu vois, dit Charles, tu l’as découragée.
L’émoi reprit Marcelin au baisser du rideau: le besoin d’en imposer à ses amis luttait avec une croissante appréhension. On était au foyer; Crémone aborda la dame; on s’assit devant des tables; elle crut que c’était Crémone qui lui faisait la cour; Marcelin dut s’avancer, il lui sembla qu’elle avait un regret, mais il repoussa cette idée. Il parla; ses amis soutenaient la conversation; il proposa un rendez-vous; on se retrouverait après la fin, à la sortie des balcons.
Ils regagnèrent leurs places et prirent immédiatement leurs pardessus.
Marcelin était content de son succès.
--Elle n’est vraiment pas mal, faisaient les autres.
--Faut-il vous la céder? reprit-il, un peu donjuanesque.
On s’arrêta une demi-heure dans un café; puis, Blanche Leclerc et Marcelin montèrent en fiacre. Elle était enveloppée dans une fourrure; la correction qu’il affectait de garder lui facilitait sa tenue; ils arrivèrent place Delaborde et montèrent; il renvoya rapidement son valet de chambre: ils étaient seuls.
C’était la première femme qui venait chez lui. Il lui prit sa pelisse; elle se promenait dans la chambre; elle passa dans le cabinet de travail, pénétra jusqu’au salon; elle furetait.
--C’est gentil chez vous... Il y a encore des pièces?... Oh! c’est très bien... Combien avez-vous de loyer?
Et puis:
--Moi, je demeure rue Saint-Georges; j’étais auparavant tout près d’ici, rue de Vienne; mais la propriétaire... et cetera, et cetera.
Marcelin était tombé sur une petite personne assez agréable; elle montrait de la bonne grâce; elle avait des façons amicales de parler. Un feu de bois pétillait dans la cheminée de la chambre; elle se chauffait le bout des pieds en se dévêtant, avec des mines joliment effarouchées, des rires.
--Oui, mon loup; oui, mon gros bébé...
D’un fauteuil, il assista à l’apparition du corset, des jupons, des dentelles, du frais pantalon bouffant au-dessus des bas; il découvrait ces pimpants mystères des dessous féminins, les fins linges où transparaît la peau, les élégances des rubans coquettement posés, les sveltes et parfumés contours qu’indiquent les robes, tout ce dont il avait tant rêvé! En de folles envies de baiser ces jarretières, les nœuds de ces épaules, il demeurait dans une rêverie immobile. Elle riait encore, jasait; il n’y avait plus que le pantalon qui pinçait le cercle de sa taille sur les plis de la chemise entr’ouverte; les bras levés, elle ajustait ses cheveux.
--Eh bien, mon chat? interrogeait-elle avec une moue plaisante.
Il s’attendrissait: elle était jolie, elle était bonne fille, elle était charmante; pourquoi ne l’aimerait-il pas? Et l’idée lui venait de lui dire la vérité, que c’était elle qui avait l’étrenne de sa chambre de jeune homme; que, si elle voulait l’aimer un peu, il serait bien heureux de l’aimer; qu’il avait beaucoup désiré, beaucoup cherché quelque maîtresse, et qu’elle était délicieuse; et, ces choses, il prenait la résolution de les lui dire. Elle avait retiré ses souliers, ses bas; d’un coup, le pantalon tomba et vola sur le divan, et, comme il se levait pour la prendre dans ses bras, elle était déjà, en courant à petits pas de toute sa vitesse, gentiment, dans le lit.
--Oh! que c’est froid!
Il courut à son tour baiser ses yeux; trois minutes plus tard, il était près d’elle. Il se sentait d’extraordinaires ardeurs, à n’être assouvies de rien, à durer éternellement; il l’embrassait éperdument, lui disait de folles paroles; elle répondait doucement; il avait à peine sa raison; chaque point du corps féminin lui donnait des transports; ses mains et ses lèvres couraient dans une fièvre sur la jolie chair; ils s’enlacèrent et il fut au ciel.
Il ne se sentit point désenchanté, mais calmé seulement; elle souriait. Il était dans un alanguissement bien heureux; il n’avait plus aucune parole; il demeurait comme dans un flot tranquille où il aurait nagé sans mouvements. Elle causa un peu; il la laissait dire, et il se reprenait à l’embrasser.
--Quel âge as-tu? demanda-t-elle... Dix-neuf ans?... Ça se voit.