L'Ingénue Libertine

Part 2

Chapter 23,912 wordsPublic domain

Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard Berthier.

--Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul.

--Moi?

Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte:

--Je ne riais pas, oncle Paul.

--Mais si, petit singe, mais si...

Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond...

--Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein?

--Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée...

«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai cherché à toutes les pages du _Journal_, sans que Maman me voie... C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui ne voit jamais rien!...»

Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de Minne...

Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit «oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux insondables...

La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup, masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux, jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans les journaux que des suicides et des insolations... C’est la morte-saison.»

Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir à chaque instant et soupire:

--Ce quartier n’est pas habitable!

Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent: «Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes d’elle.

Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit:

--Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande comment une fillette pareille pourra devenir une femme!

Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté... Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue dans la rue, et emportée par _Eux_, et qu’ils dessinent, à la pointe du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à chaux!...»

Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre... _S’il_ était parti!

Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne par sa manche; mais Minne--elle est si distraite!--avait déjà effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux! Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte.

Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement flatteuse qu’elle faillit s’arrêter...

Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement compliquées...

Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: _Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble_... Partir ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même plus que je suis Minne...

Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus, et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie et emporter Minne!

Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé, l’avenue Gourgaud franchie...

--Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?

--Un homme assis par terre?

--Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de l’avenue... J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le quartier!

Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil: «C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne peut pas comprendre... »

Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même! Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les jours, expose sa vie...

Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa fenêtre l’ombre du Frisé...

«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et... et... ce sera terrible!»

Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait...

Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne, Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, poulet, vin tonique et léger--et départ pour la campagne...

Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et il écrit dans son cachot des vers d’amour: _À une inconnue_...»

Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?»

Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette... Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un rais d’or vif, mince comme un crayon...

Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un ange repentant...

Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs en boucles...

Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre et dévore comme s’ils étaient en verre filé.

Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le pays, la Maison Sèche.

Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant...

--Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est _Femina_; ça, c’est le _Journal de la Santé_ et puis la _Chronique médicale_, et puis un prospectus...

--Il n’y a rien pour moi? implore Antoine.

L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux mains:

--Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne, pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre!

--Je ne sais pas, dit Antoine.

La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin...

«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine.

Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir.

--Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette _Femina_. C’est épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit Polaire!

--Qui, Polaire? daigne questionner Minne.

Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages:

--Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire?

La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante:

--Non. Et toi?

--Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une pierreuse...

--Antoine!! gronde la voix douce de Maman.

--Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards extérieurs.

Les yeux de Minne grandissent, brillent:

--Ah!... Elle était habillée comment?

--Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme ça jusque dans les yeux, et puis une casquette...

--Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude du détail.

--Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça...

Minne se détourne, désintéressée:

--Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.

Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche de paille jetée sous la chaise.

--Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.

--Pas trop! prie Maman.

--Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.

Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.

Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, elle tend à Maman la lettre bleue:

--Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes.

L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la piquent: si c’étaient des bêtes?

La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et régulières semblent continuer la houle du sol...

«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...»

Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air pensif et distingué.

--C’est toi? dit-il comme au théâtre.

--C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait?

--Moi, rien. Je réfléchissais...

--Je ne voudrais pas te déranger.

Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a place pour deux dans le verger!»

Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement, comme un meuble:

--Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de flanelle, sans gilet.

Il rougit une fois de plus.

--Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme?

--Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un jardinier.

--Merci!

--J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui, une casquette.

--Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais!

--Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends!

Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous lui et devient grossier:

--Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse!

Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.

--Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à carreaux noirs et violets...

Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des fortifs,--elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot dire. «Encore une lune!» songe Antoine.

Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette Minne si près de lui--il aurait compté ses cils!--ces petites mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle... Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités. Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle, inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque: grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, enflammé au menton de quelques rougeurs...

Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu:

--Là-bas! dit-elle.

--Quoi?

--Tu le vois?

Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille avec indifférence:

--Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend?

--Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément.

Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie:

--Je le déteste!

Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où la méfiance combat l’apitoiement:

--Qu’est-ce qu’il t’a fait?

--Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre!

Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux présagent le potin et le mystère...

--Et puis, tu sais, Antoine...

--Quoi?

--C’est un vilain homme, le père Corne.

--Oh! la, la!

--Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.

Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique dont Minne se délecte.

--Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin!

Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne:

--Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas!

--Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du flageolet... Oh!

Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine, qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite chez Minne une sorte de frénésie répulsive...

--Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine?

--À qui?

--Au père Corne.

--Je ne sais pas, moi...

--Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau?

Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.

--Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le!

Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte...

--Dépêche-toi, Antoine!

Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles violettes, ne dit mot.

--Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble... Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne!

Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle divague tout haut et piétine les laitues:

--Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les violerons!

--Hein!

--Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud!

Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque chose de scandaleux:

--J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire?

--Probable.

--Ah?

Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de sécheresse...

--Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter. C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie.

--C’est... ma tante qui...

--Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?...

À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands verres d’eau...

--Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman.

--Oui, ma tante, nous avons couru; alors...

--Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père Corne qui jardinait!

L’oncle Paul hausse les épaules:

--Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes boutons.

--Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans un fauteuil de canne.

--C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.

Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de lièvre, et Minne ne l’aime pas.

--Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des petits enfants et les donner aux porcs.

Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus s’asseoir sur la terrasse.

Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.