L'Ingénue Libertine

Part 8

Chapter 83,828 wordsPublic domain

«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie _ah_! _ah_! qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça _leur_ suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi!...»

L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.

«C’est de Jacques. Déjà!...»

Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr tu n’es pas le bonheur, Minne chérie...

JACQUES

Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative.

«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier: «Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour... Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui d’hier encore...»

Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:

«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...»

«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine, d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourcils excédés...

--Qu’est-ce que tu as?

--Rien.

Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais... «La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en face, le résultat ne diffère pas!»

Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est encore si nouveau, leur aventure d’amour...

Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si follement, si artistement...

--J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?

--Mais oui, comme tous les jours.

--C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.

Minne se rengorge.

--J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.

Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son _Figaro_... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et proteste:

--C’est trop fort! pourquoi ris-tu?

--Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.

Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant sa tête au flanc de son mari, d’un air las:

--Tu sens le piano, Antoine.

--Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à queue dans chacune de tes armoires robes?

Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.

--Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de bonne heure!

Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et surtout son cabinet de toilette.

--Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?

Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...

--Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.

--Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant: «Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!»

Minne secoue la tête, sans gaieté:

--Ça m’étonnerait bien.

Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé; il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout. «C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise humeur sous un sourire mondain:

--Comment? vous êtes déjà là, cher ami?

Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...»

--Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard?

--Oui, mais ça ne fait rien.

Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se sent navré et perdu:

«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...»

Elle se tourne vers lui, agacée de son silence:

--Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot!

Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence:

--Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.

Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis devant elle:

--Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un autre jour!... Un pneu aurait suffi...

Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement:

--Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer de vous?

Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se cabre:

--Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que je vienne ici à n’importe quelle heure?

Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées:

--Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai? qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis, dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et joints...

Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu... Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...»

--Minne!

L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit...

--Minne, tu reviens? Tu es longue!...

Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit ruban de velours noir.

--Tu es folle! tu t’en vas?

--Mais oui.

--Où?

--Chez moi.

--Tu ne m’avais pas dit que ton mari...

--Antoine ne rentre qu’à sept heures.

--Alors?

--Je n’ai plus envie de rester.

Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.

--Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?...

Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...

--Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de rester, voilà tout. J’en ai assez.

--Assez de quoi? De moi?

--Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment...

Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait?

--Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une minute avec vous!

Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement:

--Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.

Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le temps de lui faire du mal.

Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...».

En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris: Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...

Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table, jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre...

Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là, vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes?

«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste? Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...»

C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée:

--C’est vous? quoi donc? c’est vous?

Antoine la regarde profondément:

--C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi me dis-tu _vous_?

Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un grand coup:

--Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!...

Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise:

--Raconte ton mauvais rêve?

Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche blonde défaite:

--Merci! pour me faire peur!

--Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans son grand bras.

Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu sans vie sur un tapis rouge...

Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, différent des autres jours. Le dimanche, Antoine--qui croit aimer la musique depuis qu’il reconstitue des _barbytos_--emmène Minne au concert.

Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout le corps, et... rien n’arrive!...»

Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent, emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne s’avoue satisfaite:

«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du monde.»

Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins, dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...»

Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une célérité silencieuse.

--Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent.

Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et blancs de bon rastaquouère:

--Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.

--Je ne peux pas, j’ai mes gants.

--Tu pourrais en ôter un...

Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais: il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace inconnue...

Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure:

J’ai du di, J’ai du bon, J’ai du dénédinogé, J’ai du zon, zon, zon, J’ai du tradéridera; J’ai du ver-t-et-jaune, J’ai du vi-o-let, J’ai du bleu teindu, J’ai de l’orangé!

Antoine s’est retourné, saisi:

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Ça? c’est une chanson.

--Où l’as-tu apprise?

Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de rire:

--Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la cuisine, avec Célénie?

--Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie...

Minne lève une main insouciante:

--Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est terrible pour avoir une voiture, le dimanche?

Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le conseiller:

--Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, chaque fois qu’on blaguera ton... chose... _barbytos_... qu’est-ce que tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!...

Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout homme qui promène à son bras une très jolie créature.

--Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son mari...

--Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour?

--La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à moi!

--Non?

--Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais voulu...

--Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors, Maugis a osé te... te...

--Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.

Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son enfance de fillette mystérieuse...

--Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.

L’œil seul de Minne a bougé:

--Où donc?

--Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici!

Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules, pendent à ses manches.

--C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence!

Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise:

«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics de dégénéré!»

Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute à _Schéhérazade_.

Sa taille se balance au rythme des flots--trombones déchaînés que crête un coup de cymbales--un sourire pâlot étire les coins de ses lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la confiture orientale--pistaches, pétales de roses qu’engluent le sucre et l’huile de sésame--d’un dialogue entre le prince et la jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le secret d’elle-même?

Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!» extatique et un peu honteux...

Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés, des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit, parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée tout de suite, en silence...

--Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu.

Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux! Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de seigle à peine blondi--le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?»

--Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce, la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir!

Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie insolente:

--Si jeune, et déjà voyeuse?

Elle lève son nez de peseuse d’or:

--Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la sensualité de tous les siècles...

Elle continue, à travers les _chut_! indignés, et n’entend même pas Maugis qui ronchonne, tout haut:

--Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse?

Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il descend, lâchement, le grand escalier.