L'Ingénue Libertine

Part 11

Chapter 113,895 wordsPublic domain

Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit. Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice, quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?...

--Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez guère, dites?

Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves:

--Mais... si... Plus que je ne croyais.

--Jusqu’au délire?

Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo...

--Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici.

--C’est un reproche?

Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée:

--Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite!

--Quoi donc? bobo? malade?...

Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes, fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée...

Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience des très jeunes femmes...

--Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons! Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons...

Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un coussin sous les reins nus de son étrange conquête...

Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus belle qu’un bouquet...

Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde, c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir chérie, protégée, respectée...

Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise glissante...

Maugis renifle et enfle sa voix:

--Ça va mieux? on n’est plus nerveuse?

Elle fait signe que non.

--Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre!

Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire, stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire...

Elle tend son verre vide:

--Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas?

--Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans vanité.

--Mais... je voudrais vous dire...

Elle remet lentement son corset, les mains distraites:

--Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant, et même plus, avec un autre.

--Oui? bien vrai?

--Oh! oui, bien vrai!...

--On est fragile? malade? on a peur?

--Non, mais...

--Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de...

--Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne, évasive.

--Et... l’autre? le petit Couderc?

À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que Maugis croit comprendre:

--Il vous barbe tant que ça, ce potache?

--Le mot est faible, dit-elle froidement.

Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante, résolue, devant son ami:

--J’ai couché avec lui.

--Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne.

--Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais!

Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement:

--Alors, jamais... jamais?...

--Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré que des brutes?

Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore, rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains mendiantes:

--Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer...

Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de jeune homme et la saisit par les épaules:

--Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!» Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis, filez!... Antoine pourrait s’inquiéter...

Elle essaie un sourire, une malice dernière:

--Il aurait bien tort.

--C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que je suis un saint.

--Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur...

Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement, il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler...

--Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec!

Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau, les gants...

La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit:

--Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment...

Maugis incline la tête, très grave:

--Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre regret.

La main sur la porte, elle implore tout bas.

--Qu’est-ce que je vais faire à présent?

--Retrouver Antoine.

--Et puis?

--Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein air, les œuvres charitables...

--La couture...

--Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature...

--Et les voyages. Merci. Adieu...

Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes.

--Quoi donc, ma petite enfant?

Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire: «Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma beauté?...»

Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie.

Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit printanière glace cette fin de journée tiède.

Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa pas...

--Ah! dit-elle seulement.

Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de ce _ah_! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...» Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue jupe...

Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du par-dessus, au flageolement du pantalon trop large...

--Minne!...

--Quoi!

--Je vous ai suivie.

--Bon.

--Je sais d’où vous venez.

--Et puis?

--Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas.

--Je ne vous demande pas de comprendre.

Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique. Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux.

--Minne... vous ne me trouvez pas changé?

--Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est trop vif pour vous.

Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence:

--Minne... vous exagérez!

--S’il vous plaît?

--Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me faut une explication.

--Non.

--Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus?

Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur regard, de bas en haut, qui le défie.

--Répondez! crie-t-il tout bas.

--Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de votre corps... J’ai horreur de vous!

--Pourquoi?

Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance:

--Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure, le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand on y pense...

Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre compréhensible...

--Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché.

--Quel vieux?

--Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve, ce... ce...

Un rire bizarre danse sur le visage de Minne.

--Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien...

Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi, se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal...

--J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre quelque chose, moi!

Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à peine avouable, et serre les dents:

--Je vous tuerai, murmure-t-il.

Elle songe à autre chose, les yeux en l’air.

--Vous m’entendez, Minne?

--Pardon... Vous disiez?

Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on l’exécute...

--Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai après.

Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre:

--Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus tôt?

Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le but inévitable...

--La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il, singulièrement radouci.

--Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner l’amour?

L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre, et s’abandonne:

--Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les autres femmes...

--Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez!

--Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes...

--On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le! Dites-le!

--Oui, Minne.

--Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça, brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir? Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et libre?

--Oh! oui, gémit-il, c’est cela!

--Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir--dites-le-moi, vous qui aimez!--à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même?

Grave, il incline la tête.

--Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours!

Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée. Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son mari... Antoine l’attendait.

--D’où viens-tu?

Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie:

--Je... j’ai fait des courses.

Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux renoués...

--Minne! crie Antoine d’une voix tonnante.

Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un charme si coupable qu’Antoine ne doute plus:

--D’où viens-tu, bon Dieu?

Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent, lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois...

--Tu ne veux pas me dire d’où tu viens?

Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau marine...

--Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi!

--Je te défends de me parler ainsi!

La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure, menteuse et brave.

--Tu me défends! tu me défends!...

--Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre qui découche!

--Tu es pire que ça! J’en ai assez de...

--Si tu en as assez, va-t’en!

Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval:

--Dis-moi d’où tu viens!

--J’ai fait des courses.

--Tu mens!

Elle lève les épaules, méprisante:

--Pour quoi faire?

--D’où viens-tu, sacré nom de...

--Tu m’ennuies. Je vais me coucher.

--Méfie-toi, Minne!

Elle le nargue, le menton levé:

--Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami!

Antoine baisse le front, montre du doigt la porte:

--Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne veux pas te casser avant de savoir...

Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et, comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou.

Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi, remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche la rue des Dames... _Rue des Dames, cabinet Camille_. Rue des Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames farceuses...

117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte:

--Le cabinet Camille, je vous prie?

--Troisième à gauche.

L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse... Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «_Cabinet Camille_, renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie le visiteur d’entrer sans frapper.

«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui, mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...»

Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix violente, derrière une porte, le retient:

--Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi, j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un grand magasin!

Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse...

--Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au derrière...

Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le «cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre...

La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée bleue ternisse la glace aux dorures rougies.

Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un casse-tête américain.

--Vous désirez, monsieur?

Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long, osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie de l’engueulade...

--Je désire parler à M. Camille.

--C’est moi, monsieur.

M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet épinglé d’un fer à cheval...

--Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose?

--Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on aime à être renseigné...

M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée:

--C’est le devoir de tout homme de sens!

Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie...

--Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable... Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure, l’emploi des journées de ma femme.

--Rien de plus facile, Monsieur.

--Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante, intelligente...

M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet:

--Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de ces génies ignorés et modestes...

--Ah! ah! fait Antoine intéressé.

Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée, qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage.

--Comment? c’est...

--Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien, nous allons aborder la question des honoraires...

Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on voudra... mais sans espoir.

«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!»

Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit encore entendre une voix furieuse qui crie...

--Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui dire ça, au cocu, voir s’il y coupe!

«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer, quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en haleine, voilà qui colore la vie!»

Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...»

Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait seule...

«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, je l’expédie au diable--et puis Maugis me traite en petite sœur--et, là-dessus, Antoine devient terrible!...»

La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du fiacre!

Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle n’a pas juré d’être heureuse par moi...»

Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour, celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la possession de Minne...

À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le soleil, indécise et sans intentions...

Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.