L'initiation au péché et à l'amour
Part 5
Paul vint lui souhaiter le bonsoir. Et Marcelin suivait des yeux la jupe rose qui s’éloignait, ondulait. Il alla se coucher, et à peine au lit, s’endormit.
* * * * *
Le lendemain, Paul vint le réveiller; il était onze heures. Il avait juste le temps de s’habiller pour le déjeuner. Paul resta là, à raconter des histoires, en fumant des cigarettes.
Le grand air, le beau soleil, l’eau fraîche remettaient Marcelin en bonne humeur. Il confia à son cousin qu’il trouvait mademoiselle Amélie parfaite.
--J’espère la revoir à Paris, ajouta-t-il.
Il était heureux et un peu fier en cette circonstance, d’habiter Paris.
--Je te félicite, lui répondit Paul, toujours un peu moqueur. Je suis de ton avis qu’elle est parfaite.
--Tu sais, ajouta-t-il, qu’elles viennent tantôt à Rouen avec nous.
--Quelle bonne nouvelle!
Marcelin devait passer l’été avec son tuteur et sa famille, quelques jours à Rouen, le reste à Dieppe.
--Nous voulions qu’elles viennent à Dieppe; mais il faut qu’elles rentrent à Paris demain; elles reprendront l’express du soir. Elles ne connaissent pas Rouen.
--Nous le leur montrerons.
Le déjeuner fut gai, sans cérémonies. On garda à peu près les mêmes places que la veille. Amélie avait toujours son exquis sourire. Le voyage à Rouen fut le grand sujet de conversation; elle et Marcelin n’avaient plus tant de choses à se dire; mais elle s’entendait à ne pas laisser languir la conversation, et il y mettait, de son côté, de l’amour-propre.
Puis, on ferma les malles, et l’on monta en wagon. Il fut obligé d’entrer dans le compartiment des fumeurs. Le temps lui sembla long. Malgré la présence du père, et avec sa complicité, on fit des plaisanteries un peu gauloises sur les nouveaux mariés; Marcelin croyait encore que les propos légers n’allaient qu’entre jeunes gens; il fut scandalisé. Il s’occupait, entre temps, à se demander s’il avait de l’amour pour Amélie; il se répondit qu’hélas! il en avait.
Il espérait passer une agréable soirée; il s’était décidé à commencer les aveux et à pousser les choses. Mais le dîner fut morne; tout le monde était las; on se sépara vite; il n’eut le temps de rien dire; il essaya, aux bonsoirs, de rendre sa poignée de main éloquente; ce fut tout.
* * * * *
Il y avait rendez-vous, le lendemain matin, à neuf heures. La journée commença mal; personne ne vint réveiller Marcelin; dix heures sonnaient quand il ouvrit les yeux; il n’avait qu’à attendre le déjeuner.
Il se préparait à subir d’amicaux reproches; il en eut un mot à peine; il se trouva légèrement vexé. Paul avait été exact; on le complimentait de ses qualités de cicerone; on avait fixé le programme de l’après-midi; tout cela ennuyait Marcelin; il ne put être gai. Quant à ses déclarations, elles se figeaient.
Mais, quand on sortit, il reçut un coup terrible; Amélie prit le bras de Paul. Lui, marchait, à côté de sa mère et de madame Desruyssarts, abasourdi, la mort dans l’âme, ne pensant même pas à s’expliquer ce trait. Amélie heureusement l’appela.
--Vous fréquentez avec les grandes personnes? Pourquoi ne venez-vous pas avec nous?
Il s’approcha sans répondre.
Paul, avec une grande volubilité, expliquait Rouen; elle souriait, du même admirable sourire! On remontait la rue Grand-Pont. Comme on s’était arrêté devant une boutique, Marcelin prit sur lui de parler.
--On ne me donne plus le bras aujourd’hui? dit-il à voix basse.
Elle le regarda d’un air étonné, comme si elle ne comprenait pas.
--Aujourd’hui? mais on n’est plus de noce aujourd’hui. Je ne puis refuser le bras à votre cousin. Tout à l’heure vous m’offrirez le vôtre.
Il dut convenir que c’était très bien. Paul commençait à narrer une ridicule histoire de Saint-Roch, à propos d’une statue près d’où l’on passait; il faisait des calembours; elle riait.
--Est-il drôle! répétait-elle.
Marcelin se dit qu’il ne fallait pas chercher à lutter.
--Vous avez l’air tout chose, monsieur Marcelin, continua-t-elle. Vous êtes encore fatigué de lundi?
On visita la cathédrale. Il fut question de monter dans la flèche; les mamans se récrièrent; Marcelin ne prit pas part à la discussion; le projet fut délaissé. On se dirigea vers Saint-Maclou; de là on traversa le quartier de Martinville, l’eau de Robec, les ruelles où les maisons se touchent par le faîte, et l’on admirait ce vieux Rouen si pur; la verve du cousin s’était apaisée; on marchait isolément; on regardait. Saint-Ouen enchanta. On s’assit dans le square; la musique militaire jouait des morceaux; il y avait beaucoup de monde; madame Desruyssarts et Paul saluaient à chaque instant; deux ou trois sociétés s’arrêtèrent à échanger des civilités; chaque fois, on présenta les Parisiens.
La promenade reprit.
--Eh bien, monsieur Marcelin, dit Amélie, m’offrez-vous votre bras?
Marcelin pensa que le moment était venu, il s’efforça de laisser Paul en arrière; c’était difficile; en même temps, il préparait ce qu’il voulait dire; il fallait oser, tout avouer, son amour, ses tristesses d’aujourd’hui... Après une grande demi-heure, il réussit à laisser Paul avec les mamans devant une boutique de chemins de croix. Tous deux firent vingt pas en silence.
--Mademoiselle, commença-t-il enfin, ainsi vous retournez ce soir à Paris.
--Certainement.
Après un instant:
--Quel dommage que vous ne puissiez venir à Dieppe! J’aurais été si heureux!... Nous aurions fait des promenades, des...
--Malheureusement, je ne suis pas la maîtresse.
--Vous savez nager?
Il s’égarait.
--Un peu, et vous?
--Bien.
Il fallait recommencer. Il se tut pour reprendre. Ce n’était pas cela. Il valait mieux y aller franchement, d’un seul coup; il prit son parti.
A ce moment, elle se retourna et appela Paul. Il accourut. Les calembours et les histoires recommencèrent jusqu’à la maison.
Elle donnait le bras à Marcelin, mais c’était avec Paul qu’elle était: c’est lui qu’elle écoutait, à lui qu’elle parlait.
Tout était fini.
Au dîner, Marcelin s’arrangea pour ne pas être à côté d’elle; sans embarras, Paul prit sa place. Et tous deux ils causaient à mi-voix, comme Marcelin avec elle l’avant-veille. Paul s’était rapproché d’une façon presque inconvenante; les parents ne disaient rien; c’était insensé...
Enfin, l’heure du départ arriva.
--Elles ne m’ont même pas invité à aller les voir, se dit Marcelin. Tant mieux! je n’y aurais pas été.
III
A l’automne suivant, Marcelin Desruyssarts décida de quitter la pension de madame de M. et de s’installer; il était temps pour lui de vivre sa vie, d’essayer comme il voulait vivre.
Il prit un petit appartement place Delaborde, au second, sur le square; il s’agissait de le meubler; c’était un mois de courses dans les magasins, dont il attendait beaucoup de distraction.
Son tuteur l’avait fait émanciper; il lui avait fourni des comptes et donné le détail de sa situation. Sa propriété de Saint-Paulin lui valait, tous frais d’entretien déduits, des rentes suffisantes; c’étaient d’excellentes terres, toutes bien louées; il n’avait d’ailleurs qu’à se fier au père Homo, le régisseur. Il possédait, en outre, quelques valeurs mobilières déposées chez le notaire, avec quelque argent que son père avait laissé et des économies sur ses revenus des deux dernières années.
Au mois de juillet, il avait passé avec bonheur ses premiers examens de droit; suivant toutes probabilités, il serait avocat dans deux ans; il verrait alors que faire. Il ne voulait pas se donner les soucis d’affaires compliquées, de fortune à gagner. Il n’avait point de folles ambitions. Quand il serait marié, il pourrait vivre à Saint-Paulin, veiller à ses terres, peut-être s’occuper un peu de politique; son tuteur le lui avait conseillé. D’ici là, il pouvait encore voyager. Enfin il ne savait pas.
* * * * *
«Quelle charmante occupation, écrivait-il plus tard, qu’une première installation! Je me souviens, la première fois que je suis entré place Delaborde, je considérais les murs nus et sales de ces chambres vides, à l’enfilade, où mes pas faisaient écho, et dont j’avais à créer mon home. Quel champ à l’imagination. La destination de chacune des pièces s’indiquait, la chambre avec le cabinet de toilette, la salle à manger près de la cuisine, le salon ouvert sur un très petit cabinet de travail en retrait; mais comment décorer tout cela? Chaque heure m’amenait de nouvelles conceptions. Je fis venir quelques camarades; ils ne me proposèrent que des excentricités; l’excellente madame de M. m’a été précieuse. En somme, une élégante simplicité, _ce qui se fait_, tel a été mon programme. Mais que d’argent dépensé, que je n’avais pu prévoir!»
La période des maçons et des menuisiers, et celle des peintres, fut le moins bon moment--non sans le charme, pourtant, de voir poindre sous les boiseries brutes, puis dans le cru des peintures, la forme que devaient avoir les choses. Et dès lors c’étaient les visites chez les tapissiers, les interminables conférences, les hésitations entre les vingt étoffes quasi semblables ou tout à fait différentes, les choix enfin arrêtés sur le prétexte d’innotables minuties, les idées subites qui dérangent tout et font recommencer. Et les meubles! les grands magasins en ont de parfaits; mais la jalousie des tapissiers suscite des difficultés, des méfiances.
--Peut-être vendons-nous plus cher, mais au moins ce n’est pas de la camelote.
Le premier février au soir, l’entrepreneur, M. Perrot, livrait, un peu solennellement, l’appartement à M. Rouff, le tapissier. Et les tentures d’apparaître, les grandes étoffes, les larges bandes; cela prenait déjà tournure. Quand les rideaux eurent fait leur entrée, cela devint définitif.
Et, tout ce mois, c’était, quatre fois par jour, le voyage de la rue de Grenelle au square Delaborde à travers tout Paris.
Les meubles arrivèrent enfin, les gros meubles, car il fallait se réserver d’acheter peu à peu, suivant le besoin et l’occasion, tout le bibelotage.
Le tapissier tenta de placer deux grands tableaux d’on ne savait qui, une superbe affaire. Marcelin déclara ne rien connaître à la peinture et vouloir attendre. Madame de M. le guida au Bon Marché pour l’acquisition d’un trousseau. Elle-même présida à l’entassement des draps dans les armoires, des serviettes, des lingeries pesantes; puis, ce fut le tour des vêtements; une femme de chambre de la pension aidait. Jean, le valet de chambre entré au service dès le premier du mois, considérait, dans sa gravité silencieuse, ce zèle et cet affairement, avec, apparemment, l’inquiétude de savoir s’ils dureraient.
Maintenant tout était en place. Marcelin arriva un matin avec une voiture qui apportait ses valises; l’après-midi, il acheva l’ordonnance de la bibliothèque, et, toute la journée, se promena avec ravissement, seul, d’une pièce à l’autre. Il se coucha de bonne heure... Dormir pour la première fois dans son lit, entre ses draps, dans sa chambre... quelle douceur!
Quelques semaines plus tard, il écrivait:
«Lorsque, ces dernières années, je souffrais de la solitude et de confus besoins, était-ce seulement après le calme établissement d’un home que je soupirais? Depuis que je suis entré, si tranquille, dans la vie régulière et le confort de mon logis, il me semble que les grandes soifs sont apaisées et que je suis heureux.
»La monotonie, qui m’oppressait à la pension, ici m’enchante; mes jours coulent semblables les uns aux autres, j’ai toujours la même joie à me trouver chez moi; j’existe suivant mes désirs, et je m’endors dans une bonne conscience de bien-être.
»Seule, quelquefois, la pensée me trouble, aux soirs longs, que ce bonheur vaudrait mieux à deux... Et ce regret serait-il le recommencement des troubles de mon âme?»
* * * * *
Au commencement d’avril, Charles Berty l’entraîna en Belgique; ils passèrent quatre jours à Bruxelles; Charles y avait des affaires; Marcelin visita la ville; le musée lui entr’ouvrit l’esprit au charme de la peinture. Un après-midi, il fit la connaissance d’une jeune femme qui occupa quelques mois de ses exaltations...
Ce fut le troisième jour, au salon de l’hôtel où Charles et lui étaient descendus. Charles était sorti. Elle était en noir, avait un beau maintien, paraissait élégante. Il la considérait de derrière son journal; deux ou trois fois, leurs regards se croisèrent; il y avait un peu d’affectation dans la manière dont elle remuait des papiers; évidemment, on ne pouvait la juger du monde le plus correct. Cela dura quelque dix minutes; il n’osait lui adresser la parole, n’imaginait rien à lui dire. Ce fut elle qui trouva.
--Je vous demande pardon, monsieur, auriez-vous l’obligeance de me donner cet horaire?
Un indicateur était là; Marcelin le donna. Elle ouvrit, chercha; elle tournait les pages les unes sur les autres. Il se demandait s’il ne devait pas intervenir. Ce fut elle encore qui prit la parole.
--Oh! monsieur... je suis vraiment confuse... je n’ai jamais pu me reconnaître dans un horaire. Je vais demain à Anvers, et je ne sais où trouver les heures...
--Si vous me permettez, madame.
La chose était faite; ce n’était pas une plus grande difficulté d’enlever un cœur de dix-neuf ans...
Une demi-heure après, ils sortaient ensemble de l’hôtel. De conserve, ils suivirent le boulevard d’Anspach; ils parlaient de choses indifférentes. Chemin faisant, elle avoua qu’elle n’avait aucune occupation de l’après-midi; elle accepta une promenade au Bois de la Cambre; on monta en voiture.
Elle conta qu’elle était artiste: l’avant-dernier hiver, elle avait chanté à la Scala, à Paris; cet hiver-ci, elle avait été engagée à Bruxelles, elle interprétait les demi-caractères à l’Alcazar; son engagement venait de finir; on lui faisait des offres à Anvers; elle irait voir, le lendemain; elle aurait préféré retourner à Paris; elle se résignerait; on fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut.
Pendant ces propos, et tandis que la voiture atteignait les premières verdures, Marcelin commençait à se monter la tête. Elle n’avait point l’air provincial; sa tenue restait marquée de quelque chic; elle parlait gentiment; une jolie crânerie brillait dans ses yeux; la peau était très blanche, soyeuse, les cheveux plutôt bruns; sa toilette, encore que simple, indiquait un bon faiseur; il remarqua qu’elle était exquisément parfumée. Il tenait sa main finement gantée de noir, et l’écoutait un peu vaguement, en la considérant; elle se laissait considérer et continuait ses petits discours. Entre temps, elle demandait à son nouvel ami ce qu’il faisait, par de petites questions, comme par hasard, ne poussant pas, s’arrêtant à l’essentiel, reprenant aussitôt son histoire. En revenant du Bois, ils étaient de vieilles connaissances.
Elle n’accepta pas à dîner; mais il fut convenu qu’ils iraient ensemble, et avec l’ami de Marcelin, au théâtre du Parc; Marcelin offrit des fleurs; ils se quittèrent à l’hôtel.
Charles rentrait; il se moqua de Marcelin et lui déclara qu’il était tombé entre les mains d’une simple cocotte.
--N’importe! fit celui-ci, non convaincu.
La soirée au théâtre du Parc fut convenable, sans ennui. Mademoiselle Hélène Delile--c’était son nom--avait revêtu une toilette de soie grise et noire, un peu moins pure que celle de l’après-midi; elle était pourtant jolie; Charles convint qu’elle l’était. Les diamants ne paraissaient pas trop authentiques; on n’approfondit pas la question. Marcelin se crut obligé à un petit souper à trois, mais qui ne traîna point.
Et l’on rentra à l’hôtel commun. Charles monta dans sa chambre. Marcelin reconduisit Hélène dans la chambre de celle-ci. Il s’était mis dans un fauteuil; elle retira son manteau, ses gants, son chapeau, et l’on causa...
--Voyons, ma chère amie, voulez-vous venir avec moi demain à Paris?
--Je ne demanderais pas mieux, mais il faut que j’aille à Anvers.
--Oui, pour votre engagement. Mais si vous aviez une situation à Paris!
--Je n’en ai pas.
--Je vous l’offre; je me chargerai de vous.
--C’est fort aimable...
--Eh bien.
--Eh bien... Eh bien... Vous êtes très jeune; quel âge avez-vous?
Il l’assura en riant qu’il était, sinon majeur, du moins émancipé, et libre de lui-même.
--Et vous voudriez bien, reprit-elle, avoir une maîtresse.
La réponse le décontenança; il insista, ne voyant pas autre chose à faire. Alors commencèrent d’interminables et assez obscures explications. On confessa qu’on avait un amant; on voulut bien faire entendre qu’il n’était pas aimé. Il était en voyage; il revenait le lendemain soir; des ménagements étaient nécessaires; on pouvait le quitter toutefois; mais... mais... Ces mais durèrent encore un petit quart d’heure, après quoi il fut convenu que Marcelin partirait seul et qu’on le rejoindrait à Paris.
Elle allait et venait dans la chambre. Il l’arrêta et la prit par la taille; il l’embrassa.
A ce moment, ils entendirent des pas dans le couloir; on frappa à la porte; ils restèrent stupéfaits.
--Qui est là? demanda Hélène.
--Le portier.
--Que voulez-vous?
--Je voudrais parler à madame.
Le ton de la voix était légèrement impératif. Ils se regardèrent.
--Je vais me cacher.
--Oui, mettez-vous là.
Il entra dans un cabinet. Elle ouvrit.
--Je demande pardon à madame, dit le portier; je croyais que le monsieur du cinq était chez elle.
--Mais non...
--Je demande pardon à madame; je suis sûr qu’il est là; c’est une chose qui n’est pas permise dans la maison.
Marcelin apparut, indigné. On causait; cela se voyait bien; que signifiait cette pruderie? L’homme insistait; c’était la règle de la maison; si l’on voulait causer, le salon de conversation était encore ouvert.
--Eh bien, bonsoir, à demain, dit Hélène au jeune homme.
Maintenant, le portier ébauchait des excuses. Furieux, Marcelin regagna son numéro cinq. Il se mit au lit. Une demi-heure plus tard, il revint gratter à la porte d’Hélène; pas de réponse; elle dormait sans doute.
Le lendemain, avant le départ, il fit une petite visite. Les promesses furent confirmées; aucun chiffre toutefois ne fut prononcé; grande fut l’effusion; mais il n’obtint aucune faveur définitive.
--De la patience! lui disait-on. A samedi, trois heures et demie, à la gare du Nord.
Le voyage, les remontrances de Charles achevèrent de lui monter la tête.
Rentré chez lui, à Paris, le soir même, il écrivait une longue lettre... Il l’aimait, il ne pensait qu’à elle, il avait tant de peur qu’elle ne pût venir le jour fixé, il allait lui chercher un appartement, il comptait sur sa promesse, sur sa parole qu’elle avait donnée, il lui appartenait tout entier, il n’imaginait plus qu’il pût vivre sans elle, et cetera, et cetera...
Le surlendemain matin, il reçut la lettre suivante, sauf les virgules et l’orthographe:
«Hôtel***, Bruxelles.
»Mon cher Marcelin.
»Comme je te l’ai dit, mon amant est arrivé, mais par le train de six heures; j’ai reçu une dépêche et j’y suis allée. A la gare, ce matin, je lui ai déjà touché quelques mots de mon intention, sans encore lui dire la chose véritable. Il m’a dit que si jamais je le quittais, il aurait beaucoup de chagrin. Voici alors ce que j’ai décidé. Samedi à midi, il part pour Anvers et ne revient que dimanche soir. Alors, moi, je partirai pour Paris dimanche matin sans rien lui dire. Il faudrait que tu m’envoies deux cents francs, car le voyage coûte déjà cinquante francs avec les bagages et j’aurai de l’argent à payer. Tu vois que je suis de parole, car je pourrais parfaitement entrer au théâtre des Bouffes-Parisiens. C’est un artiste qui a joué avec moi à Troyes et qui m’aimerait beaucoup. Mais j’ai refusé net. Je trouve déjà le temps long; je voudrais déjà être auprès de toi pour t’embrasser.
»Ta petite femme qui t’aime,
»Hélène.
»_P.-S._--Réponds-moi à l’hôtel où je suis; c’est marqué sur le papier, chambre numéro quatre. J’attends une lettre par retour du courrier.»
* * * * *
Il envoya les deux cents francs.
Le dimanche, il alla à la gare du Nord, à trois heures et demie; elle n’était pas là. Il rentra chez lui, au cas d’un télégramme; rien. Lui-même envoya d’inutiles dépêches. Au train suivant, à six heures et demie, personne encore.
Le soir, chez Charles, dans une détente nerveuse, il éclata en sanglots.
* * * * *
A la fin de la semaine, il trouva, un jour, comme il rentrait chez lui, madame de M. qui l’attendait; elle surveillait son ménage. La lettre d’Hélène traînait sur une table. Un peu avant de le quitter, Madame de M., en causant, lui dit:
--Prenez garde, mon petit Marcelin, à ne pas trop mal placer vos affections.
Il rougit beaucoup.
* * * * *
Il avait eu un mot qui fit rire indéfiniment son ami Charles.
--Elle ne viendra pas, lui disait celui-ci la veille du fameux dimanche.
--Elle ne peut pas ne pas venir, répondit-il. Ce serait trop mal...
* * * * *
Une quinzaine plus tard, il écrivait dans son petit livre de pensées le menu poème en prose suivant:
«Saviez-vous, Hélène, quelle que vous fussiez, que j’étais prêt à vous aimer, que tout était mûr dans mon cœur pour vous y recevoir, et que je vous aurais aimée?
»Vous m’avez joué, très ordinairement. Vous n’avez pas entrevu la vie qui vous était offerte; ou bien, avez-vous préféré la joyeuse bohème accoutumée? Pauvre, qui n’aurez pas essayé!
»Mon âme, toute de tendresse, mon âme de printemps et aux neuves sèves, si vous l’aviez eue, cette âme que nulle femme n’eut encore et qui vous était promise, ô folle compagne d’un soir!
»Vous ai-je, vous aurai-je aimée? Votre pensée a habité mon esprit; votre espérance me donna maint enthousiasme; votre trahison, quelle douleur! mais déjà le temps passe et vous emporte. Et vous vous effacerez.
»Et il me restera ceci, que la première m’aura trompé, et que j’aurai connu les angoisses avant les joies. Et puis, je sais que vous n’étiez qu’une vaine et falote image, et qu’il est bon que je vous néglige.
»Une autre apparaîtra, une autre, une autre... O continuité des désirs et des efforts! terreur des réserves que tient la vie! comment y songer sans pâlir? est-ce vers le péché, est-ce vers l’amour?
»O rêves de granit, grottes visionnaires! Cryptes, palais, tombeaux pleins de vagues tonnerres! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes, Où l’âme voit, perdue en d’affreux labyrinthes, Au fond, à travers l’ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours.»
... avec, pour la partie en vers, la collaboration de Victor Hugo.
* * * * *