Part 10
Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs, et sa bouche de gros enfant boudeur...
--Vous êtes fatiguée, petite madame?
--Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné...
--Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser jusqu’à la mort?
Minne croise les bras d’un geste qui atteste:
--Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc!
Maugis ne sourcille pas:
--Je le savais...
--Ah!...
--Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas?
Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de _l’autre_, l’autre qui s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche, puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine, cette comique raideur de cadavre distingué...
--Sortons! dit Minne tout haut.
Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple. Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour m’arracher la vie!»
Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi.
--Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une voiture...
Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche, les épaules veules...
Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne, qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède...
--Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme!
--Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre, monsieur Maugis?
--Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie...
--Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à pied!...
Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse...
--Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour moi, de regretter Irène Chaulieu...
--Par exemple!... Pourquoi?
--Parce qu’elle est courte sur pattes--six pouces de jambes et la nuque tout de suite--et qu’à ses côtés je suis l’homme de belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour, aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept, l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé, la femme de chambre, et...
--Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse.
--Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.»
--Il a dit ça, Chamfort?
--À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant.
--En effet!
--Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous vouliez...
--Si je voulais quoi?
Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible... Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le large chapeau...
--Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras...
--Qu’est-ce que c’est que tout ça?
--Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons, dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez?
--Je ne sais pas... Peut-être... oui...
--Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous me jurez d’être sage?
Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des doigts.
«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...»
Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne, suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique.
--Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en retard?
Il hausse les épaules:
--Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu rentres!
Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards, et s’assied, face au danger.
--Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me surveiller à ton aise!
--Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse échapper Antoine.
Minne, indignée, saute sur ses pieds:
--Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et flatteur!
Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe.
Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une étrangère...
«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste.
Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans, une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche, la bouche triste,--c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à la porte, les cheveux pleins de boue...
«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu! elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une enquête par une scène.
Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle, chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser d’inquiétude?...
--Tu ne manges pas?
--Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il me faudra le temps de m’habituer.
«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel mari j’ai été jusqu’ici!...»
--Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où, et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va...
--Pardon: _Madame_! interrompt-elle froidement. Tu oublies que nous sommes mariés.
--Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça change, et nous allons voir...
Minne se lève, plie sa serviette.
--Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion?
Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans la verdure du surtout, une fougère qui tremble...
--Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es plus la même!
--La même que quoi?
Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée...
--La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable!
Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule, elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin, contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive, comme les gestes de son destin.
Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe. L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes...
Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève, presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et replie avec un bruit exagéré...
«_En Mandchourie_... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! _Indiscrétion d’avant-première_... Peuple de badauds que nous sommes!... _Vraie jeune fille du monde désire mariage_... _Cabinet Camille, renseignements de toute nature, filatures, enquêtes délicates_... Sales boîtes à chantage!...»
Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!» répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots, pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier, écrase des amandes sèches...
«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation, et reprend son journal:
«_Cabinet Camille, enquêtes délicates_...»
Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais personne.
«JACQUES.»
«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.»
Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive, l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton... Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement, absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes, son amant inconnu.
Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les rejette et dit: «Ce n’est pas lui.»
--Monsieur Maugis?
--Il est sorti, mademoiselle.
Minne n’avait pas prévu cela.
--Vous ne savez pas quand il rentrera?
--L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer, mademoiselle.
Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de chambre. Elle hésite:
--Puis-je laisser un mot?
Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une prestesse de danseur et ondule des hanches.
«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_...»
Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture.
«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_... Et cet être qui reste derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?»
Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne:
--Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame, vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère solitude...
Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue pièce meublée de chêne fumé.
--Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement.
--Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi! Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et tout cela pour qui? Pour vous seule!
Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres. Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait aux vitres du bout de ses fleurs digitées?
Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger, et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte. Maugis comprend:
--Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier?
--Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence.
--Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte, vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin...
Le jeune homme salue, ondule, disparaît.
--Qui est-ce? demande Minne, curieuse.
--Hicksem.
--Quoi?
--Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas?
--Si vous voulez.
--Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres.
Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il... Mais il la rassure, familier et moqueur:
--Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies, simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure...
Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis sourit bonnement:
--N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte.
Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée:
--Attendez! c’est drôle pour moi, ici...
Maugis se rengorge et double son menton:
--Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi» et j’aime à l’entendre dire.
--Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas.
--Tout me va!
--Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous vivez.
Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit par ces mots:
--On est bien, chez vous.
--N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez voir!
Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le sentir si mince, tiède contre lui...
--Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia: zyeutez!
Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée, tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique sérénité qui frappe Minne...
--Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu autrefois...
--Un gigolo?
--Non... Il s’appelait Le Frisé.
--C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la nudité de son crâne rose.
Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son menton levé... Elle dégage son bras, coquette:
--Allons voir autre chose, monsieur Maugis!
--Ne m’appelez pas «monsieur», dites!
--Et comment faut-il dire?
Le gros romancier baisse des paupières pudiques:
--Je m’appelle Henry.
--Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry, sans Maugis...
--Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom.
La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié... «Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...» Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile...
Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après le cri de gratitude--«Enfin, vous êtes venue!»--enveloppée, embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière, qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué...
Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de cheveux qu’enserre un velours noir!...
Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années... Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux...
--Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme ça...
--Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne s’intéresserait pas aux hommes?»
Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride sur le ventre:
--Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu?
--Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça?
--Pour rien: je vous croyais intimes...
--Je n’ai pas d’amies intimes.
--Tant mieux.
--Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé ses mains?
--Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions.
--Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi!
--C’est qu’elles ont tripoté en effet.
--Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies...
Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de biche blanche.
--Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène! Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau? Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants sur la petite table, rayon des modes.
Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je viens ici... Il faut pourtant finir par là!...»
Et--puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?--elle continue, méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode, étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait...
--Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça?
Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières attendrissantes...
Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui, mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes, et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant. Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que styla une mère infâme...
Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés, qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers Maugis.
Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne, candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie, obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur...
--Petit glaçon! murmure-t-il.