L'Ingénue Libertine

Part 4

Chapter 43,806 wordsPublic domain

Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles... Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée dans son tablier relevé...

--Minne!

Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de remords, et de la crainte aussi que Maman revienne...

Minne, je t’en supplie!

--Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai...

Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur:

--Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les autres!

Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et les larmes ruissellent ensemble.

--Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah! je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on brutalise et qu’on insulte...

--Minne!

--...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du monde!

Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées; Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire, portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes...

Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller. Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un air de villageoise frisonne...

Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement, dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées...

Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble prête tant de sérieux à cette figure enfantine...

Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants, l’eût trouvée soumise, à peine étonnée...

«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son peuple, il m’embrassera--sur la bouche--devant tous, pendant qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril quotidien...»

La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie...

«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne, s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur! Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter? Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le monde...

Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent «Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.

--Minne?

--Quoi?

Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée... Le vaillant Antoine ne faiblit pas:

--Minne! Minne... m’aimes-tu?

Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de profil, sans tourner la tête. Il répète:

--Minne, m’aimes-tu?

Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente, d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde, Minne a revêtu ses armes.

--Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime!

--Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu m’aimes?

L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la lumière dorée...

--Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne, est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard?

Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa voix eût répondu:

--Non.

Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il fait bonne figure.

--Ah?

Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet imperceptiblement.

--Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus?

Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses tempes, et daigne enfin répondre:

--C’est que je suis fiancée.

Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre, Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...

Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument. Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux: «La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela», pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable qu’il gardera contre tous...

«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron», ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute, à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.

C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement.

Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique... maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a la fièvre et reste couchée depuis deux jours...

Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau; mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée, pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait, très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir, quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit, se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve haut...

Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit, et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine? est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...»

Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser à la mer...

Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche, et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée. Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras, la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas! Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors du lit, l’arrête:

--Assez, prie Minne. Ça me fatigue.

--Tu veux que je m’en aille?

--Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi... Tu peux me rendre un grand service.

--Oui?

--Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je voudrais écrire à mon fiancé.

Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.»

Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne.

--Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et moi!

Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le sous-main, elle dicte:

--«Mon bien-aimé...»

Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.

--Eh bien, écris donc!

--Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu cela?

Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance. Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand, solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille, n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?...

--Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela?

--Parce que je n’ai confiance qu’en toi.

Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant d’amants humbles et partageurs...

--«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un texte difficile...

--«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles, pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse carrière...»

«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?... ou sous-dompteur chez Bostock?»

--Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé... quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère odeur?...»

Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant que c’est un rêve.

--«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à toi...» Tu y es, Antoine?

Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ:

--Eh bien, va donc!

Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche...

--Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête. Tu n’as pas appartenu à un homme.

Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère:

--Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu!

--Non!

--Si!

--Non!

--Si!

Et elle jette comme un argument sans réplique:

--Si! je te dis, puisque c’est mon amant!

L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière et fauve douceur d’une bête qui va bondir...

--Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas.

Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute.

--Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui!

--Oui? Où donc?

Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une lucidité qu’elle n’avait point prévue...

--Où? ça t’intéresse?

--Ça m’intéresse.

--Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications.

Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents.

--La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne pouvais expliquer la présence chez ta mère?

Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête.

--Quelqu’un... de condition inférieure?

--Inférieure!

Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches, palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant d’ongles épouvantés!...

--Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton... ton ami?

--Je ne peux pas te le dire.

--Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment, cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile...

Elle arrête sur lui des yeux meurtriers:

--Tu veux le savoir, ce qu’il fait?

--Oui, j’aimerais mieux...

--Il est assassin.

Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus convaincu que distingué...

Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine...

--Tu ne me crois pas?

--Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais!

Minne ne connaît plus de raison, ni de patience:

--Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse, des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend, le soir, au coin de l’avenue Gourgaud...

Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à enfoncer:

--...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le retrouver, et nous passons la nuit ensemble!

Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de fièvre, de délire léger...

--Je m’en vais, Minne...

Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée:

--C’est ça: va-t’en!

--Minne, tu n’es pas fâchée contre moi?

Elle fait «non, non» d’un signe excédé.

--Bonsoir, Minne...

Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat dont il ne sait pas se servir...

Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé, ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine. Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil...

Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard sauvage!

«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!»

Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent, à travers la nuit...

«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va... Non! il revient!»

C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure, l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la cigarette monte vers elle comme un encens.

--Psst! fait Minne.

L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en veut-elle?

Une petite voix légère demande:

--Vous venez me chercher? il faut descendre?

À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas descendre comme ça.»

Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier--le ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon--oh! ce peigne qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a pas froid quand on s’aime... Vite, en bas!

Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée... Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la refermer sans bruit?

«Eh bien, je ne la referme pas!»

Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz...

«Où est-il?»

Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée, tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme s’éloigne...

«Oui, oui, c’est lui!»

Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit, portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse...