L'Ingénue Libertine

Part 13

Chapter 131,578 wordsPublic domain

Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit: «Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait Antoine...

--Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux plus?

--Pourquoi est-ce que je t’en voudrais?

--À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi...

--Pourquoi donc?

--Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement.

Minne tend hors du lit une amicale petite main:

--Mais je t’aime bien aussi, je t’assure.

--Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine: gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi...

Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin Antoine?

Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit: «Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai des parures, des bonbons, des amants...»

Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure d’esclave...

--Viens dans mon lit, Antoine...

Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement d’abeilles...

Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil... Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une harpe, l’éveille sans rémission.

Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit qu’un miracle acheva de créer Minne!

Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps... Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...» Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits...

«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit, avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras exaltés de Minne.

Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap...

Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle, faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien, que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «_Ah_! _Ah_!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...»

Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller, passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les tourmenteurs...

Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!» comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des sanglots près de jaillir...

Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de ses mâchoires délicates saillir, contractés.

Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:

--Va donc!

Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune d’Antoine qui tressaillit de délice...

Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir, froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...

Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien, ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile, sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...

La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.

--Antoine!

--Minne chérie!

Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute moite, odorante de sa nuit amoureuse...

--Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!

Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...

--Oh! c’est tout bleu!

La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...

--Minne! j’en ai des nouvelles!

Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...

--Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible: Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!

Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez aventureux comme Henri IV...

--Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle... Tu sais bien, le petit Couderc?

Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...

--Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?

--On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait voulu nettoyer son revolver.

--Il est mort?

--Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident, tout de même!

--Pauvre petit! dit-elle tout haut...

--Oui, c’est malheureux...

«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»

--Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout petit peu?...

Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine, d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le mystère:

--Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.

FIN