L'impudente

Part 6

Chapter 63,466 wordsPublic domain

Deux semaines s’écoulèrent dans cette confusion et, plus il observait l’irritante personne, plus l’attitude qu’elle avait prise lui semblait hostile. Rien ne l’avait encore aidé à voir clair en elle. Mais, comme il lui offrait un matin des livres, elle lui répondit brièvement qu’elle n’en manquait pas, ayant assez à faire avec ceux de Claude et un recueil de nouvelles récemment paru qu’elle comptait traduire de l’anglais. Denise était présente, le ton de la réplique la surprit un peu et elle en laissa voir un certain plaisir. Ce mouvement devait suffire à renseigner Georges sur la cause profonde d’une conduite qu’il attribuait ingénûment à quelque caprice. L’idée que la jeune fille ménageait sa femme fut plus insupportable à son amour-propre que l’opiniâtre indifférence qu’elle lui témoignait. Ni la sympathie, ni la pitié, ni aucun sentiment de délicatesse ne pouvait lui conseiller de prendre un tel soin: il y vit donc la précaution d’un doute injurieux, la grossière adresse d’une servante flattant concurremment l’orgueil de deux maîtres par ignorance de celui qu’elle peut négliger.

Le besoin d’affirmer que lui seul comptait, qu’il était dans sa maison l’arbitre obéi, non tel juge à l’autorité partagée obligé de tenir compte de sentences rivales, acheva de ruiner les hautaines formules que ses méditations antérieures avaient ébranlées. Sa mélancolie se donna une raison précise et son impertinence, pour la signifier, recourut à des stratagèmes enfantins. Lola, d’autant plus froide qu’il perdait son calme, vit leurs rôles respectifs s’intervertir et celui de poursuivant, qu’elle avait tenu, passer à l’ancien poursuivi. A son tour, il se piqua d’exister pour elle. Elle s’en aperçut d’abord à table, où brusquement il rechercha sa conversation, puis à des rencontres inopinées qu’il n’était guère possible d’imputer toutes à la complaisance du hasard. Il manœuvrait avec adresse pour croiser ses pas dès que l’écho l’avertissait qu’elle quittait sa chambre; il guettait la jeune fille sur la terrasse aux instants qu’elle y passait avec son élève et profitait effrontément d’un geste ou d’un mot pour se mêler à l’entretien avec un air grave.

Sa déception fut grande, son dépit s’accrut de la voir ne répondre à de telles avances qu’à la façon correcte d’une salariée. Tout souvenir d’un autre temps semblait mort en elle. Aux allusions que Georges y faisait parfois, elle opposait ce front de marbre et ces yeux naïfs qui découragent l’indiscrétion et usent la patience. Le ton de ses propos, uni, sincère, n’aurait permis à personne de supposer que ses soucis ne rendaient pas leur son véritable.

Georges était de ces hommes qu’une défaite stimule, qui ne connaissent que par l’échec le prix du succès. L’attitude de Lola, loin de l’affaiblir, agit en sens contraire sur sa volonté. Il se jura de ressaisir cette confiance reprise que, par excès d’orgueil ou par nonchalance, il avait dédaigné de goûter alors qu’elle s’offrait. Ses tentatives de rapprochement se multiplièrent et leur champ d’action s’étendit. Comme si leurs deux natures, dans des cas semblables, devaient nécessairement recourir aux mêmes expédients, Lola le vit bientôt imiter ses ruses, se jeter derrière elle dans la campagne, conjecturer l’itinéraire qu’elle s’était tracé et s’arranger pour l’y surprendre en un point quelconque. Mais, ayant l’avantage de conduire le jeu, elle en usait rigoureusement pour son partenaire obligé de se soumettre à sa fantaisie. Tantôt elle se livrait, tantôt, par un détour, elle lui échappait et le laissait se consumer dans une vaine attente. De retour à la maison longtemps avant lui, elle se plaisait alors, de sa fenêtre, à le voir rentrer, la tête basse, mâchonnant un brin d’herbe, une tige de fleur, comme la substance amère de sa déception.

Ce manège acheva de l’exaspérer. Ne pensant pas à l’attribuer à la coquetterie, il ne pouvait valablement lui donner pour cause que l’intérêt d’une neutralité sourcilleuse. Si bien que, par le jeu le plus naturel, ses sentiments envers sa femme en prirent plus d’aigreur. Ce fut sur elle que retomba en une pluie d’affronts son dépit des mécomptes qu’il subissait. La vie commune, à ce moment, devint si pénible que Denise, malgré sa résignation, sa douceur, sentit parfois, pleine de fatigue, murmurer en elle les révoltes d’une femme qui songe à la rompre. Celles-ci s’apaisaient presque aussitôt. Un profond désespoir leur succédait, où elle tournait vers Claude sa face tourmentée que déchirait pathétiquement un sourire contraint. Mais l’enfant, gardé à vue, ou baissait les yeux, ou présentait à sa détresse un regard si froid qu’elle n’en pouvait tirer aucun soulagement. On aurait dit qu’obéissant à une loi fatale qui détournait d’elle tous les cœurs lui aussi se prenait à la mépriser. La malheureuse avait fini par donner ce sens à la réserve que son fils observait par crainte, et quelquefois, n’arrivant plus à se dominer, elle devait brusquement quitter la table. A peine arrivait-elle dans le corridor que l’on entendait ses sanglots.

Georges haussait l’épaule, mangeait plus vite. Le repas s’achevait dans un lourd silence.

Comme un chimiste au milieu de vapeurs malsaines, Lola vivait à l’aise dans cette atmosphère que son génie d’intrigante avait composée. Elle apportait à l’entretenir tous ses soins et constamment l’alourdissait d’éléments nouveaux. Puis, lorsqu’elle estima le moment venu, elle provoqua le courant d’air qui la dégagea. Georges la vit soudain cesser de le fuir et rendre à son visage une animation qui répondait ouvertement, bien qu’avec mesure, à ses propres efforts pour l’intéresser. Leurs colloques prirent de l’ampleur et se prolongèrent. Tout au plus marquait-elle une condescendance dans l’accueil qu’elle faisait à certaines questions: ceci pour rappeler qu’elle s’appartenait et s’entendait à en donner, au besoin, la preuve.

Il connut de la sorte, avec une vraie joie, l’obligation de témoigner les plus grands égards à la figure maîtresse d’elle-même qui la dispensait. Un attentif orgueil mordait sur le sien. Et ce qu’il eût pensé ne pouvoir subir l’emplissait d’une espèce de délectation qui le pressait d’en rechercher avidement les signes. Sa poursuite de Lola devint incessante aux heures qu’elle consacrait à promener Claude ou à le faire jouer sur la terrasse. Il lui apportait de lui-même des livres choisis; mais leurs conversations, le plus souvent, prenaient ce tour philosophique qu’utilisent deux êtres pour se parler l’un de l’autre indirectement.

Ils ne pouvaient s’asseoir ensemble et sortir ensemble, marquer à leur insu leur complet accord par des nuances de gestes et de langage, sans rejeter Denise dans de telles alarmes que les tenir secrètes l’aurait étouffée. La Provençale exubérante, avec tout son feu, se réveillait parfois dans cette femme timide que son physique apparentait aux douces filles du Nord. On eût dit qu’un démon lui faisait violence, la contraignait à s’élancer hors de sa nature pour des actions dont elle était la première surprise. Un douloureux travail de ses nerfs et de sa pensée avait abouti, par deux fois, à des scènes rapides suivies d’une longue période où doutaient ses craintes. C’est qu’alors son esprit les nourrissait seul. Lorsque, se fortifiant d’aliments réels, elles ne lui laissèrent plus ni incertitude, ni répit, son besoin de les trahir, de les justifier, devint aussi fréquent que celui d’une nonne de confesser au crucifix sa peur de l’enfer.

Georges la vit se rapprocher, amère et dolente, exhalant cette mélancolie fastidieuse qui détournait de sa personne la naissante pitié. Sans oser intervenir, par crainte d’un affront, dans les entretiens qu’il avait avec la jeune fille, elle l’observait à la dérobée d’une fenêtre et s’arrangeait de manière à le rencontrer lorsque Lola rentrait chez elle ou qu’il la quittait. La contenance de son mari lui importait peu. Il aurait fallu autre chose que de la froideur, autre chose que des manifestations d’impatience pour dissuader cette égarée d’exprimer une peine qui montait de sa poitrine à sa bouche meurtrie aussi naturellement que son souffle. Tantôt elle gémissait, tantôt elle éclatait en reproches formels, tantôt même, se haussant à l’imprécation, elle appelait sur sa rivale la justice de Dieu, dans un désordre d’épithètes, de naïves injures à la mesure de son dépit et de sa faiblesse. Laissait-elle passer un jour sans l’importuner, en apparence indifférente et détachée d’eux, toute à ses besognes domestiques, Georges était sûr, le lendemain, dès qu’il se montrait, de s’entendre, avec douleur, reprocher tel mot à la portée duquel elle avait réfléchi toute la nuit: on la sentait toujours en train d’aviver son mal, comme ces dégénérés, dans les hôpitaux, qui rouvrent de leurs ongles leurs cicatrices.

Excédé, sans moyen de se soustraire à ces folles attaques, Elpémor redoublait d’attentions envers la jeune fille dans le dessein de lui prouver, par sa conduite même, que les entreprises de sa femme étaient sans effet. Il aurait pu se dispenser d’une telle précaution. Lola jouait à merveille la vierge ignorante et les éclats les plus significatifs semblaient frapper chez elle des oreilles de sourde. Jamais ses grands yeux fauves n’étaient plus limpides que lorsque Georges, après une scène qu’il avait rompue, venait l’oublier auprès d’elle. Mais alors, faisant violence à sa vraie nature, elle affectait de se montrer étonnamment humble. C’était le provoquer à se découvrir, à s’indigner du parallèle de cette modestie et des fatigantes exigences de l’épouse revêche. Sous l’empire de la colère et de la tendresse, elle le sentait prêt à livrer son désordre intime dans une confession éperdue. Cette victoire platonique lui suffisait, et soudain, reprenant de hautaines façons, elle arrêtait les paroles sur ses lèvres.

Lui-même n’aurait pu dire avec certitude, en admettant qu’il eût pensé à s’interroger et se fût répondu honnêtement, dans quelle mesure il discernait la part d’artifice que comportait l’ensemble de cette conduite. A peine concevait-il un léger soupçon qu’un accent d’une sincérité évidente le bannissait de son esprit sans retour possible. Sa compagne, à la vérité, l’éblouissait. Les astronomes qui étudient les taches du soleil ne les distinguent qu’à travers des lentilles fumées qui leur permettent de soutenir la splendeur de l’astre: à en tenter à l’œil nu l’observation, ils se verraient contraints de baisser la tête sans avoir pu y découvrir le moindre point sombre.

La beauté de Lola, sa ferme intelligence, son caractère, constituaient pour Elpémor trois dogmes parfaits, trois vérités manifestes et essentielles au sujet de l’une desquelles l’expression d’un doute lui aurait paru insensée. Il aurait plutôt compris qu’on le discutât dans ses propres facultés et dans son talent. A force de subir une domination qui s’exerçait, bien qu’impérieuse, avec trop de tact pour que son goût d’indépendance en fût offusqué, il avait pris de son mérite une idée plus juste et s’était relâché de son égoïsme. N’était la direction que suivait son cœur, on serait tenté de dire qu’il s’humanisait. Les désirs, les aspirations de la maîtresse fille lui paraissaient aussi sacrés que l’étaient les siens, peut-être plus urgents à satisfaire, et, d’autre part, il éprouvait pour la première fois le besoin, dans sa vie, d’une certaine présence. Toutes ses actions portaient l’empreinte d’un zèle enflammé. Il se surprenait quelquefois à tracer des vers en s’inquiétant, au mépris même de son esthétique, de leur donner un tour qui plût à Lola.

Un matin, comme il s’apprêtait à sortir, il la vit pénétrer dans son cabinet, aussi sereine qu’à l’ordinaire, par exception seule, et s’excusant d’un geste bref de le déranger.

--Que désirez-vous, Mademoiselle? lui demanda-t-il.

Il pensait qu’elle venait emprunter des livres.

--Monsieur, lui répondit-elle, je m’en vais!

Georges posa sur elle un regard stupide et la pria de répéter ce qu’elle avait dit.

--J’ai fini par comprendre, ajouta Lola, que ma présence ici n’était plus possible.

Invitée à s’expliquer, sur un ton brutal, par un homme que soudain trahissaient ses nerfs, elle invoqua des scrupules concernant sa tâche et le souci d’une discrétion sévèrement gardée, mais qu’elle avait à tout moment l’impression d’enfreindre. L’antipathie, l’aversion de Denise, manifestes, disait-elle, dès le premier jour, n’avaient fait depuis qu’empirer. En vain, par dévouement, avec l’espoir de réussir à se concilier la jeune femme, s’était-elle armée de patience. Leurs conceptions pédagogiques et leurs caractères se trouvaient en opposition trop formelle. Reconnaissante à Georges de son appui, d’autant plus contrariée de le décevoir que certaines circonstances, révélées d’un mot, lui en avaient souligné l’étonnant mérite, elle renonçait à prolonger par sa résistance un différend qu’elle devinait tous les jours plus âpre, comme à demeurer sous un toit où elle n’était que tolérée par son hôtesse même.

Georges avait écouté sans interrompre. Quand la jeune fille se tut, il se leva et se mit à parcourir fiévreusement la pièce, les poings serrés derrière le dos, la mâchoire violente.

Tout à coup, s’arrêtant près d’une fenêtre:

--Il est impossible, dit-il, que vous partiez!

--Il le faut, au contraire, répondit Lola.

Son accent n’était empreint d’aucune amertume. Fermement appuyée des deux épaules au retour de la bibliothèque de bois sombre sur lequel se détachait sa brillante crinière, elle ne s’était jamais montrée plus imperturbable. Son noble et dur visage semblait d’une statue. Sa posture même avantageait la ligne de son buste emprisonné dans un corsage de batiste mauve que soulevait à temps égaux sa respiration.

Georges revint sur elle et la contempla.

Il aurait voulu trouver des raisons, des mots, faire donner, pour la retenir, son esprit, seule force dont l’usage lui fût familier, et ne parvenait pas à se rassasier de sa vue.

--Vous voulez donc, murmura-t-il, que je crève ici?

Elle ne laissa paraître aucune émotion, mais inclina la tête de son côté et lui sembla l’interroger de ses yeux immenses.

L’amour qu’il leur portait, la crainte de les perdre, le besoin de voir clair en cette fière énigme dont ils étaient comme les deux miroirs insondables, déterminèrent chez Elpémor le geste hardi devant lequel hésitait sa timidité.

Se rapprochant de la jeune fille, il lui prit les mains. Elle essaya d’abord de se dégager, mais l’étreinte se resserra, meurtrissant sa chair, en même temps qu’une force lente et irrésistible obligeait son buste à fléchir.

--Vous me faites horriblement mal! gémit-elle.

Ses beaux yeux se fermèrent, comme éblouis. A ce moment, la bouche de Georges atteignit la sienne et elle s’abandonna contre sa poitrine.

VIII

Ils se rejoignirent toutes les nuits. Leurs chambres respectives n’étaient séparées l’une de l’autre que par la largeur du corridor qui desservait l’étage de bout en bout, la pièce où couchait Claude, contiguë au cabinet de toilette de son père et située dans un angle de la maison, leur étant perpendiculaire à tous deux. Ces différents appartements, de belle dimension, formaient la partie droite du palier et la même disposition se retrouvait dans la partie gauche où Denise occupait, face à la terrasse, la chambre correspondant à celle de Lola. Elle avait fait un boudoir de la suivante. La troisième, réservée aux hôtes de passage, n’avait pas été ouverte depuis longtemps.

La salariée aurait voulu recevoir le maître. Chez elle, au milieu des bibelots, des objets intimes dont elle avait su s’entourer, n’aurait-elle pas doublement régné sur lui, relevé, en s’arrogeant le droit au verrou, l’infériorité humiliante de sa condition? Mais elle avait dû y renoncer à cause de l’enfant. Du moins exigeait-elle d’être attendue, et que Georges, en l’accueillant dès le seuil franchi, reconnût par cet acte de prévenance la grâce qu’elle lui faisait en se dérangeant.

Elle n’avait eu qu’à formuler ce désir exprès pour que, scrupuleusement, il s’y conformât. Mais encore avait-il fallu l’exprimer: l’amant, déshabitué de rendre aucun soin, inattentif par égoïsme et par nonchalance, aurait trouvé d’autres façons d’affirmer son zèle; il ne se serait pas avisé que celle-ci pût plaire.

Et pourtant sa passion était si profonde qu’en vain essayait-il de la comparer en remontant le cours de sa vive jeunesse. Les quelques belles figures de femmes qu’il y rencontrait lui semblaient sans éclat, surtout sans grandeur, à côté du visage qui charmait sa vie. C’était, lorsqu’il les opposait une par une à la fière Lola, comme un piètre défilé de sujettes confuses glissant sous le regard d’une impératrice. Et laquelle avait-il sincèrement aimée? A laquelle avait-il sacrifié une heure quand la tentation du jeu l’attirait? Cocottes, petites bourgeoises, ouvrières pimpantes, n’avaient été pour lui que des distractions, parfois goûtées avec l’espoir d’en retirer mieux et régulièrement repoussées après quelques mois, autant par lassitude de leur chair connue que par mépris de leur mécanisme inférieur. Il se rappelait des moins sottes quelques traits piquants, mais ne s’était soucié de l’esprit d’aucune. On l’aurait, à cette époque, étrangement surpris en lui disant qu’un jour une de leurs sœurs réussirait, par ses manœuvres, à le subjuguer.

Et le mot, cependant, n’était pas trop fort! Il avait dédaigné, puis s’était défendu, puis avait cédé, jusqu’au moment où, se grisant de ses faiblesses mêmes, il avait fini par se trouver en pleine dépendance.

La possession inattendue de la ferme fille aurait pu brusquement l’affranchir. Il aurait suffi pour cela que, sous ses baisers, il sentît cette langueur propre à son sexe dont il avait, pour ainsi dire, le mépris natif. L’opposant aux apparences qui l’avaient séduit, il se serait raillé avec amertume de s’être laissé prendre à des artifices. Mais le corps de Lola, puissant et svelte, admirablement établi dans ses proportions un peu grandes, semblait l’instrument même, formé tout exprès, qu’il fallait à cette nature passionnée d’empire pour se révéler dans l’amour. Et il ne tarda pas à s’y montrer sans aucune réserve. Les naïvetés, les inévitables maladresses des premiers contacts surent échapper à la critique d’un amant expert en se donnant un air de malices voulues. La pratique les supprima ou les mit au point. Il n’en subsista bientôt plus que le délicieux. Devant les feux de houille des veillées anglaises, au milieu de collègues impures et chastes que tourmentait collectivement et chacune à part le fiévreux démon monastique, Lola s’était livrée à d’étranges lectures, nourrie de ces propos, de ces anecdotes au gingembre dont se délecte une société prétendue pudique, entre personnages du même sexe. C’était là que s’était faite et perfectionnée son éducation libertine. Elle arrivait au plaisir pleine de connaissances, dans la situation d’un bachelier nourri de belles-lettres qui brûle d’utiliser ce trésor acquis en d’originales créations. Pas plus que celui-ci, elle ne doutait d’elle. Sa fantaisie lui paraissait le guide le plus sûr, et le meilleur moyen de réduire un homme celui qu’elle saurait exercer.

Georges se trouva donc, dès les premiers jours, comme étourdi d’une possession tournant de telle sorte qu’il y fit aussitôt figure de proie. Il se croyait inaccessible au vertige des sens: quelques nuits lui prouvèrent, en l’y abîmant, qu’il l’avait toujours ignoré. A peine hors de leurs bras, déjà lassé d’elles, il dominait de son esprit d’imbéciles maîtresses, une épouse intimidée jusqu’en ses ardeurs: ce lui fut une surprise d’affronter une âme qui prétendait encore à régir la sienne dans l’emportement du plaisir et qu’il sentait, l’instant d’après, toujours aussi forte, penchée sur sa fatigue avec indulgence.

En retour de sa passion mêlée de respect, il jouissait d’être aimé autant qu’on peut l’être quand la tête et la chair sont surtout en jeu. Sans doute, pleine de calculs, ambitieuse d’abord, la jeune femme chérissait en lui l’instrument qui permettrait à ses desseins de se consommer. Mais leur poursuite n’était pas tout, sa personne comptait et son orgueil l’aurait fait rompre avec arrogance devant un hommage indigne d’elle. Que Georges eût du génie, une belle bouche sérieuse, un air, avec cela, naturellement noble et des façons disciplinées jusqu’à la froideur, c’était de quoi lui plaire, le lui rendre aimable, indépendamment de toute considération d’intérêt. Son attitude et son sourire trahissaient sa joie quand elle pressait contre son sein ce visage pensif. Et plus elle le voyait s’animer par elle, plus elle brûlait d’accentuer cette animation, de répandre sur les traits furieusement baisés une expression plus impatiente ou plus satisfaite.

Tant d’ardeur à l’enchaîner tombait, hors du lit, comme le bouillon d’une eau qu’on éloigne du feu. Elle entrait en maîtresse chez son amant et sortait de sa chambre en étrangère. La journée s’écoulait sans qu’il reçût d’elle une marque d’attention qui ne fût courante. Lola redevenait l’orgueilleuse personne qui accomplit consciencieusement une tâche rétribuée et s’applique à relever à ses propres yeux l’infériorité de son rang par une continuelle surveillance de sa dignité. Georges avait essayé, les premiers jours, de profiter des instants où ils étaient seuls pour faire sonner dans ses propos une note plus intime. Elle en avait montré du mécontentement et n’y avait pas répondu. Une fois même, comme il s’enhardissait, dans une allée d’arbres, jusqu’à lui caresser furtivement la taille, elle l’avait repoussé de toute sa hauteur.

--Faites-moi donc le plaisir de vous surveiller! lui avait-elle dit d’un ton sec. Ces façons de collégien ne me conviennent pas.

Tel était l’ascendant qu’elle avait sur lui qu’il avait accepté la réprimande et, depuis lors, se contraignait pour ne point déplaire. Mais la réserve ainsi gardée pendant de longues heures stimulait sa mémoire à lui retracer les plus heureux moments des licences nocturnes. Son imagination, s’en emparant, brodait sur ce thème et Lola, rébarbative, l’occupait bien plus qu’elle ne l’aurait fait, complaisante. Renonçant à toute espèce de travail sérieux, ne prenant même plus la peine de noter les rimes qu’une habitude invétérée accouplait en lui, il ne tendait qu’à se donner d’exaltantes visions, poursuivies, comme au travers d’un réseau léger, dans la fumée de sa perpétuelle cigarette. Les sentiments qui l’agitaient, quand tombait cette fièvre, étaient ceux d’un adolescent longtemps chaste qu’éblouit jusqu’au vertige la première maîtresse: ils ne manquaient ni de fraîcheur, ni de naïveté.