Part 3
Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette sensation trop familière.
Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...
Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son cousin:
--Siffle, Antoine!
--Siffle quoi?
--Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!... Plus fort... Assez! tu n’y connais rien!
Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au ciel comme une chatte.
--Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau?
--Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil?
Une moue de mépris: sommeil!
--Il m’agace, ce vieux!
--Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin...
Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.
--Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu ses yeux? Va, je sais ce que je sais!
--Tu sais peau de balle.
--Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père Luzeau est un vétéran du crime.
--Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!...
--S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener a disparu.
--Oh!
--Oui.
Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment:
--Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un...
--D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour l’argent.
Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de Minne:
--Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en être sûre! Qui t’a dit tout ça?
Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux secousses de son rire:
--Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui?
Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante:
--J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez confiance en vous!
Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de pleurer, et prend un ton rogue:
--Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose? Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé?
--Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art.
--Alors?... supplie Antoine.
--Alors quoi?
--Tu me diras encore?...
Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous ses cheveux de poudre blonde...
--Je verrai, dit-elle.
--Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la porte.
Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte:
--Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah! mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne!
Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un guerrier sans cuirasse, perd toute assurance...
--Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne agressive.
--Pour que ma raie tienne, donc!
--Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge.
--Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en chemise!
Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index:
--Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là?
Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne.
--C’est un vulcain.
--Ah!
Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et claire...
--Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour?
Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave:
--Parce que ce n’est pas convenable.
--Mais quand il n’y a personne? comme maintenant?
Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe:
--C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun plaisir.
--Qu’en sais-tu?
Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup:
--Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.
--Tu me trouves si laid?
Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue ses boucles brillantes:
--Non. Mais c’est à prendre ou laisser.
Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement dévoilés, lui crient sans paroles:
«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas _lui_!»
Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines... L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La petite porte d’en bas?--Elle est _fromée_.--La lucarne du grenier?--On l’ouvre jamais.--Ce n’est pas une raison... J’y vais moi-même...»
Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu bleu qui fendent les volets.
Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène. Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.
Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais voir aussi les arbres tendre le dos...»
Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et Minne croit qu’elle meurt...
La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un ennemi invisible et innombrable...
«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante relie tour à tour au ciel tragique.
Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu d’amour...
Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse apaisante...
Il n’a pas peur, non,--pas positivement. Mais c’est plus fort que lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle doit mourir de peur!...»
L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan: a-t-on idée d’un héros en bannière?
Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile bienfaisante de la lâcheté...
Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché de ses prunelles...
Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts, mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et Didon, qui fut reine de Carthage...
Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre.
Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin... Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie:
--Fichu temps!
Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif:
--Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque chose de mal sur mon compte?
Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts:
--Je n’ai pas faim.
--Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie!
Minne fronce un nez distingué:
--Il y paraît! Tu manges comme un maçon.
--Et toi comme une petite chipoteuse!
--Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui.
--Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du fromage blanc?
--Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge.
--Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et puis, ce n’est pas bon.
--Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma tartine sur le buffet: elle m’agace.
Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise basse.
--Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi!
C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout seul, il s’en déclare incapable...
--Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles!
--Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au père Luzeau!
--Non?
--Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des amants!
--Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient.
--Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes!
--Et toi, comment le sais-tu?
--J’ai des yeux peut-être!
Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle penche sur Antoine à lui donner le vertige...
--Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants?
--À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils échangent des lettres.
--Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!...
--Qu’est-ce que tu as à rire?
--Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes amies!
Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète:
--Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer à... à la honte... l’élite de la société parisienne?
--Minne, tu parles comme un feuilleton!
--Et toi, comme un voyou!
--Minne, tu as un sale caractère!
--C’est comme ça? je m’en vais.
--Eh bien, va-t’en!
Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur! L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur le parquet...
--Viens, Antoine! courons!
Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de boire dans un silence fourmillant.
Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui ont trop de vermillon aux joues et au derrière?...
L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets, irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine, morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras, caresser sa bouche à ce duvet d’argent...
La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de ses boucles trempe dans une flaque d’eau:
--Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait qu’elle est en «sac de voyage»!
Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.
--Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il fera beau demain.
--Comment?
--C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre au bout du nez, c’est signe de beau temps.
--Retourne-la, toi!
--Non, ça me dégoûte.
En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive:
--À quel bout est son nez, dis?
Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston, jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond:
--Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le cornouiller!
Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre rutilant...
--Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot.
Escargot Manigot, Montre-moi tes cornes! Si tu m’ les montres pas, J’ te ferai prendre Par ton père, Par ta mère, Par le roi de France!
Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis s’interrompt soudain:
--Un escargot double, Antoine!
--Comment double?
Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots accolés, ni regarder Minne qui se penche:
--N’y touche pas, Minne! c’est sale!
--Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette... C’est un escargot philippine!
Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.
Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche, bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables, échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.
Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois, Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux ne saurait être beau, s’il n’est aimé...
Minne se lève, brouille les cartes:
--Assez! il fait trop chaud!
Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme:
--Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire, je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet!
Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande:
--Qu’est-ce qu’on va faire, nous?
--Je ne sais pas... Lisons...
--Non, ça tient chaud.
Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente:
--Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça!
--Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque: tiens...
Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes, glissent à terre...
--Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.
Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence:
--Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut, dans ton corsage?
--Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous... tâte!
Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui, avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les yeux de larmes:
--Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs!
Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour, feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose--oh! sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes...
--Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle.
Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et s’essuie les yeux du bout des doigts:
--Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie!
--Ne crie pas! prie-t-il très bas.
Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine, silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...
Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la manière d’un chien jeune, ignorant et excité...
Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés:
--Brutal! Brutal! Lâche-moi!