Part 12
«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis. S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez Maugis...»
Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme sent le tabac froid et la bière aigre.
Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!» et ne bouge pas...
«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que _pour ça_...»
Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir quelqu’un à tourmenter...»
Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa lèvre supérieure...
À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout à l’heure.»
Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses, d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée: l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son visage...
«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse du battement de son sang dans ses oreilles roses...
«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des feuilles sèches...»
Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne: le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil stipendié!
«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!... Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera, je t’en réponds!»
Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des jarrets de facteur...
«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse, aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant, très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne, en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes, barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du fil à retordre, pense Minne.
De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû allumer sa soif...
«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute... Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux, elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure Minne... Ah! je vieillis!»
Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui, réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne s’alanguit dans la victoire.
Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le doux farniente de Minne; Antoine est rentré!
--Comment? tu es là?
--Tu vois.
Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de ses bottines...
--Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine?
--Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée, amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier!
--C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même?
--À t’esp...
--Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!...
Elle récite, d’une voix de tête insupportable:
--Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré jusqu’à...
--Minne!
Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité, insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours, sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et, déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle... Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de donner le bonheur...
Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et tremblants comme des ailes.
Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment encore...
--Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça.
Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses lèvres:
--Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi? Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas renseigné? Ils sont si adroits!...
--Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et j’aurais dû ne jamais les employer.
Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains destructrices...
--Tu me pardonnes, Minne?
Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage...
--Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus?
La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main incrédule...
--Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même!
Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de l’épaule, et se penche tendrement vers elle:
--Écoute, Minne, si tu voulais...
Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne...
--Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre!
--Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie.
Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente, n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...
--Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze jours?
--À Monte-Carlo? moi? pourquoi?
«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»
--Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.
Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...
--Quand partons-nous, Antoine?
Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité, luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec lui tout seul! elle partira!
--Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?
--C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?
Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur, de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle.
--Dix-neuf, rouge, impair et passe...
--J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée. Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo? Antoine, je vais à une autre table.
--Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci...
--Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous l’horloge, dis?
Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!»
Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon, monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille tourne, se ralentit, trébuche:
--Rien ne va plus!
Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris, un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau! c’est une grue, je parie...»
--Trente-six, rouge, pair et passe.
Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin suspendu:
--Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse.
--Verzeihung! diese Einlage gehört mir!
Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois:
--Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört mir... Lassen Sie mich in Ruhe!
L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire... Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu!
--Comment? c’est vous, Irène?
--Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui voulait me faire _mon_ louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma petite combine, une martingale épatante!
Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces, pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse dépouillent le tapis...
--N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans l’oreille de Minne.
Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris, avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue d’homme gai...
--Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de moi?
--Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir.
--Madame est bien bonne. Et le noble époux?
--Il m’attend sous l’horloge...
--C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo?
--Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures intéressantes?
--J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.
Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse.
--Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle.
--Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant!
--À quoi pensez-vous, alors?
--Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers.
Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne, lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas...
Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes, la brisure musicale d’un petit fil très précieux...
--Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse guère?
Elle proteste d’un signe.
--Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente sans m’amuser. Croyez--elle appuie un instant sa main gantée sur le bras de Maugis--croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à présent; moi, je m’en vais.
--Vous vous en allez où?
--Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge.
Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le silence bourdonnant et studieux des salles de jeu...
Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé, la Méditerranée est couleur d’huître grise...
Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino.
Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de printemps...
«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine.
Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives, Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure, apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons...
--Oh! tu vois, Antoine?
--Je vois, chérie. Tu aimes ce pays?
--Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau.
--Pourquoi ne l’aimes-tu pas?
--Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...
Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la crainte à la colère,--et voici qu’il s’émerveille en pensant qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»
Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...
Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer, persiennes ouvertes.
Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...
Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au bout de la mer, touche le ciel...
Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la route, claquent des fouets, grincent des roues...
Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!
Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser, les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...
Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines vitres...
--Antoine...
--Chérie?
--J’ai froid.
--Il faut te coucher.
--Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait froid, ici!
--Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel. D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La Turbie...
Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et ressort grelottante.
--Oh! ce lit!... les draps sont glacés.
--Veux-tu?...
Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance...
--Veux-tu que je demande une boule?
--Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine...
Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur.
--Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle museau tout froid.
--Bonsoir, chérie. Tu as sommeil?
--Non.
--Tu veux que j’éteigne?
--Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre. Assieds-toi une minute.
Il obéît, avec sa gaucherie tendre.
--Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt; je me dépêcherai...
Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans ses cheveux comme une poule dans la paille.
--Je ne demande pas à partir, moi.
--Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton...
Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à travers ses cheveux, l’épie.
--Je n’ai pas d’habitudes, Antoine.
Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue:
--Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis...
--Je n’ai pas d’amis, Antoine.
--Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je... j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de tourner...
Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas! elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!» Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard noir...
--Je n’aime personne, Antoine.
--C’est vrai?
--C’est vrai.