Part 7
Lola lui savait gré de ce don total, et quelquefois, le surprenant à s’en délecter, le récompensait au passage d’un rapide sourire. Mais ce n’était qu’un témoignage à peine indiqué de l’orgueilleuse ivresse qui la transportait. Quiconque en eût souhaité un signe plus frappant aurait dû le chercher ailleurs que là et l’aurait, au surplus, facilement trouvé dans un redoublement de sa sévérité envers Claude. L’influence prise sur le père la rendait si vaine qu’elle ne tolérait plus chez l’enfant la moindre infraction à ses exigences despotiques. Celles-ci, de jour en jour, se multipliaient. Non contente de l’obliger à de tels efforts qu’il avait compensé en quelques mois les résultats d’une indolence de plusieurs années, elle avait fait de son élève une espèce de page, un négrillon blanc, disait-elle quand elle plaisantait, dont sa forte manière, appliquée à point, lui avait assuré l’empressement. Claude, à la promenade, lui portait son livre, recevait son écharpe ou son ombrelle, visitait l’endroit du sol où elle s’asseyait pour le débarrasser des insectes et des épines. Il devait prévenir ses besoins courants et la joue lui cuisait tout aussitôt quand il ne ramassait pas avant elle un objet tombé. Elle ne lui pardonnait aucune distraction. Son plaisir, devant Georges, était de le montrer, ainsi assoupli, dans l’exercice des menus soins qu’elle se faisait rendre. Rien ne pouvait mieux plaire à ce cœur altier, ni lui inspirer, pensait-elle, un respect plus grand qu’un si complet usage du don de soumettre pour lequel elle se savait en partie aimée.
La présence de Denise ne l’arrêtait pas dans ces impudentes expériences. Celle-ci, pour elle, ne comptait plus, existait à peine, depuis que sa défaite, enfin consommée, avait détruit à son insu son dernier prestige. Claude, cependant, aurait pu lire une détresse poignante dans les regards que sa mère attachait sur lui quand il se conformait aux caprices de Mlle Dimbre. La colère y combattait la résignation et prenait parfois l’avantage. Mais ce n’était que par éclairs d’autant plus tragiques qu’on devinait en eux l’expression profonde de l’âme même, empêchée de soutenir ses démonstrations par la timidité déplorable du caractère. Bientôt, un voile léger en couvrait les feux et les yeux offensés ne reflétaient plus qu’une mélancolique amertume.
Septembre déclina sous de molles averses. Les soirées étaient plus courtes, mais délicieuses. Les paysages, nettoyés et rafraîchis, sous le vert mûr des frondaisons que menace l’automne, se paraient comme d’un vestige de leur grâce de mai. La félicité d’Elpémor, débordant soudain, se répandit en une sorte de bienveillance dont Lola l’encourageait à donner des marques. Leur secret, clé de voûte du frêle édifice qu’elle avait bâti comme son temple, lui semblait devoir être à tout prix gardé et elle jugeait, à cet effet, de bonne précaution qu’il détournât par sa conduite les soupçons possibles.
Denise, au plus fort d’un désespoir qu’alimentaient concurremment son mari et Claude, connut donc la surprise de sentir se fondre les présomptions génératrices d’une de ses angoisses. Comme lassé des plaisirs d’un jeu cruel, avec cette froide désinvolture qu’il mettait à tout, Georges se décidait à y renoncer. Il lui parut redevenir ce qu’il n’était plus. Sa brusquerie, se tempérant de furtifs égards, avait repris ce caractère de défaut naïf qui la rendait à l’expérience presque supportable. L’étrangère semblait bannie de son front rêveur et Denise les observait avec attention sans pouvoir distinguer la moindre équivoque dans la façon polie dont ils se traitaient.
Une confiance dévastée ne se marchande pas. Ou elle se refuse, ou elle se rend. L’excès même de la crise qu’elle a subie la dissuade de toute prudence, comme de toute mesure. Avec l’animation d’une convalescente qu’ébouit la perspective de la pleine santé, la jeune femme, avant même d’éprouver ses forces, entrevit sa délivrance et celle de son fils comme une certitude peu lointaine. C’était à elle à préparer cette heureuse issue, au lieu de l’espérer des seuls événements. Le personnage de l’étrangère, isolé de Georges, l’intimidait moins, en principe, et elle le détestait plus librement à la pensée qu’aucun amour ne le gardait plus. Rougissant de la faiblesse qu’elle avait montrée, déterminée, pour en finir, à payer d’audace jusqu’au moment où l’occasion s’offrirait à elle de se libérer d’un coup brusque, elle essaya de s’affermir par de molles attaques. Les amants en plaisantaient sur le traversin.
--J’ai l’impression qu’une brebis s’est juré ma mort! disait Lola en éclatant d’un petit rire faux.
Et elle interdisait strictement à Georges de prendre son parti sous aucun prétexte.
Un soir, comme ils s’installaient sur la terrasse et qu’une fraîcheur assez vive tombait des platanes, la gouvernante envoya Claude lui chercher un châle, suspendu, disait-elle, contre son armoire. L’enfant se jeta dans l’escalier. Il reparut, un instant après, les mains vides.
--Mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai rien trouvé.
--Pourtant, le châle y est! répondit Lola. Vous n’avez donc qu’à remonter et à chercher mieux.
La seconde course, aussi stérile, fut suivie d’une autre et la jeune femme s’impatienta, après la troisième, jusqu’à le traiter d’imbécile.
S’efforçant de maîtriser son indignation, Denise retint son fils comme il repartait.
--Vous feriez mieux, je crois, de monter vous-même, déclara-t-elle en attirant contre sa poitrine le petit visage confondu. Claude en serait inutilement pour de nouveaux frais. C’est un serviteur détestable!
--Je ne lui demandais, dit Lola, qu’une simple obligeance.
L’intervention l’avait surprise, elle était très rouge. Georges, qui mordillait la pointe d’un cigare, ne put souffrir l’expression satisfaite de sa femme à qui n’avait pas échappé cet indice de trouble.
--Il est vraiment fâcheux, articula-t-il, que Mademoiselle ne puisse faire à Claude une observation sans qu’aussitôt tu t’ingénies à lui donner tort!
Denise baissa la tête sous cette remontrance et Georges s’aperçut, en tournant les yeux, que sa maîtresse le regardait d’une étrange manière.
Il en fut d’abord gêné, puis n’y pensa plus. Tous les soirs, à cette heure-là, l’approche du plaisir déterminait dans son esprit une agitation où les idées étaient broyées comme des coques légères par les flots d’une mer démontée. Il ne se rappela l’incident que rentré chez lui, lorsqu’après trois quarts d’heure de vaine attente, n’entendant plus Lola marcher dans sa chambre, ni remuer les accessoires dont elle se servait pour compléter minutieusement sa toilette nocturne, il eut soudain la certitude qu’elle ne viendrait pas.
Des minutes passèrent. Debout contre sa porte entrebâillée, Georges prêtait l’oreille, immobile et sombre, sans pouvoir se décider à gagner son lit. La confusion que lui causait une rigueur blessante le disputait à sa colère d’en être accablé. Il détestait l’orgueil de sa dure maîtresse: mais, en même temps, il se sentait attiré vers elle par un besoin particulier d’implorer son corps, de savourer en pénitent sa bouche impérieuse.
Après un long moment, n’y résistant plus, il traversa silencieusement l’étroit corridor et vint gratter du bout des ongles à la porte obscure.
Comme elle ne s’ouvrait point, il insista. Alors une allumette craqua dans la chambre et un grand flot d’espoir envahit son cœur.
Lola, sans doute, avait pitié, se laissait fléchir, décidait de borner à l’avertissement la sanction méritée par sa première faute. Elle parut se hâter, puis s’arrêta. On la suivait au piétinement de ses fines sandales. Et Georges s’apprêtait à rentrer chez lui, convaincu qu’il y serait aussitôt rejoint, quand le bruit d’un papier glissé sous la porte abattit brusquement son exaltation.
Il le porta jusqu’à sa lampe et y lut ces mots:
«_Prenez donc le parti d’aller dormir: vous risqueriez, en me tenant éveillée ce soir, de me trouver fatiguée la nuit prochaine._»
L’insolence du procédé excita sa rage. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur la majuscule dont étaient paraphées les lignes au crayon. La pointe en tombait raide comme un doigt tendu. Elle était soulignée d’un trait oblique. Il se représenta son altière maîtresse traçant le billet d’une main paisible et appuyant cette initiale de cette forte barre.
Alors il se coucha et souffla sa lampe.
IX
La jeune femme ne s’était résolue à cette expérience que par désir de mesurer son empire sur Georges. Elle ignorait, le lendemain, en ouvrant les yeux, dans quelle disposition elle l’allait trouver. Si l’orgueil était plus fort en lui que l’amour, un seul regard sur son visage l’en avertirait et rien ne lui serait aussi facile que de se faire pardonner sa blessante audace. Mais elle eut bientôt fait de s’apercevoir qu’il ne songeait pas à bouder, qu’au contraire il s’ingéniait à paraître aimable et quêtait pour lui-même l’absolution.
Quand elle le rejoignit, la nuit suivante, l’ayant encore, par coquetterie, fait attendre un peu, il ne lui adressa aucun reproche. Sa contenance était celle d’un enfant puni qui n’ose croire au bonheur de rentrer en grâce. Après quelques minutes d’hésitation, autorisé par un sourire à marquer sa joie, il l’exprima par les caresses les plus emportées et les plus naïves effusions.
Dès lors, elle possédait un moyen certain de régir exactement, au mieux de ses vues, la passion allumée dans le cœur de Georges. Elle n’avait plus à redouter de ces sottes surprises, de ces trahisons inconscientes qui ruinent, au seul profit d’un accès d’humeur, un avenir intelligemment ménagé. Non qu’elle eût, dans sa pensée, arrêté un plan: aux premiers temps d’une liaison vouée à l’imprévu, soumise à la menace de mille circonstances, alors qu’aucune péripétie ne s’était produite qui permît d’augurer le tour qu’elle prendrait, c’eût été manquer d’esprit que d’en former un. Mais elle comptait, par la suite, se déterminer en réglant ses prétentions sur les événements et, pour cela, il importait qu’elle les pût manier sans risquer de se voir débordée par eux.
Le fond de sa nature apparut bientôt dans sa manière d’être envers Georges, une fois fixée sur le degré de sa soumission. Elle était de ces avides qui ne peuvent régner sans verser sur-le-champ dans la tyrannie. Multipliant les consignes comme à plaisir, dédaignant même ordinairement, par excès d’orgueil, d’énoncer les motifs qui les lui dictaient, elle exigeait de son amant, sous peine d’abstinence, la minutieuse observation des plus arbitraires. Puis, elle lui reprocha de ne point l’aimer. Ses silences qu’elle adorait, les sachant à elle, il suffisait qu’elle fût à court d’autres arguments pour les invoquer contre lui. Elle-même n’aurait pu dire si c’était par feinte ou si vraiment, sous l’influence de certaines humeurs, elle les interprétait dans un sens blessant. Libre de s’exprimer, son impérieux, son natif besoin d’asservir cherchait impudemment à se satisfaire sans discuter les prétextes qu’il se donnait: si bien que tantôt Georges était délaissé pour avoir fait preuve d’imprudence et tantôt, lorsque, docile, il veillait sur lui, pour avoir exagéré la circonspection.
L’esprit indépendant qu’elle brimait ainsi ne s’inclinait pas sans gronder. Régulièrement, à chaque épreuve, en cherchant la cause, ou bien la devinant et s’en irritant, Elpémor, entre les murs que reliait son pas, subissait dans sa fierté de viriles révoltes. Mais si parfois il s’y mêlait des résolutions, elles n’étaient suivies d’aucun acte. Il se couchait gonflé de haine envers sa maîtresse, se promettant, au jour, de l’en accabler, et s’éveillait, la chair à ce point timide qu’il appréhendait leur rencontre. L’impertinent sourire avait à peine lui que déjà les félicités espérées pour la nuit suivante l’éblouissaient littéralement comme une danse de flammes. L’orgueil lui revenant avec la confiance, sa rancune se tournait contre Denise, cause innocente, mais effective, de l’affront subi: il maudissait alors en elle toutes ses déceptions et lui reprochait d’exister.
Lola s’en rendait compte. Elle lui dit un soir:
--Si jamais, quelque jour, je vous quittais, j’ai l’impression que vous ne m’en voudriez presque pas, mais que vous divorceriez par vengeance!
Il en convint et ajouta de sa voix sérieuse:
--Plus j’ai le bonheur de vous aimer, plus la contrainte où nous vivons m’est insupportable!
--Que voudriez-vous faire? lui demanda-t-elle.
--Partir avec vous! répondit Georges.
Elle laissa tomber le propos. Mais, de lui-même, il le reprit quelques jours après, la conjurant de se prêter à leur évasion. Appuyée de l’épaule au traversin, la nuque fléchie comme sous le poids de ses lourds cheveux qu’un ruban rose et noir lui serrait aux tempes, Lola se délectait à l’observation du brillant visage passionné. Les paroles en sortaient comme une musique. Elle le saisit entre ses mains et finit par dire:
--Vos projets sont délicieux. Je vous crois sincère. Mais de quoi vivrions-nous, mon pauvre chéri?
--Je travaillerais! protesta-t-il.
Elle secoua la tête d’un air incrédule.
--Vous n’êtes bon qu’à comprendre et à rêver!... Admettons cependant, concéda-t-elle, que, par un grand effort de ténacité, vous parveniez à mettre au point une œuvre importante. Elle vous aurait en premier lieu demandé du temps et il faudrait ensuite que le succès vînt. Que deviendrions-nous jusqu’à cette époque? Nous n’avons de fortune ni l’un ni l’autre. Je vous vois bien indifférent à n’en pas avoir tant que l’on en possède largement pour vous, mais je ne vous crois pas d’une âme assez forte pour supporter sans en souffrir la médiocrité.
--Y ferais-je attention! s’écria Georges.
Sa maîtresse le baisa pour cette réplique dont l’accent généreux l’avait émue.
--Moi-même j’ai peur, ajouta-t-elle après un silence, de n’être pas la femme d’un amour de pauvres!
Telle était envers elle sa déférence qu’au lieu de prendre ombrage de cette objection il regretta de ne l’avoir aucunement prévue et se le reprocha comme une grossièreté. La confusion se peignit sur son visage que les paumes de Lola tenaient captif. D’un bras serrant sa taille, il la considérait au-dessus de lui, éblouissante de fraîcheur et d’expression, avec ses yeux parsemés d’or, son col nonchalant et cette ligne tombante des épaules d’où le regard était conduit à l’attache du sein. N’était-elle pas tout esprit et toute noblesse? Pouvait-on, sans faire injure à ce précieux corps, le concevoir assujetti, entre des murs humbles, à de vulgaires ouvrages domestiques? Et Georges, reprenant certains de ses rêves où l’opulence et leur amour étaient associés, dans l’eau claire d’une piscine, sous une coupole, imaginait sa belle maîtresse entourée d’esclaves et n’ayant qu’à frapper ses mains l’une dans l’autre pour que d’étranges parures lui fussent apportées.
--C’est vrai, murmura-t-il, je suis stupide!
Et il parut abandonner son hardi projet. Mais la phrase de Lola lui restait en tête, irritante comme un trait mince pendu par ses barbes aux lèvres boursouflées d’une blessure légère. Elle l’incitait à méditer sur une condition dont la dépendance matérielle ne lui avait jamais été, jusque-là, sensible. L’argent de sa femme était le sien. Il le touchait, l’administrait et en disposait. Des deux même, c’était elle qui rendait des comptes. Mais qu’il voulût positivement se conduire en maître, et force lui était de s’apercevoir que les façons qu’il se donnait étaient usurpées. Sa liberté prenait naissance dans un engagement et s’arrêtait au droit d’aimer sans contrainte.
L’ambition de s’affranchir le pressa bientôt. N’ayant jamais détruit une ligne de sa main, il possédait, accumulés au fond d’un tiroir, quantité de notes, d’ébauches, de plans, des nouvelles rapides et confuses, des bouts de dialogues et de chapitres, toute une série d’essais plus ou moins heureux que son manque absolu de persévérance lui avait fait abandonner dès les premières pages. Un matin, il les prit, les parcourut, décidé à recueillir celle de ces épaves dont il pourrait tirer parti pour construire une œuvre. Alors qu’il s’attendait à une déception, son amour-propre fut flatté et son zèle accru de trouver à plusieurs un réel mérite, de découvrir en presque toutes la trace d’une pensée. Ces feuillets, dont la plupart, jaunis sur les bords, n’offraient plus à la lecture qu’une encre pâlie, ressemblaient aux sommaires esquisses des grands peintres où se révèlent, sous le gâchis du trait et des ombres, les promesses du dessin et de la couleur. Brièvement indiqués, d’une phrase ou d’un mot, quelques points de repère, ici et là, suffisaient à rafraîchir la mémoire de Georges: et il se reprochait avec amertume d’avoir laissé, par négligence, dormir de telles choses, quand un sérieux effort, entrepris plus tôt, lui aurait assuré dès à présent cette indépendance qu’il cherchait.
Son choix finit par s’arrêter sur un conte bizarre, à la fois violent et caustique, d’une assez forte trame dans sa légèreté. C’était celui d’un peuple, au sortir d’une guerre, élisant pour prince un hercule et obtenant de son rival, toujours agressif, qu’un boucher désormais le représentât. Les deux brutes, en échange des honneurs royaux, ne s’engageaient qu’à lever l’arme en cas de conflit et à se courir sus pour leurs mandants. Ceux-ci se conformaient au verdict du fer. Ils n’avaient point, personnellement, à intervenir, sauf pour régler la paix, après résultat, en tenant compte des blessures reçues par chacun. Et, dès lors, n’ayant plus à trembler pour eux, au lieu de perpétuer ce jeu d’équilibre où la crainte des catastrophes réduit les nations, ils donnaient libre cours à leurs instincts, s’outrageaient et se volaient sans discontinuer, tournant en dérision les idoles pompeuses au nom desquelles ils se livraient timidement jadis à de plus bénignes exactions.
Georges ne douta point d’écrire un beau livre. Nul sujet n’était plus propre à piquer sa verve. Passionné comme il l’était sous ses dehors froids, ce lui serait une volupté de tous les instants que de crier effrontément à la face des hommes la vérité sur eux et leurs fausses vertus. Il se mit à l’ouvrage, arrêta son plan et fut heureux, l’ayant dressé, de dire à Lola:
--Vos arguments de l’autre soir m’ont beaucoup frappé: j’espère que dans un an nous serons libres!
--Vous tramez donc un mauvais coup? lui demanda-t-elle.
Il lui exposa son projet.
--C’est bien! dit la jeune femme après un silence.
Et elle voulut connaître par le menu l’affabulation mise au point. Quand Georges eut satisfait sa curiosité, son visage s’anima, ses yeux brillèrent, elle se jeta sur son amant, lui baisant les joues, avec une sorte de fureur dans cette effusion qu’il ne lui avait jamais vue.
--A nous deux, mon chéri, s’écria-t-elle, comme nous pourrions faire de belles choses!
La révolte, intégrale, automatique, contre l’homme, le principe ou l’institution, était pour son esprit le pain nécessaire. Il en tirait le meilleur de sa qualité. Georges entreprit sa tâche dès le jour suivant, soutenu par la fièvre de cette maîtresse plus pressée que lui-même de la voir en train. Elle exigea qu’il lui soumît les premiers feuillets, prit plaisir à les lire sur son épaule, puis s’inquiéta quotidiennement du travail fourni. Bientôt, sans que leur flamme en fût diminuée, ils connurent, au milieu de leurs enlacements, de longues pauses immobiles, chair contre chair, durant lesquelles il conversaient du chapitre en cours ou resserraient avec méthode les fils du suivant. Aucun détail alors n’était négligé. D’autant plus attentive à choisir ses mots que s’épanchait plus librement la rancœur de Georges, Lola, tout imprégnée de passion lucide, dévorée d’énergie calculatrice, mesurait le quolibet et dosait l’injure avec le soin d’une femme qui sert sa vengeance. La société piquait du nez dans ses faux semblants, la religion et la patrie grimaçaient, burlesques, sous ses attaques toujours précises et poussées à fond. Et parfois, quand d’aventure sa haine s’échauffait, Georges la comparait à une petite fille barbouillant d’encre ou de suie d’éclatantes poupées, arrachant leur perruque et leur parure, et désarticulant leurs membres de carton peint avant de les vêtir d’une loque dérisoire.
Tant d’agressive ardeur agissait sur lui comme l’éperon sur l’indolence d’un cheval de sang. Tourmenté du souci de la perfection, mais poussant l’exigence jusqu’à la rigueur et mauvais lutteur par surcroît, il n’avait pu jusqu’à ce jour entreprendre une œuvre et soutenir au-delà des premiers obstacles l’effort indispensable à sa construction. Sur une phrase malsonnante, un paragraphe lourd, persuadé qu’il s’entêtait par aveuglement à heurter du front l’impossible, il relisait avec méfiance les pages déjà faites et reposait sa plume, découragé. L’ébauche allait rejoindre au fond du tiroir tant d’autres témoignages déjà oubliés d’une inspiration éphémère: une fois dans ce tombeau, elle n’en sortait plus.
Ce lui fut un sujet de naïve fierté que de sentir à chaque séance s’aviver son zèle, stimulé de la veille et encore ardent. Il n’aurait pu sans confusion avouer à Lola qu’en assignant à son talent une étroite limite elle s’était montrée perspicace. Certes, il rencontrait des difficultés. Mais, au lieu de céder, il insistait et n’avait de répit qu’elles ne fussent vaincues. Aux rêveries stériles ou déprimantes qui suffisaient à l’occuper depuis trop longtemps, succéda une période d’enragé labeur, d’impitoyable lutte avec le style, de corps-à-corps surexcitant avec les idées. Tout au plus s’accordait-il, pour se délasser, une courte promenade à travers les bois ou quelque flânerie sur la terrasse; et même alors il travaillait au chapitre en cours ou puisait dans les espoirs qu’il fondait sur l’œuvre un nouveau regain d’énergie.
De le voir revenu à cette vie sérieuse, Denise, comme un village reprenant couleur aux rayons d’un soleil de février, se sentait pénétrée d’une douceur extrême. La vertu s’en étendait, les revivifiant, jusqu’aux pores desséchés de son indulgence. Non seulement elle pardonnait complètement à Georges de l’avoir tenue dans l’angoisse, mais il lui arrivait de se demander si ses soupçons envers Lola n’étaient pas gratuits. Déroutée par une politesse pleine de réserve, elle recherchait dans sa mémoire les audaces passées et n’en retrouvait pas d’exemple assez vif pour justifier une conclusion vraiment alarmante. La frémissante désinvolture d’un orgueil meurtri pouvait suffire à la rigueur à les expliquer: et, dès lors, de quel droit les juger suspectes, quand surtout un amendement sans cause appréciable permettait d’en conjecturer l’innocence?
Doutant ainsi que la jeune femme eût voulu lui nuire, elle inclinait à détester moins passionnément ses violents procédés d’éducatrice. Déjà, à l’occasion d’un premier retour, l’effort qu’elle avait fait pour se rapprocher avait produit accessoirement le même résultat. Et elle se rappelait avec tendresse deux compagnes de jeux, à l’époque où, petite fille sérieuse et gâtée, elle trottinait dans les allées du parc Borély, qu’une gouvernante anglaise battait comme plâtre et qui n’en paraissaient ni plus ombrageuses, ni particulièrement révoltées. Claude, en somme, travaillait et obéissait. Denise, qui n’attachait qu’un prix secondaire aux avantages obtenus sur ces deux points, qui les eût sacrifiés sans grand scrupule, s’ingéniait, par souci, pensait-elle, d’impartialité, à se pénétrer profondément de leur importance. La conviction qu’elle s’en donnait atténuait pour elle le caractère odieux de certains sévices. Et sans nul doute l’eût-on surprise non moins que navrée en l’accusant à ce propos de se montrer lâche, tant elle croyait n’avoir en vue que le bien de Claude alors qu’en vérité elle trompait son cœur pour lui faire accepter une situation qu’elle n’espérait plus pouvoir rompre.