L'impudente

Part 9

Chapter 93,641 wordsPublic domain

Certaine de n’avoir plus à compter sur rien, elle avait, au bout d’un instant, repris sa marche et continuait machinalement à gravir la côte, par besoin d’appuyer d’un effort physique le cours désordonné de ses réflexions. Un tramway la dépassa sans qu’elle y prît garde. Soudain, à l’extrémité d’une longue rampe, calme et pimpante sous le soleil qui brûlait ses toits, apparut à sa gauche la cité d’Aix. Ses églises dormaient en elle comme des brebis noires dans un troupeau plus clair d’agneaux étendus. A un élan mystique qu’elle sentit monter, la vue de tel clocher, reconnu entre autres, associa le souvenir de l’abbé Crémières. Il était son confesseur depuis dix années. Jamais, sans doute, faute d’y penser au moment voulu et peut-être, en somme, d’occasion, elle n’avait eu recours à ses conseils dans une circonstance délicate. Mais il était parfois venu la voir à la Cagne, notamment lorsque Georges était aux armées, et ces visites de convenance ou d’encouragement avaient créé entre eux un lien plus intime que celui qui se noue au confessionnal. L’abbé l’exhorterait, la soutiendrait, lui tracerait énergiquement une ligne de conduite, lui rendrait peut-être l’espoir. N’avait-il pas cette expérience que donne un grand âge au solitaire assez prudent parmi les passions pour n’avoir jamais fait que les observer, et cette inspiration, ces avis célestes qui lui permettent de démêler au profit des faibles l’humble écheveau de leur bonheur brouillé par les forts?

La possibilité de souffrir moins, surtout de se livrer à une compassion, de se démettre entre des mains puissantes et discrètes du soin de diriger ses actions futures, souleva la malheureuse, en se précisant, d’une sorte d’amère allégresse. Elle n’avait plus d’autre désir que d’arriver vite. La longue route diminua, quelques maisons parurent, puis une fontaine, elle s’engagea, sous des platanes, dans une vaste allée, et la quitta pour un dédale de petites rues grises. Sa crainte était d’apprendre, en touchant au but, que justement l’abbé Crémières n’était pas chez lui. Mais, par bonheur, cette déception lui fut épargnée. Introduite aussitôt par la servante, elle le trouva dans un parloir sévèrement meublé où la chaise basse qu’il occupait, raide et sans confort, semblait avoir été choisie parmi toutes les autres comme la plus propre à recevoir sa chétive personne.

Denise pensait attendre au moins un instant. Elle aurait eu le loisir de chercher une phrase, de conformer son attitude, encore égarée, au caractère de l’interlocuteur et du lieu. L’aspect du long visage incliné vers elle, l’expression stupéfaite qu’elle y surprit, la jeta subitement dans un trouble extrême en la fixant sur l’évidence de son désarroi. Impuissante à comprimer une minute de plus son ardent besoin d’épanchement, elle s’abîma en sanglotant aux genoux du prêtre.

--Mon père, s’écria-t-elle, je n’espère qu’en vous!

L’abbé la releva et la fit asseoir.

--Calmez-vous, mon enfant! prononça-t-il. Quelle que soit l’étendue de votre faute, l’indulgence et le pardon vous sont assurés si vous la déplorez sincèrement.

Un air de foi mélancolique flottait sur ses traits. Denise le regarda sans d’abord comprendre. Et soudain, la cinglant au plus pur d’elle-même, la naïve injustice de cette parole fit éclater avec l’accent de l’indignation sa protestation d’innocence. Mais déjà le désespoir reprenait en elle son terrible avantage un instant perdu. Hoquetante et volubile, remontant à l’arrivée de la gouvernante et rapprochant ses perfidies d’aspirante maîtresse de ses méfaits d’éducatrice violente et jalouse, elle dépeignit le lent travail qu’elle avait conduit pour s’emparer de la confiance et du cœur de Georges. Aucun détail ne lui semblait assez peu frappant pour pouvoir être négligé par l’esprit du prêtre. Toutes ses transes, tous les soupçons qu’elle avait conçus et qu’avaient successivement ébranlés, détruits, les plus hypocrites précautions, furent exposés par elle d’une voix qui tremblait. Lorsqu’enfin elle arriva à la scène atroce où Georges, démasqué, surtout las de feindre, avait cyniquement avoué sa faute, ses sanglots éclatèrent avec tant de force que ses paroles ne rendirent plus qu’un bruit indistinct.

Le prêtre avait baissé la tête sous cette explosion; il la secouait à petits coups qui marquaient son trouble et ne la relevait que de loin en loin pour murmurer douloureusement entre deux soupirs:

--Je vous plains, ma chère fille!... Ah! comme je vous plains!

--Maintenant, que dois-je faire? questionna Denise provoquant avec une sorte d’avidité la réponse qui allait sortir de cette bouche.

L’honnête regard embarrassé de l’abbé Crémières implora le crucifix suspendu au mur.

--Vous résigner, mon enfant! dit-il enfin. Il faut vous résigner et prier beaucoup! Vous vous devez en premier lieu à votre cher fils, ensuite et malgré tout à votre mari recommandé à votre cœur par ses erreurs mêmes.

--Il va peut-être me quitter, emmenant cette fille! s’écria Denise en pleurant.

--La chose n’est pas certaine, mais son aveu doit l’y pousser, la passion l’aveugle, et elle est, hélas! fort possible. Qui sait, d’ailleurs, si cette pensée justifie vos larmes? Dieu n’éprouve à demi que les âmes communes. C’est à ses coups profonds que celles qu’il distingue ont l’infini bonheur de se reconnaître. Même si votre mari quittait sa maison, votre devoir serait de remercier Dieu et d’attendre avec confiance l’heure fixée par lui pour seconder les intentions de sa Providence.

--Je n’ai pas, soupira-t-elle, assez de vertu! Vous m’estimez, mon père, plus que je ne vaux!

--Il ne faut pas, ma fille, parler ainsi! La véritable humilité se remet à Dieu, sachant combien ses propres vues sont sans profondeur. Quoi! vous préjugeriez votre faiblesse, vous vous déroberiez au fardeau, par crainte, quand les trésors de la Grâce vous sont ouverts? repartit l’ecclésiastique en s’animant. Qui de nous ose se flatter de résister seul? Dieu mesure son secours à la tentation et ne permet celle-ci que pour mous combler. Si vous subissez l’abandon, il vous soutiendra. Si, au contraire, il vous ordonne de vivre en chrétienne dans une demeure souillée par les pires excès, soyez certaine que sa bonté, décuplant vos forces, vous rendra la tâche supportable.

--Et je serais à la merci de cette intrigante? Et je continuerais à voir mon mari entourer sa maîtresse de prévenances sans compter à ses yeux plus qu’une domestique? s’écria Denise pleine d’horreur. Ah! je ne me sens pas cet affreux courage!

Son accent se haussait à l’indignation. Sa couleur, ses regards et son attitude trahissaient la révolte de sa fierté. Le spectacle émouvant de cette femme fragile essayant d’échapper au sacrifice comme l’oiseau sans défense à la serre de l’aigle déconcerta l’abbé Crémières plus que ses sanglots.

--Chacun de nous, balbutia-t-il, a sa part d’épreuves: pensez à nos soldats, ma pauvre et chère fille!

--Nos soldats? fit Denise interloquée... Ah! oui!... corrigea-t-elle presque aussitôt avec l’accent d’une écolière un instant distraite.

La guerre durait, assurément, mais c’était si loin! Georges ayant interdit, depuis son retour, que l’on reçût à la Cagne aucun journal, à peine en avait-elle une notion confuse, savait-elle par ouï-dire ce qui s’y passait. Puis, quel rapport entre les maux endurés là-bas et les tourments qui déchiraient son cœur misérable? Sa détresse était-elle si peu touchante que pour un homme depuis dix ans penché sur sa vie, dépositaire de ses secrets les plus humiliants, une souffrance anonyme s’y pût comparer? Et soudain lui apparut, dans toute sa rigueur, l’irrémissible pauvreté des propos du prêtre. Rien d’humain n’avait vibré sous les froides syllabes. Elle espérait la compassion d’un esprit sensible, les conseils d’une sagesse longtemps mûrie, et se trouvait, avec l’appoint d’une homélie fade, exactement aussi dénuée de secours moral, de moyens pratiques de combat, qu’en pénétrant dans ce salon aux murs nus et tristes. Le confesseur avait parlé, mais l’homme s’était tu: et qui sait si, du reste, il avait une voix?

Elle attendit encore quelques instants, se disant que peut-être il réfléchissait, lui accordant au fond d’elle-même un dernier crédit. Puis elle jugea sans intérêt, devant son silence, de prolonger une entrevue déjà mortifiante qui tournait doublement à sa confusion.

--C’est bien, dit-elle, mon père. J’obéirai!

Il la reconduisit d’un petit pas mol. Ses mains sèches se frottaient l’une contre l’autre en déplaçant à chaque retour la chaîne de sa montre. Un lent dodelinement de sa tête penchée faisait indolemment onduler ses boucles.

Sur le seuil du parloir, il l’arrêta.

--Je ne veux pas, dit-il, que vous vous éloigniez d’ici, ma chère fille, sans emporter au moins ma bénédiction...

XI

Claude, en rentrant, avait trouvé Mlle Dimbre dans le cabinet de son père. Elle y marchait d’un pas rapide devant Georges assis. Le seul aspect de son visage l’avait fait pâlir.

--D’où venez-vous? s’était-elle écriée en l’apercevant.

Elle lui tirait l’oreille, lui secouait l’épaule, et il avait, par ses aveux, ses explications, innocemment livré le plan maternel sous le regard furieux de l’institutrice.

Pressée de le punir, celle-ci l’avait alors entraîné jusque dans sa chambre, l’avait corrigé brutalement, puis jeté à genoux dans un angle obscur en lui prescrivant d’y rester jusqu’à nouvel ordre et était descendue retrouver Georges.

Il fumait des cigarettes d’un air consterné. La fuite de sa femme l’avait ému, moins cependant que les reproches qu’il venait d’entendre. Vingt minutes plus tôt, après avoir fouillé sans succès toute la maison, visité le jardin et les taillis, Lola était entrée dans son cabinet et lui avait demandé:

--Où est Claude?

Il n’avait fait qu’un bond jusque chez Denise. La vue de sa garde-robe jonchant les meubles l’avait, au premier abord, rassuré. Mais son regard était tombé sur le secrétaire et le désordre des tiroirs, en partie vidés, était venu confirmer son pressentiment. Sa maîtresse attendait, pleine d’inquiétude. Il lui avait alors conté la scène du matin.

La jeune femme était entrée dans une grande colère. Le traitant avec un air de cinglant mépris, lui prodiguant le sarcasme et même l’injure, elle lui avait fait honte de s’être livré sur une affirmation toute gratuite. Ses yeux dardaient de froids éclairs et sa bouche sifflait. Claude était arrivé sur ces entrefaites. Elle avait un instant abandonné Georges pour passer sa rage sur l’enfant.

--Eh! bien? demanda-t-il lorsqu’elle reparut.

--Je l’ai fouetté, répondit-elle, comme un chien qu’il est! Là n’est pas la question. Qu’allons-nous faire?

Il inclina la tête, se pinça la joue, poussa bruyamment quelques soupirs, et dut avouer que, pris de court par les circonstances, il n’y avait pas encore réfléchi.

--C’était pourtant le premier point à considérer! Quand votre femme vous poursuivra de ses gémissements, nous n’en aurons guère le loisir.

--Puisqu’elle est partie! répliqua Georges.

--Vous êtes encore plus bête que je ne pensais! s’écria Lola hors d’elle-même. Croyez-vous donc que son départ soit définitif, qu’elle soit capable de s’enfuir en nous laissant Claude?

--Il est revenu seul...

--Elle le suivra!

Tant d’assurance parut agir fortement sur Georges. Ses mâchoires se contractèrent, son front se plissa. A cette minute, se révoltait et grondait en lui l’égoïste souci d’une tranquillité que la fureur de sa maîtresse allait compromettre. Après avoir longtemps rêvé de quitter la Cagne emportant pour tout bien cette femme unique, il envisageait sans plaisir et redoutait presque de s’y voir obligé par les événements.

--Nous nous sommes mis, murmura-t-il, dans de jolis draps...

Lola lui répondit avec arrogance:

--Je ne vous empêche pas de refaire le lit!

Son amant leva sur elle des yeux si stupides qu’elle ne put réprimer un léger sourire.

--Mais oui! poursuivit-elle en s’adoucissant. M’auriez-vous jamais prise pour une de ces femmes dont l’amour, devenu caduc, se cramponne comme les vieillards des îles de l’Océanie à la cime du cocotier que secouent leurs fils? J’avoue ne pas me voir troublant un ménage sans le gré, tout au moins, de l’une des parties. Il se peut qu’un jour vienne où je l’essaierai: mais alors, mon ami, je serai moins jeune!

Elle s’arrêta devant la glace, le buste incliné, un genou sur le bord du profond divan, et, dégageant du coude au pied, par un geste heureux, la ligne provocante de son corps, feignit d’arranger sa chevelure.

--Lola! soupira Georges.

Elle reprit, sans paraître avoir entendu:

--Exprimez-en le désir et je pars demain: le temps de recevoir votre aimable femme et de vous rendre à elle avec mes excuses...

A peine agrémentée d’ironie légère, sa voix, dont elle usait comme d’un excitant, sonnait d’un timbre égal qui lui fit plaisir. Elle essaya, dans le miroir, de distinguer Georges. Mais il était déjà près d’elle, lui touchait la taille, balbutiait, le visage contre sa jupe, des protestations éperdues. Comme il cherchait à l’attirer, elle se défendit. Ses doigts pressés se dégagèrent par un lent travail, son regard s’abaissa vers cet orgueilleux que moralement elle dominait avec certitude, comme à cette minute physiquement. Et elle le vit sur les coussins, la figure défaite, qui la contemplait, replié, avec l’ardeur d’un malheureux que tourmente la soif.

--Sot! dit-elle en se penchant et tendant ses lèvres.

Il les reçut entre les siennes, la saisit par le cou, parut se dilater de béatitude à respirer sur elle son parfum.

--Je ne veux pas, dit-il, que vous partiez! Vous m’êtes plus nécessaire que le pain et l’eau...

--Vraiment? fit la jeune femme.

Elle se mit à rire.

--Laissons-là ce projet puisqu’il vous offusque! Il n’en a d’ailleurs été question que par votre faute! Plus je vous étudie, mon pauvre loup, plus je vous trouve de ressemblance avec les enfants. Il vous faut la menace de la punition. Si je n’avais pas tout à l’heure élevé la voix, vous seriez encore dans vos rêves.

--Auriez-vous réellement fait ce que vous disiez? lui demanda-t-il naïvement, l’esprit trop occupé de ses moindres mots pour la soupçonner d’une manœuvre.

--Cherchez plutôt, répliqua-t-elle avec coquetterie, si vous me l’auriez laissé faire! Mais nous épiloguons, nous perdons du temps, et votre femme peut rentrer d’un moment à l’autre. Je ne sais pas quelle attitude elle aura choisie. Il convient qu’elle nous trouve en parfait accord.

Redevenue sérieuse, presque sévère, la jeune femme avait pris place à côté de Georges et, de sa main posée câlinement sur lui, elle le maintenait étendu. Le visage qu’elle lui montrait le rendait sans force. Peut-être, un court instant, un réveil du sens moral s’était-il produit chez cet amoureux dominé et avait-il entr’aperçu ce que sa passion créait déjà autour de lui de malheur injuste. Mais il avait suffi d’un mot de Lola, du flamboiement dans ses prunelles d’une lueur d’orage, pour le rejeter brusquement dans son inconscience. Il y était gardé par elle et s’y trouvait bien. Ce serait peu de dire qu’elle lui imposait: comme on retire à un enfant un paquet d’épingles, elle le dépouillait des éléments de sa volonté pour projeter dans son cerveau l’influx de la sienne.

Il l’écouta donc sans surprise. Elle se déclarait lasse de tenir un rôle à la longue humiliant et toujours ingrat. Tant que les circonstances l’y avaient contrainte, elle avait su dissimuler ce qu’elle en souffrait. Mais la situation venait de changer. A présent que Denise était instruite, tout nouveau ménagement pris envers elle aboutirait à lui donner un regain d’espoir. Elle y verrait le signe d’une hésitation. Et comme, régulièrement, elle serait déçue, à chaque instant éclateraient des scènes de violence dont le premier effet, le plus bénin, serait de raviver sa blessure intime. La maison deviendrait bien vite un enfer.

--Déjà, répondit Georges, elle ne vaut guère mieux! l’expérience me suffit. Allons-nous-en!

--Combien de fois faudra-t-il que je vous répète que nous ne sommes pas faits pour une vie médiocre? Si vous voulez que notre amour se dessèche et meure, logez-le à Paris, dans un appartement de deux pièces, où je nettoierai la pierre d’évier pendant que vous mettrez les parquets en cire. Avons-nous de l’argent pour éviter ça? Il se trouve que votre femme est ainsi construite qu’elle supportera tout plutôt que de rompre: c’est à nous d’en profiter intelligemment en attendant notre heure qui finira bien par sonner!

--Je vous entends, répliqua-t-il, et pourtant j’hésite: si peu résolue que soit Denise, elle n’acceptera pas une situation qui l’outragerait publiquement.

Lola se renversa secouée d’un grand rire.

--Seigneur! s’écria-t-elle un instant après,--et elle serrait entre ses paumes la figure de Georges, lui caressant les paupières avec ses pouces,--Seigneur, faut-il que j’aie un amant si bête! Avez-vous jamais pu croire, mon pauvre garçon, que je demanderais à votre femme sa chambre et ses clés?

Il marqua des épaules qu’il l’ignorait:

--Avouez donc que de moi vous redoutez tout?

--Je n’ai fait que reprendre, observa-t-il, ce que vous veniez de me déclarer formellement.

--Et vous l’avez interprété, vous l’avez grossi! Vous vous êtes vu dans cette maison, devenue la mienne, gêné, pour vous soumettre à mes exigences, par la présence de votre femme devenue servante... Nous touchons là, en vérité, qu’il vous plaise ou non, au dernier degré du burlesque!

--Alors, expliquez-vous! supplia Georges. Je ne comprends plus rien à vos intentions.

Elle reposa sur les coussins la tête tourmentée, et la tenant sous son regard brûlant d’énergie:

--Ce que je désire, prononça-t-elle, c’est que, sans vain éclat, notre amour s’avoue. Nous n’avons été que trop longtemps un couple honteux. Votre femme sait à présent quels sont nos rapports et il serait contraire à ma dignité que vous parussiez l’oublier. Naguère, quand ses soupçons devenaient aigus, nous nous évitions par prudence. Nous imputions au hasard toutes nos rencontres. Nous n’hésiterons plus, désormais, à sortir ensemble. Non pour la dépiter, pour la braver, mais simplement parce qu’étant amant et maîtresse nous entendons nous comporter selon notre guise. De même, à table, au lieu de me confiner modestement dans mon rôle officiel d’institutrice, je prendrai part à la conversation, ou la dirigerai, sur un pied de complète égalité avec votre femme, ce qui aura pour avantage de rendre aux repas une animation qui leur manque. Là se limitent, pour le moment, toutes mes prétentions. Il ne s’agit, en somme, que d’une mesure d’ordre, d’une consécration destinée à frapper Denise en lui montrant la vanité d’un effort quelconque, nullement de nous embrasser devant elle, et encore moins de l’envoyer cirer mes chaussures!

Georges avait écouté sans interrompre. Une monstrueuse admiration se levait en lui pour l’impudence de cette maîtresse âpre et toute-puissante, aussi naturellement à son aise dans le crime moral qu’une favorite de roi barbare dans l’assassinat. Et il ne doutait point, ne pouvait douter, que Denise, attaquée de cette manière, en proie aux entreprises d’un génie lucide, radicalement impitoyable et net de scrupules, ne dût finir par renoncer à toute résistance: d’où lui venait pour sa femme un profond mépris.

--C’est bien, répondit-il, je vous comprends!

Il était midi. Elle sonna.

--Quand Armande sera prête, vous servirez, dit-elle en s’adressant à la femme de chambre; Madame a dû partir tout à l’heure pour Aix et il se peut qu’elle ne rentre pas déjeuner.

Claude, pardonné, s’assit entre eux, le visage craintif. Il n’osait pas quitter des yeux son institutrice et employait toute sa prudence à ne pas l’aigrir. Mais Lola paraissait d’excellente humeur. En se mettant à table, elle avait caressé du bout des doigts la nuque de l’enfant, puis, se penchant vers lui, l’avait embrassé. Le décisif avantage dont elle se flattait la rendait indulgente pour son élève. Elle désirait voir autour d’elle régner l’insouciance et appréciait judicieusement l’importance de ce déjeuner pris à trois dans l’atmosphère particulière qu’elle voulait créer. S’y montrer familière et pleine d’entrain, n’était-ce pas dire à son amant: «Voyez comme je suis; comparez notre aisance lorsque nous sommes seuls et la contrainte qui pèse sur nous quand Denise est là!» Aussi s’ingéniait-elle à briller sans morgue. Son enjouement faisait penser à ces roses tardives qui gagnent, à éclater d’un bouton moussu, un charme plus subtil et plus attachant. Georges, fasciné, mangeait à peine; tout son intérêt, tout son instinct allaient aux beaux regards illuminés qui parfois, maternellement, se posaient sur Claude.

La fin de l’aventure lui importait peu. Imminente ou lointaine, favorable ou non, il la subirait passivement, et ne cherchait d’ailleurs pas plus à l’imaginer qu’un opiomane son retour à la vie réelle quand la noire vapeur l’engourdit. Revenu un peu plus tard dans son cabinet, il s’étendit sur le sofa, se mit à fumer: les anneaux qu’il soufflait vers le plafond et les pensées qui ondulaient dans son mol esprit avaient sensiblement la même consistance.

Il fallut pour le tirer de cette hébétude l’exclamation triomphante de sa maîtresse, depuis quelques minutes en observation derrière les contrevents à demi fermés:

--Tenez, la voici, j’en étais sûre!

--Denise? demanda-t-il comme sortant d’un rêve.

--Parbleu! fit-elle.

Il quitta le divan, la rejoignit. On apercevait entre les arbres la robe de Denise, et bientôt on la distingua toute entière, marchant, la tête baissée, d’un pas rapide. A sa main droite se balançait le grand sac de toile dont le contenu un peu lourd lui battait la jambe.

Georges la vit venir sans nulle émotion, mais avec le sentiment de contrariété qu’inspire à l’égoïste en pleine euphorie l’importune visite d’une mendiante.

XII

Une branche de lierre n’est retenue au tronc d’un ormeau que par une multitude de petites racines dont aucune ne le mord profondément. On peut l’en séparer d’un léger effort: mais, à moins de la couper et de la détruire, on n’évitera pas que bientôt elle rejoigne le fût et de nouveau s’attache à sa rude écorce aussi étroitement que par le passé.

Cette aptitude particulière, cette vertu native, la souple plante la doit à sa faiblesse même.

Si banal que puisse être le rapprochement, entre elle et Denise Elpémor, il s’impose. Denise n’a pas la force de résister à la main malicieuse qui l’éloigne de Georges. Mais, de ce que ses fibres cèdent facilement, on concluerait à tort qu’elles sont brisées. Leur fragilité leur a permis de rester intactes. Elles n’aspirent qu’à reprendre leur adhérence.

La délaissée s’est crue maîtresse de régler sa vie, une fois la séparation consommée. L’inattendu, la précision, la violence du choc ont engourdi sur le moment ses nerfs délicats. Elle a pensé ne pas souffrir, souffrant une passion. Ses rapides préparatifs, sa descente vers Luynes, elle les a accomplis lucidement, comme un désespéré garnit son arme ou mesure sa corde. Et peut-être avec une sorte de volupté. L’évasion et le suicide poursuivent les même fins, celui-ci n’étant en somme, à l’usage des forts, que la forme complète de celle-là. La seconde où le tramway lui est apparu a été pour elle l’instant critique. Soudain, comme elle se raidissait, son enfant l’a fuie.