L'Ingénue Libertine

Part 9

Chapter 93,901 wordsPublic domain

Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte... La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises et malveillantes:

--Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur petit garçon?

--C’est vrai, je l’ai oublié!

--J’en étais sûre!

--Et cette vieille sorcière de mère Poulestin?

--Oh! zut! encore une!

Il baisse un nez mélancolique.

--Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, vraiment, ce n’est pas un métier!...

Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller voir demain l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser--embrasser!--sur son front couleur de buis? Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et ravage à deux mains sa chevelure:

--À quelle heure, demain, Antoine?

--À quelle heure quoi?

--L’oncle Paul, voyons!

--Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute la journée.

--Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus debout.

Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de chignon et d’oreille au baiser de son mari.

--Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je...

--Quoi?

--J’y vais aussi.

Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute: Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite: «Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?... Ce sera difficile...»

Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...» Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.

L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la sentir raide et prête à crier.

Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui, la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils très malheureux...

Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.

Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.

--Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en suffoquant.

Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à parler de la mort de sa sœur...

Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre... «Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du jeu, il met fin à la visite.

Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là, ma parole, je l’embrasserais!»

Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!... Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, et annonce qu’elle va se coucher.

Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».

Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant d’air...

Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison où dormait une source...

Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers cinq heures.

Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible: deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent seulement les yeux et la bouche.

--Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la _Revue Héliotrope_. Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à Munich...

--Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave de Maugis.

--Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique!

Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».

À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col et aux mains nues...

Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre, d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave, l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde.

Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur la piste...

--Minne, vous avez vu Polaire?

--Non; comment est-elle?

--Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe.

Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille, épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé... Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,--une tache pâle, renversée dans des cheveux noirs,--ni de pieds--un éclair d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues, distingué l’extase du pâle visage renversé...

«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en mourir, renversée, les yeux fermés...»

Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille...

--Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.

--Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.

--Quel flirt? consent à demander Minne.

Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...

--Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu!

Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui, jusqu’à présent, qui m’a reçue!...»

--...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il perd tout ce qu’il veut à la Ferme,--enfin, quoi! on parlerait moins de vous deux, si vous aviez couché ensemble!

--C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.

--Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales!

Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque aux reins, le sillage du frisson...

--Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace vous fait un drôle d’effet aujourd’hui!

--C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept!

L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.

--Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard...

Maugis joint des mains admiratives:

--O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux?

Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis:

--Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour. J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, les mains dans votre manchon!

Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant:

--Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout le monde!

Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons:

--Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont aussi bien.

--Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort», vous, au moins!

La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin:

--Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et on crie: «Ha!»

--Ou bien: «Maman!»

--Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence.

--Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre... escarpolette!

Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé...

--Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne vaut quelquefois plus que le mien...

--Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis.

--Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas!

Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie sincère...

Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur...

--Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc, vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin?

--Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si j’ose dire, de ce mémorable plébiscite!

Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une petite bouche de carpe:

--Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu qu’Antoine...

Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe. L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé... Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le patineur vert:

--Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne?

--Oui...

--Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le sait le lendemain!

Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis s’attarde, elle grince:

--Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les gants de Minne!

L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer avec elle»!

Minne sent ses ailes pousser.

Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long de ses tibias.

Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds joints...

Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...

Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse javanaise...

Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.

Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux sous--réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui sentent le champignon et la fleur d’oranger...

Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en murmurant:

--Pardon!

L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes qui la suivent...

«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent: «Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde! qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet être...»

Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte, résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et qui s’en va.

Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie, redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins, dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.

Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin?

Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire, inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux mains:

--Minne, si je faisais couper ma barbe?

Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si insultant qu’Antoine souffre de l’entendre...

Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique, contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche tressaillent comme après les sanglots...

Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas! Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile, moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée, sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule dissimulation, sont si puissants à m’infliger...»

Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux mains...

Minne se lève, hausse les épaules:

--Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose, et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié!

Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque, sans embrasser sa femme.

Seule, elle court à la sonnette:

--Mon chapeau, mes gants! vite...

Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore... Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer au bonheur, à l’amour--ah! quel espoir!... Elle court, et ne s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert.

--Ah! mon lacet, s’il vous plaît...

Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file, les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou me tuer?»

Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!» se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte. L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite, bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog, attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les supplications qui se feront menaçantes...

--Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient déjà chaussé leurs patins!

Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin...

--Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis.