L'initiation au péché et à l'amour
Part 7
Elle raconta encore quelques histoires, des épisodes de sa vie; et ils s’endormirent.
Le matin, Jean leur apporta le chocolat et des brioches. Blanche l’admira beaucoup. A dix heures, elle partit. Marcelin fut princier.
--Tu viendras me voir... ou bien écris-moi... D’ailleurs, je suis presque tous les soirs aux Nouveautés.
* * * * *
Ce fut alors une fureur; pendant six mois il roula aux hasards de toutes les rencontres.
Le surlendemain du jour où il avait connu Blanche Leclerc, il était allé chez elle; pendant trois semaines, elle venait presque régulièrement tous les deux ou trois jours. Puis, un beau soir, ce fut une autre; deux jours après, une autre. Alors, Charles et lui, sans phrases, obstinés, ils coururent les lieux de plaisir; les bals, où des filles à vingt francs firent leur bonheur; les brasseries de femmes, où, silencieux, ils demeuraient jusqu’à deux heures du matin, devant quarante francs de consommations, dans l’espoir--toujours chimérique--d’être finalement agréés par Georgina ou Amandine; les cafés-concerts et les théâtres de genre, où ils s’étaient enhardis à faire gravement passer des cartes aux petites chanteuses; même le Jardin de Paris, les Folies-Bergère et les cafés de nuit.
Et, tous deux, ils ambulaient, corrects et quasi solennels, uniquement occupés de leur vice, aveugles et sourds à quoi que ce fût hormis la chair, les yeux allumés de luxure, sans un rire, ainsi que des monomanes.
Un soir, ils avaient emmené souper deux danseuses-étoiles du Jardin de Paris; ils ne surent pas les amuser; au dessert, elles les plantèrent là; ils étaient chez Baratte; furieux, tout étant fermé, ne pouvant pas se décider à rentrer chez eux, ils descendirent au salon du rez-de-chaussée, et ramassèrent deux vieilles dames maquillées. Ce fut le plus noir souvenir de ces six mois.
La chimère d’une maîtresse reprenait Marcelin à certains soirs. Une fois, dans un affreux endroit où l’on dansait, il s’était entiché de la frimousse d’une sorte de petite blanchisseuse. Il se montait la tête; il parlait de la garder avec lui; Charles était désolé. Marcelin répondait qu’elle était tout autre chose qu’une vulgaire catin. Ils sortirent.
--Alors vous voulez m’emmener chez vous? demanda la jeune fille.
--Oui.
--Mais, vous savez, je ne reste qu’un petit moment.
Madame de M. rencontra une fois dans l’escalier une fille de Bullier; une autre fois comme elle sonnait, une demoiselle était en train de hurler en tapant sur le piano; elle ne revint plus.
Une nuit, une femme de la rue Bréda lui demanda cinq louis; il trouva la prétention exorbitante; c’était chez elle; elle insista.
--Tu peux me les donner: donne-les-moi.
Comme il refusait, elle se fâcha et appela son propriétaire; un type à accroche-cœur entra, d’une politesse humble et tenace; il raisonnait monsieur, calmait madame; et en parlant, s’appuyait avec affectation sur une canne plombée; Marcelin dut s’exécuter.
Ils ne sortaient guère de la plus banale prostitution, des créatures grossières, du vice abject, des marchandages infâmes. Ils eurent la curiosité des boulevards extérieurs; une fois ils explorèrent Grenelle, où ils crurent devoir porter des chapeaux mous et de vieux vestons.
Puis, quand, sur les deux heures du matin ils se séparaient, chacun une donzelle au bras, également sérieux et pressés de rentrer, ils échangeaient des bonsoirs corrects et partaient sans se retourner. Mais les soirs où ils rentraient seuls, c’était à trois et quatre heures du matin qu’ils traînaient, en de perpétuelles reconduites, leurs mélancolies, dans les rues, au milieu des chiffonniers solitaires et des balayeuses, et leur désespoir de n’avoir rien fait.
Et, comme l’argent filait, le notaire un jour se permit une observation; il paraît qu’on touchait aux économies, aux réserves, les rentes ne suffisaient pas.
La lassitude vint pourtant; les exploits déclinèrent: il y eut encore d’étranges parties dans les campagnes de la banlieue, avec de noirs ennuis, parmi des femmes stupides; mais cela baissait. Et il salua le départ de Paris comme presque une libération. A Dieppe, avec ses cousins Desruyssarts, dans une vie régulière, il trouva un repos; et il affirma qu’il avait plus de plaisir à faire danser, les soirs de casino, les jeunes filles en mousseline et en tulles blancs.
* * * * *
Il revint à Paris pour assister au mariage de sa cousine Paule; elle épousait un commerçant qui fut immédiatement sympathique à Marcelin.
Il revit les Delannoy et fréquenta chez le jeune ménage. Comme il s’enquérait des Rigout, Paule raconta qu’ils venaient de faire faillite; on ne se voyait plus.
Paule était devenue une femme charmante; le mariage l’avait transformée... Marcelin se plaisait avec eux; la famille l’attirait; il ne pensait plus à courir. Il est vrai que Charles n’était pas encore rentré: il lui aurait manqué pour sortir le soir.
* * * * *
--Tout le monde se marie alors, s’écria Marcelin.
Il venait de recevoir un faire-part:
«Monsieur et madame*** ont l’honneur de vous faire part du mariage de leur fille Amélie... et vous prient d’assister...»
--Pauvre Amélie! se dit-il. Pauvre moi!... Après tout, c’était fatal.
* * * * *
Il revit quelques anciennes connaissances, de celles dont il se rappelait les noms et dont il avait gardé les adresses; il ne désirait rien de nouveau. Il en était venu à une grande indifférence des choses de l’amour, quand, un jour, tout à coup, il crut trouver la femme qu’il avait autrefois tant cherchée. Après tant de déceptions, le hasard, le hasard en qui seul il avait raison d’espérer, lui avait-il apporté l’amour? Elle était tombée dans ses bras, pâmée, comme une vierge, et il avait connu ce que c’était qu’une femme heureuse.
* * * * *
Rencontre banale, dans un wagon de chemin de fer, entre Passy et la gare Saint-Lazare. Il était cinq heures. Une jeune fille brune, aux longs yeux, était assise en face de lui, simplement vêtue, les regards dehors sur les talus qui passaient. Elle l’avait tout de suite impressionné. Il avait osé lui parler; ils étaient seuls; comme ils arrivaient à la gare, il obtint deux mots quelconques.
Elle ne voulait pas qu’il la suivît. Il l’avait suivie tout de même; rue Tronchet, elle était entrée dans une maison de modes. Il s’était obstiné et avait attendu. Il attendit une heure et demie. Quand elle sortit, il l’aborda, elle montait vers les Batignolles; elle le laissait parler; il trouvait des choses à lui dire; sans y penser, il pratiquait la méthode de son ami Crémone; et il s’aperçut que cela est tout instinctif, mais qu’il faut y aller de tout son cœur.
Elle refusa de dîner avec lui; elle dînait avec sa mère, ses sœurs; elle travaillait; elle n’avait pas le temps de s’amuser; elle était déjà en retard. Ils arrivaient à la place Clichy.
--Eh bien, après votre dîner, venez avec moi au théâtre.
--Je ne peux pas.
--Je vous en prie... Je vais revenir vous chercher dans une heure; j’attendrai devant votre porte.
Ce fut convenu. Elle demeurait en haut de l’avenue de Saint-Ouen. Il dîna rapidement. A huit heures il était là; cinq minutes après elle apparut. Elle avait la même toilette noire en cachemire, avec un plus joli chapeau.
--Que cela est bien de votre part!...
--Oh! je fais une folie!...
Elle aimait le drame; ils montèrent en voiture et arrivèrent à la Porte-Saint-Martin; il prit une baignoire.
Ils se tenaient les mains; maintenant elle le regardait, et il se voyait dans le noir d’ébène et profond de ses grands longs yeux aux cils mouillés; son teint était blanc et très mat; elle avait les cheveux coiffés à la vierge, en deux bandeaux qui encadraient de leur noir ce blanc mat et ces yeux.
A la sortie, quand ils furent remontés en voiture, elle fut saisie de peurs; elle se tirait très doucement, mais opiniâtrement.
--Non, monsieur, je vous en supplie, reconduisez-moi.
Elle faiblissait; elle se taisait; il la prit entre ses bras, et ils se baisèrent follement sur la bouche.
Elle fut divine; les pointes de ses seins étaient des coraux incrustés dans l’ivoire de sa frêle poitrine, ses lèvres étaient d’un feu très languide, et son ventre avait des moiteurs et des douceurs et des chaleurs à perdre l’âme.
Et il écrivit dans un moment de lyrisme:
«Nous nous aimons.
»Voilà trois soirées, trois nuits et trois matins que notre astre rayonne... Oh! merci que je t’ai connue, étoile des cieux, étoile du berger, clarté des cœurs!
»Et cela durera infiniment.»
* * * * *
... Il ne pouvait le croire... Ce fut un matin, en se levant, qu’il s’en aperçut... Louise n’était justement pas venue la veille au soir... Il se dit qu’il rêvait... Mais non; cela était certain: il était malade!
Après déjeuner, il courut chez son médecin.
--Eh bien! mon cher ami, ça y est; vous êtes pincé... Oh! rassurez-vous; cette maladie-là, ce n’est pas grave; mais il faut vous soigner.
Il vivait maintenant dans une stupeur. Et quoi!... Louise!... La seule qu’il avait aimée, la seule sans doute qui l’avait aimé; elle, si désintéressée, si tendre; elle, la plus chaste, la plus délicate; celle qui s’était révélée l’amante si longtemps attendue; la jeune femme, la jeune fille merveilleuse, la fleur d’élite!
Elle vint le soir; il lui dit tout. Elle ne comprenait pas. Elle ignorait ce qu’étaient ces maladies. Ce n’était pas lui, pourtant; il en était sûr...
Alors elle se mit à pleurer.
Que faire?
--Soit, lui dit-il, ce n’est pas votre faute; mais il n’y a plus moyen de se voir.
Elle se jeta dans ses bras, éclatant en sanglots.
Le médecin, à qui le lendemain il confia ses incertitudes, se moqua de lui.
--Cela ne vient guère tout seul, mon cher. Mais consolez-vous; soignez-vous bien; n’épargnez pas la tisane; et ça ne sera rien. Ensuite, choisissez mieux.
* * * * *
Cela durait, durait toujours.
Au commencement, il croyait pouvoir continuer ses courses, ses visites; la fatigue aggrava horriblement le mal; il ne voulait pas avouer aux amis; il dut en arriver là. Pendant trois semaines, il souffrit cruellement; Jean fut sur les dents; c’étaient des grands bains, des tisanes, un régime spécial. Enfin, il y eut un peu de mieux; les souffrances diminuèrent, puis cessèrent; le médecin pourtant le supplia de ne pas sortir trop tôt.
Le jour du mariage d’Amélie était venu. Il voulut aller à l’église. Il se traînait. Le mal l’empêchait de penser à cette pauvre mariée, celle qu’il aurait pu avoir, lui! Ah! il s’agissait bien de cela aujourd’hui!
Elle, elle était jolie en mariée.
Il se dit qu’il aurait dû n’y pas aller... Et cette abominable maladie qui lui coupait, lui brisait la vie!...
Louise lui écrivit une fois pour lui demander de ses nouvelles. C’était trop fort. Il ne répondit pas.
* * * * *
--J’étais guéri, mon cher; au moins, je me croyais guéri. J’ai accepté de faire le réveillon chez la maîtresse de Crémone l’aîné. Comme un niais, j’ai mangé des truffes, j’ai bu du champagne. Me voici rechuté. Il faut que je passe un mois dans le calme le plus austère, à ne pas sortir, à ne voir personne; je ferai de la métaphysique. Que diable, je veux en finir.
Le lamentable premier janvier! Il y avait de la neige sur les toits; le square, sous les fenêtres, dormait dans le blanc... C’était le jour délicieux des petites visites, des cadeaux qui éclairent les visages, des vieilles poignées de mains, des gros baisers et des marrons glacés... Les marrons glacés, ça lui était défendu, comme les gros baisers.
Charles trouva pourtant qu’il exagérait.
* * * * *
Au mois de mars, il put aller au dernier bal de l’Opéra. Il adorait ces foules. Cette fois, il s’y ennuya horriblement.
Le lendemain, il reçut de ses amis d’Angleterre une invitation de passer quelques mois, pendant la saison, chez eux, à Brighton. Vie paisible et confortable; sports nombreux, pas de femmes, des amis charmants... une vraie cure. Pourquoi n’irait-il pas?
* * * * *
Il vivait en ascète.
Les velléités érotiques qui lui venaient au cerveau, il les refrénait.
Le médecin lui permit de petites sorties, régulières, espacées, pas longues, régulières surtout. On revit les vieilles connaissances, Mignon, Georgette.
Le service militaire approchait; Marcelin n’y songeait guère; il fut terrifié.
Il y eut le tirage au sort, puis la revision. Marcelin invoqua ses études de droit, et obtint un sursis.
N’importe; il faudrait tout de même en passer par là.
* * * * *
Et, vers la fin d’avril, à la gare du Nord, il serrait les mains de son fidèle Charles. C’était fini; il partait en Angleterre, y passerait quelques mois, de là reviendrait pour l’été à Dieppe, chez ses cousins Desruyssarts...
--En avons-nous fait, tout de même, des folies!
--Bonne chance là-bas!
--Je ne crois pas... Suis édifié... Au revoir.
TROISIÈME PARTIE
I
Un grand désir était venu à Marcelin Desruyssarts de revoir le vieux château familial, où depuis cinq années il n’était plus retourné. Son cousin Desruyssarts l’y avait encouragé.
--Il est incompréhensible, lui disait celui-ci, que depuis cinq ans tu n’aies pas voulu mettre les pieds dans ta propriété.
--Vous avez raison, mon cousin, c’est inexplicable.
Et Marcelin avait écrit au père Homo d’ouvrir le château, de mettre en état quelques chambres. On était aux premiers jours de septembre. Il quitta Dieppe seul, ses cousins devaient venir le rejoindre quelques jours plus tard. Il était parti très curieux de retrouver ses impressions d’autrefois; la lenteur des trains, l’incommodité du voyage, la chaleur étouffante de l’après-midi le harassèrent; il reconnut sans émotion la forêt, le parc, la maison, tels à peu près que son souvenir les avait gardés, et, aussitôt, il s’occupa de s’organiser. Il voulut se rendre compte, se fit mettre au courant, monta à cheval, visita ses fermes, s’intéressa à son nouveau rôle de gentilhomme campagnard.
Le curé du village était un jeune abbé un peu insignifiant; Marcelin lui fit visite et l’invita à déjeuner; le curé lui parla de ses paroissiens, du pays, de la pauvreté de la fabrique. Marcelin l’écoutait; il promit un don pour l’église.
Il reconduisit l’abbé jusqu’à la grille, puis rentra, monta en voiture avec le père Homo, alla voir des fermiers.
Le soir il se couchait de bonne heure; sans effort, il se levait aux premiers rayons du soleil.
* * * * *
Un matin, Jean annonça une visite:
--M. Henri Courtois...
Un grand garçon se présenta, de l’âge de Marcelin, l’air doux, un peu embarrassé.
--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur Desruyssarts? Le petit Henri, le fils du médecin, votre ancien camarade...
Marcelin se rappela.
--Excusez-moi... Je me rappelle très bien... Nous étions si bons amis...
Ils s’assirent et se mirent à causer; une sympathie était née tout de suite entre les deux jeunes gens.
--Comme est gentil d’être venu me voir!... Et qu’est-ce que vous faites!
--Je serai médecin, comme mon père; j’espère être docteur dans un an.
--Vous aimez votre futur métier?
--J’aurais peut-être préféré la théorie à la pratique; mais il faut vivre.
--Vous souvenez-vous? nous voulions être soldats; mais nous choisissions d’être capitaines.
--C’est vrai.
--Vous resterez quelque temps à Saint-Paulin?
--Jusqu’à la fin des vacances.
--Tant mieux! On se verra souvent, voulez-vous?
* * * * *
Charles Berty devait venir passer huit jours; il annonça sa visite pour la fin du mois. Le cousin Desruyssarts, au contraire, arriva au bout de quelques jours; il n’était pas fâché, disait-il, de renouer connaissance avec ce vieux pays de Saint-Paulin. Sa femme et son fils cadet, Paul, l’accompagnaient; son premier fils, Georges, vint le rejoindre le surlendemain avec sa femme. Madame Desruyssarts mère prit momentanément la direction de la maison; elle avait amené deux domestiques et apporté mille sorte de provisions; ce fut un branle-bas général dans le château. Henri Courtois avait été présenté; Marcelin le contraignit à venir tous les jours. Le père Homo rayonnait. Le mois de septembre était magnifique; il fut question de chasser, mais on n’était pas préparé, on se rabattit sur les promenades, les excursions.
Paul était un joueur de tennis admirable; il avait apporté un tennis; on eut beaucoup de peine à l’installer; on joua deux ou trois fois, tant bien que mal. A la fin de la semaine, quand les cousins parlèrent de partir, Marcelin se surprit à étouffer un soupir de soulagement.
* * * * *
--Tu sais, dit Paul à son cousin un jour qu’ils se promenaient tous deux avec Henri... Madame Aron-Véber m’a beaucoup parlé de toi depuis ton départ.
Henri releva la tête. Paul se tourna vers lui, et, désignant Marcelin d’un coup d’œil:
--C’est son flirt de Dieppe.
--La femme du coulissier?
--Vous la connaissez?
--Oh! moi, je ne connais personne. J’ai été deux fois chez elle à Paris. Mon professeur, le docteur Dubois, m’a présenté.
--C’est aussi son flirt, au docteur.
--Je n’en sais rien.
--Avouez-le; ça va navrer Marcelin; n’est-ce pas, Marcelin?
--Elle est jolie, ajouta Henri.
Marcelin prit un air dégagé:
--J’te crois!
Puis, il conclut:
--Mais ce que ça m’est égal!
--Allons donc! riposta son cousin. Tu en es amoureux comme une bête. Mais n’aie pas d’inquiétude; si tu insistes, tu l’auras un jour, entre cinq et sept, comme les camarades.
* * * * *
Le dimanche, madame Desruyssarts voulut persuader à tout le monde qu’il était décent d’aller à la messe. M. Desruyssarts et son fils Georges résistèrent; Henri dut accompagner à l’office les deux dames et les deux jeunes gens.
Marcelin revit l’église, où depuis cinq ans il n’était plus entré, où, dans sa première jeunesse, si ardemment il avait rêvé.
La nef était pleine de monde; le soleil brillait à travers les vitraux; quand ils entrèrent, l’harmonium ronflait au-dessus du porche. Marcelin eut une émotion, et sa pensée courut à travers un vague de choses anciennes; il trempa ses doigts dans l’eau du bénitier, à l’entrée de la chapelle de la Vierge, près de la porte.
Henri accepta de sa main l’eau bénite, et ils pénétrèrent dans la nef.
Ils regardaient, en marchant, au fond, le chœur qu’une grille de bois isolait de l’assistance; et ils entrèrent dans le banc de la famille.
* * * * *
M. Desruyssarts prit un matin son ancien pupille à part et le sermonna sur la question d’argent.
Non seulement la respectable liasse de billets de mille qu’il avait trouvée il y a cinq ans dans le tiroir de son père avait disparu, mais il avait commencé à écorner son capital. Les rentes qu’il avait héritées ne pouvaient-elles suffire à sa vie de garçon?
--Mais mon installation...
--Ton installation place Delaborde t’a coûté beaucoup trop cher; mais s’il n’y avait eu que cela...
Marcelin baissa le nez.
--Tu as beau être majeur et indépendant; si cela continue, et dans ton intérêt, sache que je puis très bien te faire pourvoir... tu sais de quoi.
--J’y ferai attention.
--Rends-toi un compte exact de tes ressources, mon garçon, et vis en conséquence. Et surtout point d’exagérations; autrefois, c’était la solitude quand même; après, ç’a été une fête de tous les jours. Sois modéré en tout, voilà le conseil dont tu as besoin.
* * * * *
La veille du départ, Paul disait à son cousin, après dîner, en fumant des cigarettes:
--Ça manque de femmes ici.
La maman entendit; elle se retourna.
--Veux-tu laisser ton cousin tranquille! Il s’est déjà suffisamment amusé à Paris.
--Il est vrai, reprit Paul un peu gouailleur, qu’il s’en est payé...
--Et je pense qu’il en a maintenant assez, reprit Henri.
Marcelin songea aux années qu’il venait de passer dans le tourbillon de Paris. Et, comme chacun se taisait, sa rêverie alla au parc, à la forêt, et à cette chambre du château qu’il avait laissée fermée et où il n’avait introduit personne.
Le silence durait.
Et ce fut madame Desruyssarts qui conclut à mi-voix:
--Il faut que jeunesse s’instruise.
* * * * *
Ses cousins partis, Marcelin resta seul. Henri continua à venir tous les jours. Ils faisaient de longues promenades en causant. Henri montrait un esprit préoccupé d’idées générales; les choses de tous les jours ne semblaient pas l’intéresser; de son métier, il ne parlait guère; sa conversation tournait vite à la philosophie. Marcelin l’appelait le métaphysicien, et, lui-même, il se sentait s’intéresser aux hautes questions dont son ami aimait à l’entretenir. Souvent, le soir, après avoir dîné ensemble, ils sortaient, et, en bavardant, ils parcouraient le parc, lentement, et puis se reconduisaient sans fin, Henri demeurant dans le bourg, à un kilomètre du château.
C’était ainsi, l’autre année, que Marcelin allait, avec Charles, à travers les rues de Paris, la nuit, en d’interminables reconduites. Mais, à présent, il ne s’agissait plus du plaisir et de demoiselles; et, ce dont il s’entretenait, c’était du problème de l’existence, et d’idées, et de rêves...
* * * * *
Ils s’étaient peu à peu raconté leurs existences; peu à peu, ils se confiaient l’état de leurs âmes.
--C’est étrange, disait Marcelin, comme depuis que je suis revenu à Saint-Paulin, l’idée religieuse me hante.
--C’est nouveau chez toi, ce me semble? demanda Henri.
--Pas tout à fait...
--A Paris, ces dernières années, tu n’as guère songé à la religion.
--Non; mais, pourtant, la religion ne serait pas aujourd’hui chez moi une nouvelle venue.
* * * * *
--La religion, dit Henri, comme les philosophies, c’est une solution qui nous est proposée du problème de la vie.
--Toi, un savant, tu ne crois pas à la religion?...
--Qu’y a-t-il de commun entre la science et la religion? La science a son domaine qui est l’univers, elle établit les lois naturelles; la religion, qu’elle s’appelle en effet religion ou se nomme philosophie, scrute au delà de l’univers la raison des choses et définit la loi morale. La nature peu à peu se manifeste; rien n’empêche d’espérer qu’un jour tous les phénomènes physiques, physiologiques, psychologiques, soient élucidés; cela est possible; le monde, les choses, le rapport des choses, l’esprit humain, la vie, tout ce qui tombe sous les sens, ce qui s’analyse, ce que les savants découvrent, ce que les paysans observent, ce que l’expérience ou le calcul étudie, c’est le connaissable... Mais il y a ce qu’on ne peut pas connaître, ce que jamais on ne connaîtra, ce qui est au-dessus, en dehors de la raison humaine, l’inconnaissable.
--C’est alors que le nommé Dieu entre en scène.
--Justement. Là commencent les philosophies, les religions, toutes les métaphysiques, chacune présentant son hypothèse. Entends-tu bien qu’une religion, une philosophie, ce n’est pas autre chose qu’une supposition de l’inconcevable? _Prouver_ est impossible; _conjecturer_ seul est permis. Prouver, quelle ridicule pétition de principes! Dès que l’on dépasse l’expérience, une preuve même irréfutablement établie dans l’esprit ne prouve rien dans la réalité; si j’arrivais à me prouver Dieu, cela voudrait dire simplement que l’idée de Dieu est nécessaire à mon esprit, mais comment cela établirait-il qu’il existe en effet?
--Tu me sers du Kant, je crois...
--Aussi, je n’insiste pas; il y a évidence; et je reviens...
--A la théorie des premiers principes...
--La distinction du connaissable et de l’inconnaissable, cela est immortel. La théorie de l’évolutionisme durera plus ou moins; je ne sais pas; mais la distinction du connaissable et de l’inconnaissable est une de ces simplifications grandioses qui, comme l’idée de Kant, sont au-dessus des systèmes.