Part 8
Un incident vint convertir en début d’estime ce qui n’était qu’une tolérance encore pleine d’aigreur. Le petit Claude tomba malade d’une grippe assez forte. Lola, à sa façon, chérissait l’enfant, un peu comme un artiste une tâche laborieuse dont il attend un grand effet sur toute sa carrière. Installée à son chevet dès le premier jour, à la fois diligente et perspicace, elle seconda le médecin, pendant une semaine, plus intelligemment qu’une mère affolée que la seule vue du corps fiévreux faisait fondre en larmes. La raison l’obligeait à calmer celle-ci, voire même, avec mesure, à lui imposer, pour éviter qu’elle ne troublât par une maladresse l’évolution naturelle de la maladie. Elle ne manquait de bienséance que quand elle voulait. Denise, se rendant compte de son désarroi, en outre influencée par les éloges que prodiguait ouvertement à l’institutrice le docteur enchanté de se voir compris, sut faire abnégation de tout amour-propre et se montra reconnaissante du concours prêté. Lorsque Claude se leva pour la première fois, elles le considérèrent sur la chaise longue avec un attendrissement presque égal et, se trouvant alors l’une près de l’autre, se saisirent par les mains et s’embrassèrent.
Plus que cette effusion prématurée qui les avait, après coup, toutes les deux surprises, la convalescence les rapprocha. Comme il n’était question ni d’instruire l’enfant, ni même de résister à ses fantaisies, Lola n’exerçait pas sa sévérité. Au contraire, elle prenait sérieusement sur elle pour montrer une patience inaltérable, estimant plus nuisible à l’action future un régime de molles exigences qu’un complet relâchement de la discipline. Celle-ci se retendrait, le moment venu, d’autant plus intimidante et plus efficace qu’elle n’aurait jamais composé. Denise, qui ne voyait de l’âme de ses proches que ce que leurs manières lui révélaient, trop spontanée pour ne pas être superficielle, au surplus généreuse par tempérament, attribuait le revirement de l’institutrice à l’émotion causée par la maladie. «Elle a fini par s’attacher, pensait-elle, à Claude. Elle l’a soigné, l’a vu souffrir, a craint pour lui, s’est alors aperçue qu’elle l’aimait et se reproche aujourd’hui d’avoir été dure. Désormais nous serons deux à vouloir son bien et, puisque, paraît-il, je suis un peu faible, ce qui me manque pour le diriger, elle l’aura!» Peu s’en fallait qu’elle n’éprouvât une réelle tendresse pour la personne qu’un mois plus tôt elle jugeait un monstre; du moins agissait-elle en mainte circonstance comme si positivement elle en avait eu.
Georges assistait en étranger, sans aucune révolte, à la naissance de rapports plus étroits entre les deux femmes. Par un effet de son humeur souvent excessive, la maladie de Claude l’avait tourmenté au point de déranger ses habitudes et d’interrompre son travail pendant plusieurs jours. Et il s’était félicité, à cette occasion, que nul accès d’intransigeance, nulle sournoise manœuvre, ne lui eût apporté, comme surcroît d’ennui, le spectacle d’une rivalité pernicieuse. A présent que son fils était rétabli, que lui-même, retourné à ses papiers, avait repris cette existence d’assidu labeur que l’amour de Lola lui rendait légère, il se serait tenu pour une pauvre tête si l’avènement, autour de lui, d’une ère de concorde lui avait causé des scrupules.
Il ne se faisait, au surplus, aucune illusion sur la durée possible de cette détente. Sa maîtresse, toujours calme et déterminée, qui, sans doute, s’y prêtait avec complaisance, trouvant sans intérêt, malgré son orgueil, de vivre inutilement dans une atmosphère tourmentée, lui répétait qu’en aucun cas, par la suite des jours, elle ne se résoudrait à des concessions. Ou Denise, lasse de lutter, se plierait à tout, ou, de nouveau, ce serait entre elles la guerre sourde. La première hypothèse n’étant guère probable, il ne s’agissait donc que d’une comédie flattant sa dupe marquée d’avance pour mieux la confondre. C’était sous cet aspect que Georges, ironique, observait le manège des anciennes rivales quand par hasard il s’imposait à son attention; et jamais il ne songeait à s’apitoyer sur le naïf élan qui poussait Denise à donner tête baissée dans la trappe ouverte, mais admirait, au contraire, chez sa maîtresse, l’habileté qu’elle mettait à conduire le jeu comme un indice de son organisation supérieure.
La flatter, la révéler à sa propre estime en des points exceptionnels dont elle paraissait inconsciente, était devenu chez lui presque un besoin. Comme un gourmet, en le chauffant, l’arome d’un alcool, il lui plaisait, dans le silence passionné des nuits, de dégager tous les parfums de cette fleur superbe avant de se pencher pour la respirer. Ce qu’il lui murmurait alors était un cantique. Lola, en s’étirant, le laissait parler, pénétrée comme d’une caresse par cette voix ardente au service d’une exaltation convaincue. Dans le lit tiède, un bras passé sous la tête de Georges, la main touchant cette gorge où naissaient les sons, il lui semblait à ces instants qu’elle vivait un rêve. Et à mesure que, satisfaite, elle s’alanguissait, sa chair se rapprochait de celle de l’amant, tandis qu’il achevait, frémissant lui-même, de tresser une louange de son esprit ou un éloge hyperbolique de son caractère.
Un soir, elle l’arrêta.
--Ecoutez, dit-elle.
La lampe était éteinte et l’obscurité de la chambre à peine éclairée par un rayon de lune suintant aux persiennes. Ils entendirent un pas feutré dans le corridor. Sa cadence était rapide et sans cesse plus nette, mais les lames du parquet ne gémissaient guère tant il se posait soigneusement.
--C’est elle! dit la jeune femme à l’oreille de Georges. Elle a tout découvert et vient nous surprendre...
On frappa contre sa porte deux coups discrets. Puis, après un silence, deux nouveaux coups. Soudain la voix de Claude s’éleva, légère.
--Est-ce toi, maman? demandait-elle.
--Oui, mon chéri!
Avec des gestes mesurés, toute froide d’émotion, Lola se laissa couler hors du lit et se glissa, pieds nus, dans le cabinet où Georges la suivit presque aussitôt. Une mince cloison les séparait de la pièce voisine. Denise était entrée sans faire aucun bruit. Ils frissonnèrent et se serrèrent nerveusement la main en l’entendant parler tout près d’eux.
--Figure-toi, mon Bouzou, que j’ai la tête folle! Si je m’étais endormie aussitôt couchée, tu n’aurais pas eu ta potion.
--Quelle potion, maman?
--Celle que tu prends la nuit, mon pauvre trésor! Mademoiselle m’avait dit qu’elle en manquait. On en a rapporté d’Aix un nouveau flacon et je n’ai plus pensé tout à l’heure à le lui remettre.
--Mais je ne prends jamais de potion la nuit!
La voix de Denise se fit aiguë.
--Comment tu n’en prends pas?
--Jamais, maman!
--Mon Dieu, mon pauvre loup, comme tu es soigné!
Ils devinèrent qu’elle circulait à travers la pièce et s’arrêtait, à l’autre bout, devant la commode où elle fit tinter une cuiller. Une minute s’écoula dans un grand silence. La gouvernante, par une hypocrite précaution, laissait ouverte tous les soirs la porte commune qui donnait, de sa chambre, accès chez Claude; Georges était au courant de cette pratique, et tous deux, appuyés contre la cloison, s’évertuaient anxieusement à conjecturer si Denise allait la franchir.
Celle-ci reprit enfin en se rapprochant:
--Je ne veux pas éveiller Mademoiselle... Avale ça, mon Bouzou, et rendors-toi!
Quand elle eut embrassé Claude et qu’elle l’eut quitté, les amants, redressés, mais immobiles, mesurèrent l’intensité de leur émotion à la façon profonde dont ils respirèrent. Leurs yeux, encore troublés, se cherchaient dans l’ombre, tandis que de leurs paumes étroitement pressées commençait à sourdre une moiteur. Ils regagnèrent la chambre au bout d’un instant et se recouchèrent sans avoir allumé la lampe.
Georges ricanait nerveusement.
Lola lui dit:
--Claude est un indiscret doublé d’un sot. Je lui apprendrai demain matin à tenir sa langue!
X
De chez l’institutrice, des cris partaient. Denise, qui se dirigeait vers l’escalier, s’arrêta sur le bord de la première marche et prêta l’oreille, interdite.
--Il est à peine guéri, pensa-t-elle, et comme elle le bat!
L’indignation et la pitié lui serraient les tempes. Elle entendait les coups de pesantes lanières ravager la chair de son fils. Sur une cinglée plus forte, ce bruit cessa et les hurlements se changèrent en hoquets plaintifs.
Denise fit quelques pas dans le corridor. Claude devait, à cette minute, demander pardon. Elle se le figura, défait et meurtri, à genoux et les mains jointes devant l’étrangère que, sans doute, ses grimaces divertissaient. Des chuchotements piteux coupaient ses sanglots, eux-mêmes interrompus par la gouvernante qui exigeait de l’enfant qu’il retînt ses larmes.
Quelques coups encore retentirent, puis, après l’explosion qu’ils déterminèrent, ces mots articulés d’une voix impérieuse:
--Je vous défends d’avoir rien de caché pour moi! Ou vous prendrez votre parti de vous montrer franc, ou je vous traiterai de telle façon que vous le deviendrez malgré vous!... Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que votre maman était venue vous voir la nuit dernière?
--Mademoiselle, murmura Claude, j’y ai bien pensé...
--Il ne suffisait pas d’y penser!
--J’ai voulu vous le dire, Mademoiselle...
--Je me moque absolument de vos intentions! Si mon petit doigt ne m’avait pas rapporté la chose, je l’aurais toujours ignorée!
Le martinet dut se lever pour de nouveaux coups, car l’enfant s’écroula comme sous une menace, parut chercher à se soustraire à une main brutale et, soudain, s’écria terrorisé:
--Mais, Mademoiselle, quand maman a été partie, je suis allé dans votre chambre avec la veilleuse... Je suis monté sur votre lit... Vous n’y étiez pas!
Denise eut l’impression que des langues de feu se mettaient à sillonner le papier des murs. Renversée, le visage entre les mains, elle ouvrit la bouche, mais il n’en sortit aucun son. Alors, prenant sa course, elle descendit l’escalier en sautant des marches, traversa le salon, entra chez Georges et ne put que souffler, la poitrine battante, en se laissant tomber sur le divan:
--Qu’as-tu fait, malheureux!... Qu’as-tu donc fait!
Il était en train d’écrire et posa sa plume. L’accent de sa femme l’avait glacé. Un regard acheva de le renseigner sur la violence et la nature de son désarroi. Mais déjà, l’esprit tendu, étonnamment calme, il recherchait quel incident avait pu l’instruire.
--Je ne te comprends pas, répondit-il.
Denise vibra d’un rire aigre et déchirant, tandis que des épaules, de sa main secouée, elle l’invitait à lui faire grâce des impertinences qui, probablement, allaient suivre. Tant d’assurance dans sa conduite le déconcerta. Habitué à l’entendre surtout gémir, il hésitait sur la parade à lui opposer dans le jeu d’une accusation sans merci; et, en même temps, de voir sa femme agressive et forte, il éprouvait sourdement un tel dépit qu’il était prêt pour la confondre à toutes les audaces.
--Donc, elle est ta maîtresse! prononça-t-elle, avec un air si convaincu, un accent si ferme, que Georges eut de nouveau l’impression très nette qu’aucune dénégation ne lui servirait.
Il arrêta sur elle un regard pesant.
--Oui, dit-il, et après?
--Après?... Tu as raison, il n’y a rien!
Une chaise, derrière Denise, se renversa. La porte claqua sur sa fuite. Ces bruits tintaient encore à l’oreille de Georges que déjà, résolue à quitter la Cagne, à partir avec Claude le matin même, elle montait en hâte l’escalier. Son visage était en feu, ses yeux brillants et secs, ses mouvements rapides, mais sans nul désordre.
La pendule de sa chambre marquait neuf heures. Se disant qu’à midi elle serait loin, elle poussa les volets pour avoir du jour et commença sans tarder ses préparatifs. Jamais, bien que fiévreusement surexcitée, elle ne s’était senti la tête plus lucide. Le souci d’en finir l’accaparait toute, sans lui laisser le loisir d’une pensée profonde qui l’aurait sans doute étourdie. De la commode et des armoires prestement fouillées, son linge, disposé en pile, et ses robes, tous ses chapeaux, des colifichets, des écrins vinrent joncher les fauteuils et le lit défait. Elle procédait par gestes sûrs, comme une somnambule, et ne perdait de vue aucun détail.
Un peu d’hésitation ne naquit en elle qu’au moment de sonner la femme de chambre pour qu’elle lui fît descendre une malle du grenier. C’était donner à son départ une publicité contre laquelle la mit en garde un instinct confus. En même temps se posa la question de Claude qu’elle croyait bien avoir tranchée définitivement et s’étonna soudain de trouver entière. Sa volonté s’exerçait-elle seule sur l’enfant? Où donc avait-elle pris qu’il lui appartînt au point qu’elle fût maîtresse de régler son sort sans avoir à tenir compte d’aucune prétention? N’allait-elle pas, en jetant brusquement l’alarme, permettre aux deux amants de se concerter pour lui dérober la chère proie? La jeune femme s’était assise et réfléchissait. Plutôt que d’engager une partie douteuse, il convenait de mettre au point un plan d’évasion qui ne comportât aucun risque et lui assurât le bénéfice d’une heure de répit. Le problème, assurément, était délicat, mais au lieu de s’affoler comme elle le faisait lorsqu’elle se trouvait en présence d’une difficulté, elle apportait de la sagesse et de la méthode à l’envisager fermement.
Le bruit d’un pas menu foulant le gravier lui signala la présence de Claude au jardin. C’était l’heure où Lola faisait sa toilette. L’opération prenait un certain temps et la coquette institutrice, pour avoir ses aises, se débarrassait de l’enfant en l’envoyant jouer, quand elle ne le consignait pas dans sa chambre avec une leçon. Denise le vit courir sous les acacias dont les troncs gris, intercalés de bouquets d’arbustes, limitaient l’éclaircie de la terrasse. Il s’enfonçait parfois d’un bond dans l’épais taillis peur reparaître un peu plus loin, traînant son cerceau. La jeune femme se tenait soigneusement cachée et il ne pouvait pas l’apercevoir.
Sa résolution fut bientôt prise. Avisant un sac de toile dont elle se servait quand elle allait à Luynes faire des emplettes, elle y jeta pêle-mêle tous ses bijoux, quelques photographies avec leurs cadres, et tout ce que son secrétaire renfermait d’argent. Comme elle visitait les tiroirs de ce dernier meuble, son regard s’arrêta sur un pistolet qui avait appartenu à son père. Elle le savait chargé, en médiocre état, et ne le déplaçait ordinairement qu’avec précaution. Par un mouvement irraisonné, elle glissa l’arme dans son sac comme une chose utile. Le contenu disparate de la vaste poche lui permettrait de subsister pendant plusieurs mois et cependant ne formait pas une masse encombrante au point d’attirer l’attention. Alors elle se coiffa et descendit.
Les persiennes du cabinet de Georges étaient closes et Lola, dans l’ignorance de la brusque scène où trois répliques avaient ruiné ses perfides manœuvres, n’avait aucune raison de se méfier d’elle. Pourtant elle prit grand soin, composant son pas, de donner à sa démarche un air nonchalant. Ce qu’elle accomplissait lui semblait si clair, d’une telle puissance de rayonnement au premier soupçon, que malgré les circonstances les plus rassurantes une extrême prudence s’imposait. La terrasse traversée, avant de s’engager dans l’allée couverte à l’extrémité de laquelle passait la route, la tentation lui vint de tourner la tête, de s’assurer par un coup d’œil à la blanche façade, que son départ n’avait pas été observé. Pour n’y point succomber, elle marcha plus vite. Claude bondissait sous la futaie à quelque distance. En apercevant sa mère, il courut à elle.
--Viens, mon chéri, lui dit Denise. Nous allons à Luynes. Armande a besoin d’œufs pour le déjeuner.
--Alors, et Mademoiselle? demanda l’enfant.
Denise le caressa, lui prit la main et suspendit au dossier d’un banc son cerceau.
--Mademoiselle est en train de faire sa toilette: nous serons certainement de retour quand elle descendra.
Il la suivit de mauvaise grâce, contractant ses muscles, les yeux braqués sur la fenêtre aux volets mi-clos où il craignait que n’apparût l’impérieux visage. Des défenses de toute nature qui lui étaient faites, celle de sortir avec sa mère était la plus stricte. Et il venait de recevoir une telle correction qu’il en avait encore la chair toute brûlante. Denise, que déchirait le violent combat qui se livrait à cet instant dans l’âme de son fils, essaya par des promesses d’en briser l’action.
--Nous passerons devant la boutique aux sucres d’orge et je t’achèterai le plus joli! dit-elle en s’efforçant d’assurer sa voix qu’une poignante émotion faisait trembler.
Il secoua la tête et repartit:
--Pourvu que Mademoiselle ne me cherche pas!
--Tu as donc bien peur d’elle?
--Oh! oui, dit Claude.
La grande route piquait droit, blanche de soleil, vers les premières maisons du village de Luynes en-deçà desquelles une arche de briques l’enjambait. Une voie étroite et poussiéreuse courait sur sa gauche. C’était celle du tramway d’Aix à Marseille. De l’embouchure du sentier qu’ils avaient suivi, la station n’était guère éloignée que de cinq cents mètres. Denise fut prise de peur, au sortir de l’ombre, en s’engageant sur cette route nue, complètement déserte, où elle était facile à voir et à rattraper. Le sac de toile, que cependant elle emportait toujours dans ses courses, lui semblait un indice compromettant. Et maintenant qu’elle se croyait à demi sauvée, elle n’avait plus sur ses nerfs assez d’empire pour modérer son impatience et régler son pas. Obligé pour la suivre de courir presque, Claude levait parfois vers elle des yeux étonnés et toujours la surprenait le visage tendu. Sa main gauche lui faisait mal tant elle la serrait. Comme aspiré par le sillage du corps impétueux, il cédait au vertige de cette vitesse que l’humeur despotique de sa gouvernante l’avait habitué à subir quand elle le ramenait à la maison mécontente de lui, mais ne pouvait comprendre et n’admettait pas qu’il lui fût imposé par sa mère.
Dans la rue du village, devant une boutique, il essaya de ralentir la marche irritante.
--Maman, souffla-t-il, mon sucre d’orge...
--Tout à l’heure! dit Denise en l’entraînant.
Des commères jacassaient sur le seuil des portes. Connue de la plupart, saluée par toutes, la jeune femme se rendit compte, passé les premières, qu’elle allait éveiller la curiosité. Elle craignit les questions de cet intérêt qui sert de masque à l’indiscrétion villageoise et s’imposa de modérer sa trop vive allure. Claude en profita pour réfléchir. Les maisons du mercier, de l’épicier, des autres fournisseurs de moindre importance chez lesquels on l’avait quelquefois conduit, ne semblaient pas l’une plus que l’autre attirer sa mère. Elle lui avait parlé d’une emplette d’œufs et s’éloignait de l’endroit où il s’en vendait. Où donc allait enfin s’arrêter cette course? L’extrémité du village était atteinte, et pourtant le grand pas s’allongeait toujours, le visage continuait à l’intimider par son expression résolue. Lorsqu’il se vit assis, sur un banc grossier, dans la petite gare peinte en brun qui se dressait, tendue d’affiches, sur le bord des rails, son malaise se compliqua d’une appréhension.
--Maman, demanda-t-il, où allons-nous?
--A Marseille, mon chéri, répondit Denise.
--Pour quoi faire, à Marseille?
--Tu le verras!
Il leva brusquement sa face inquiète et fixa sur sa mère un regard si dur qu’elle détourna les yeux et faillit pleurer.
--Et Mademoiselle? interrogea-t-il de nouveau, mais sur un ton presque indigné, gonflé de rancune, où le dépit de voir braver cette puissante figure l’emportait manifestement sur la crainte.
--Ne t’occupe pas de Mademoiselle, tu es avec moi.
--Je ne veux pas que tu m’emmènes sans sa permission!
La jeune femme fit semblant de ne pas entendre. A ce moment apparaissait, débouchant de Luynes, la lourde voiture jaune, grondante et sonnante, instrument sans éclat qu’elle avait choisi pour sa misérable évasion. L’enfant la regardait venir, le front bas: et soudain, comme elle allait s’arrêter près d’eux, arrachant sa petite main de celle de sa mère, il s’enfuit à toutes jambes, vers le village.
--Claude! appela Denise.
Il courut plus vite. Le conducteur avait louché sur cette femme bizarre qui paraissait ignorer ce qu’elle devait faire, patiemment attendu quelques instants, puis donné le signal de remise en marche. Seule devant la station, entre cette voiture qui s’éloignait et son fils qui déjà n’était plus qu’un point, un si terrible désespoir se leva en elle qu’elle porta ses deux mains sur sa poitrine comme si elle avait craint d’en être étouffée. Le paysage, devant ses yeux, dansait comme une flamme. Un instant, elle hésita, tel, dans une bourrasque, un duvet sollicité par des vents contraires. Puis il sembla qu’un des courants l’emportait sur l’autre et elle reprit en sanglotant le chemin du bourg.
La fine silhouette de Claude ne s’y voyait plus. Mais elle comprit, en remontant la file des commères, que tout Luynes, intrigué, observait ses gestes. Instinctivement, les yeux baissés, elle pressa le pas pour échapper à cette curiosité accablante. Lorsqu’elle n’eut plus devant elle que la route d’Aix, il lui sembla qu’elle venait d’accomplir un immense effort. Son regard, avidement, l’explora. Claude avait pu se repentir de l’avoir quittée. N’allait-elle pas l’apercevoir au pied d’un talus, peut-être encore inquiet, mais moins ombrageux, accessible aux arguments qu’elle saurait trouver pour lui justifier sa conduite? Elle le ressaisirait par de douces paroles. Au lieu de le surprendre et de l’effarer, elle essaierait de l’emmener en le persuadant. L’esprit tout occupé de cette intention, elle gravit, la tête en feu, la large côte droite à mi-hauteur de laquelle se dressait la pierre qui marquait l’entrée du domaine. Lorsque celle-ci lui apparut, elle marcha moins vite. Il lui fallut, l’ayant atteinte, toute son énergie pour supporter la déception de scruter l’allée sans y voir se dessiner la figure de Claude.
L’impression d’isolement, d’abandon total, qu’elle avait déjà si douloureusement ressentie devant la station, se réveilla en elle avec la même force. Qu’allait-elle devenir? Quel parti prendre? Lorsqu’elle avait osé combiner sa fuite, il était sous-entendu dans sa décision que Claude y serait associé. L’enfant se dérobant, le plan s’effondrait, car elle ne pouvait concevoir d’exister sans lui? Et, d’autre part, à la pensée de rentrer chez elle, de se retrouver dans sa maison en présence du couple, un tel flot de dégoût balayait son cœur que l’humiliation, que la souffrance même s’y noyaient. Sa répulsion avait quelque chose d’épidermique: comme lorsqu’on pose le pied sur une bête immonde ou que l’on envisage de quitter l’air pur pour s’établir dans un milieu de pestiférés.