L'impudente

Part 2

Chapter 23,740 wordsPublic domain

Ainsi acheva-t-elle d’indisposer Georges. Elle le laissa se détacher et s’éloigner d’elle, alors que, plus adroite, elle l’aurait gardé. Ou l’inspiration lui fit défaut, ou simplement, par nonchalance et confiance aveugle, elle en négligea les conseils, au sein d’un bonheur sûr comme une rade profonde environnée de paysages assez captivants pour ne jamais faire désirer l’au-delà des caps. Peut-être un signe de Georges aurait-il suffi à la faire réfléchir et à l’éclairer: mais il n’en donna point, il semblait heureux, et elle s’en réjouit innocemment, sans s’aviser du grand malheur qu’il le fût sans elle.

Car, à la vérité, rien ne lui manquait, et il pouvait sonder sa félicité sans y découvrir aucun vide. Denise, dans les besoins de son existence, n’avait jamais compté que comme un moyen. Assurément, elle l’avait impatienté, mais beaucoup plus par sa prétention d’être une fin que par ce que la vie courante, depuis leur union, lui avait révélé en elle d’inférieur.

Il ne s’était jamais flatté qu’elle pût le comprendre, ni figuré qu’un jour il dût l’aimer. Pourvu qu’elle assumât son étroite mission, eût l’œil à l’office comme à la table, ordonnât le bien-être avec méthode, elle tenait toute sa place, jouait tout son rôle. Exiger plus eût été la mesurer plus mal.

Georges avait l’humeur sombre et le cœur sec, mais il était surtout un ardent rêveur. Goûtant dans la pensée des joies exaltantes, pliant ses impressions au jeu des rythmes et les logeant ensuite dans des manuscrits comme on étend des anémones aux planches d’un herbier, il s’absorbait dans les images et les inductions ainsi qu’un collectionneur dans ses fiches et se montrait presque insensible à toute conjoncture qui ne le frappait pas de l’émoi lyrique. Accusé de se mal conduire envers Denise, il aurait sans doute protesté et demandé innocemment, sur une insistance, quelle sorte de grief elle pouvait avoir contre lui.

Rien ne lui plaisait comme le silence, ni ne lui semblait plus légitime que son isolement. N’était-il pas indispensable au succès d’une œuvre qui lui apparaissait comme sa principale raison d’être au monde? Cet ombrageux, certain d’avoir du génie, possédait la vertu qui manque à beaucoup de n’être pas impatient de le révéler. D’un recueil publié dans l’adolescence, il avait retenu juste le titre, évitait de parler et détestait qu’en sa présence on dît un seul mot. Son regret n’était pas qu’il fût médiocre, mais, le sachant, de ne pouvoir en anéantir les quelques douzaines d’exemplaires donnés ou vendus. Car alors son talent n’était pas formé. Il s’en était rendu compte avec le temps, lorsqu’au lieu d’écrire vite, sur tous sujets, grisé d’une abondance forcément impure, il n’avait plus trouvé de parfait plaisir qu’à composer avec lenteur des poèmes subtils dont la plupart, une fois finis, étaient déchirés, après des jours passés dans la réflexion. Scrupuleux à l’excès, il produisait peu; indifférent aux arrêts d’une critique jalouse, il n’était pas pressé de les provoquer. Tout au plus s’accordait-il, et de loin en loin, la satisfaction de publier dans une grosse revue quelque suite de sonnets ou des strophes choisies; il n’en tirait qu’une faible notoriété, mais trouvait dans l’accueil qui lui était fait de quoi se fortifier dans sa propre estime.

L’ambition était sans prise sur cette âme distante à qui son orgueil suffisait. Toute tentative humaine y était mesurée au compas de l’esprit et de la noblesse. Qu’elle fût intéressante, bonne en elle-même, qu’elle dût être féconde en résultats, productrice de richesse ou de bien-être, ce n’étaient là que des considérations secondaires qui ne pouvaient entraîner le jugement.

La perfection de l’ouvrage importait seule. Le premier soin de Georges en voyant son fils avait été de l’examiner physiquement et sans plus d’indulgence qu’il n’en mettait à juger un poème fraîchement écrit. Il l’avait trouvé sain, harmonieux, s’était plu presque aussitôt à rêver sur lui, à situer sous le front vaste, aux cheveux légers, un dépôt de ses propres aspirations. La naissance d’un avorton l’aurait humilié; son cœur se fût empli d’un ressentiment qui n’aurait laissé de place à aucune tendresse.

Ce fut pour lui une déception, quand l’enfant grandit, que de lui voir prendre avec sa mère une ressemblance qui ne se limitait pas au physique. Si sa petite intelligence donnait des promesses, elle se révélait peu curieuse, et autant l’étourderie paraissait son fait, autant son caractère était timide. Il avait peur des bêtes, peur de l’orage, peur de l’obscurité, où on ne pouvait le laisser un instant seul sans qu’il poussât des hurlements presque convulsifs, aimait les jeux tranquilles et pleurait souvent. Denise, qui l’adorait, le lui montrait trop. Elle l’habillait comme une poupée, le coiffait comme une fille, l’entourait de précautions qui l’affaiblissaient et le bourrait de friandises, soi-disant toniques, qui lui fatiguaient l’estomac.

Georges désapprouvait de pareilles façons, mais s’abstenait par indolence de les critiquer. La paix dont il jouissait lui semblait sans prix. Denise, heureuse, ne respirait qu’il n’eût toutes ses aises, et se contentait en échange d’attentions moyennes. S’étant séparé d’elle pendant sa grossesse, il avait, l’habitude prise, conservé sa chambre et elle s’en était arrangée. Son cabinet était un lieu où elle venait peu. Sa vie paraissait s’être équilibrée entre les exigences du but poursuivi et les moyens qu’il s’était donnés pour l’atteindre.

Tout à coup la guerre éclatait. Elle surprenait Georges à Paris, prêt à boucler ses malles pour la Provence, et le consternait d’autant plus qu’il s’était refusé par principe à la croire possible. Un grand frisson d’horreur le parcourut, puis une révolte l’agita de se voir saisi, obligé de se joindre aux Français dociles qui déferlaient en troupeaux hurlants vers les gares. D’après l’ordre inséré dans son livret, il devait partir le 4 août. Il passa les deux jours qui l’en séparaient dans une exaltation continuelle, ne pouvant reposer, ni se nourrir, se refusant à croire, malgré les faits, à un effondrement total de l’intelligence, espérant que les faubourgs allaient se lever, les syndicats s’unir et s’insurger, les hordes libertaires envahir la rue, détruire les voies ferrées et les ouvrages d’art, toute la raison, tous les nerfs de Paris s’opposer à la mobilisation monstrueuse, toutes les femmes se dresser contre tous les hommes. Le troisième jour, il embrassa sa mère et Denise, serra sur sa poitrine le petit Claude, et se mit en route, les yeux secs, à jamais dégoûté du bétail humain et ennemi mortel de ses toucheurs.

On l’oublia dix mois dans un dépôt, où il avait réussi à se rendre utile dès le surlendemain de son arrivée. Un inspecteur passa et il dut partir. Ce fut le régiment, la tranchée, la boue, les marches torturantes, les veilles sans espoir, l’avilissante obligation des dangers courus en compagnie d’esclaves fouettés d’alcool. Rien, à ses yeux, n’auréolait ces sublimes misères. Il vécut là deux ans, simple soldat, féru d’une telle haine contre sa patrie qu’il lui souhaitait à chaque épreuve des maux plus cruels et en aurait avec passion consommé la ruine si, à ce prix, il avait pu rétablir la paix.

Enfin, à Foucaucourt, en 1916, alors qu’on le poussait à une contre-attaque, une balle lui brisait la main gauche. Il traînait quatre jours à peine pansé, couchait sans couverture, à même le sol, dans une ambulance de fortune, participait avec mille autres à l’assaut d’un train et finissait par échouer dans un hôpital où un major intelligent visitait sa plaie. Ce praticien, contre l’avis d’un chef excité, déclarait possible un traitement, obtenait que l’on sursît à l’amputation. Un mois après, la main était sauvée; mais ce n’était qu’au mois de janvier suivant qu’Elpémor, présenté à une Commission, était reconnu définitivement invalide.

L’opulence et la gloire, lui venant d’un coup, lui auraient causé moins grande joie. Il n’était plus, assurément, qu’un homme diminué, mais il était enfin redevenu homme. Toute la vie, de nouveau, lui était ouverte: le fléau pouvait durer, redoubler d’horreur, il avait acquis le droit de s’en désintéresser totalement.

Il trouvait à son retour Denise toute changée. Les angoisses traversées l’avaient mûrie. N’avait-elle pas passé ces deux longues années, où pas un jour ne s’écoulait qu’elle ne le crût mort, à se reprocher comme un crime, avec des sanglots, les maladresses de son amour, cependant immense? Elle l’accueillit comme une servante visitée d’un dieu. Tout son cœur éclata dans l’aveu contrit, dans la promesse d’amendement à tournure mystique qu’elle lui fit le soir même, en joignant les mains. Georges, meurtri, avait besoin d’un peu de tendresse: il se laissa aimer quelques semaines, puis il reprit ses habitudes et s’éloigna d’elle.

En concentrant son attention sur sa vie refaite afin d’en vérifier l’ordre et l’éclat, il la reconnut telle qu’il l’avait goûtée, mais s’aperçut qu’une ombre y était jetée par son fils. Claude atteignait alors sa huitième année. Sa mère n’avait trouvé, dans son désespoir, que cet enfant idolâtré à chérir plus fort. Mais, le voulant heureux surnaturellement, elle l’avait rendu despotique. On ne pouvait lui refuser une satisfaction, le contrarier dans ses penchants ou dans ses caprices, sans le révolter, l’indigner, le jeter tout aussitôt dans de vives colères. Il savait à peine lire, écrivait mal, ne connaissait un peu que le catéchisme, enseigné mot à mot, comme une prière, et retenu machinalement sans y rien comprendre: tout effort, au demeurant, le trouvait rebelle et il ne montrait de curiosité d’aucune sorte.

Quand Georges proposa de le mettre au collège, il pensa que sa femme allait défaillir. Elle ne lui fit aucun reproche, mais elle devint pâle et, arrêtant sur lui un regard de victime, lui demanda avec douceur s’il voulait la tuer.

Il eut alors l’idée d’une institutrice. Quelque fille énergique, persévérante, de bonnes manières et suffisamment diplômée, assouplirait ce caractère raidi dans l’orgueil, cultiverait cette intelligence paresseuse. Denise, toute au désir de garder son fils, convint qu’il lui fallait une direction ferme et accepta la solution qui le lui laissait. Mais lorsqu’il fut question de l’appliquer, elle ne s’y employa qu’avec nonchalance. Tout un trimestre fut perdu en hésitations. Elle ne pouvait se décider à partager Claude malgré certains soucis qu’il lui donnait, les discussions fréquentes dont il était cause et son impuissance établie à le gouverner.

Georges s’impatienta et chercha lui-même. Dix jours après Mlle Dimbre arrivait à Aix.

III

--Obéissez, petit sot, reprenez ce livre! intima la voix sèche de la gouvernante.

Une réplique confuse de l’enfant, que l’on entendit piétiner, en pleine rébellion, fut suivie du claquement d’un violent soufflet.

--L’horrible fille! cria Denise. Elle a battu Claude!...

Elle bondit de la chaise où elle travaillait, s’approcha de la fenêtre, ouverte au midi, par où se propageait dans l’appartement un bruit de sanglots, puis, semblant tout à coup se décider, traversa le bureau d’un pas rapide.

--Alors, demanda Georges, que vas-tu faire?

L’accent de la question la déconcerta. Sur le point de sortir, le bras étendu, elle eut un brusque arrêt de biche hésitante. Elpémor, renversé dans son grand fauteuil, fumait nonchalamment une cigarette et la considérait avec ironie.

--Lui donner ses huit jours! répondit-elle. N’as-tu pas entendu ce qui s’est passé?

Il inclina la tête et daigna sourire.

--Il m’a semblé que le Bouzou recevait une gifle. J’ajouterai qu’il m’a paru l’avoir méritée et qu’il n’y a, d’ailleurs, pas là de quoi s’émouvoir.

--Pas de quoi? cria Denise en se redressant.

--Admets-tu que l’enfant doive obéir?

--Oui, mais je n’admets pas que cette fille le batte!

--Tes huit jours, dans ce cas, n’auraient aucun sens. Si tu n’es pas décidée à la laisser libre, il faut la congédier immédiatement.

Il avait appuyé sur le dernier mot, en avait détaché toutes les syllabes. La voyant indécise et un peu gênée:

--Va la trouver, ajouta-t-il, et mets-la dehors!

Denise lut dans ses yeux un défi railleur, que toute son attitude accusait du reste et qui accrut le trouble dont elle souffrait en le lui montrant démasqué. Cachait-elle donc si mal la timidité que lui inspirait Lola Dimbre? Assurément, la scène lui serait pénible. Elle ne se voyait pas conservant son calme et bannissant de sa maison cette fille effrontée qui la mesurerait d’un regard de reine. Mais les sanglots du petit Claude n’étaient pas éteints: l’indignation galvanisa son mauvais courage.

--Tu as raison, dit-elle, mieux vaut en finir! On la reconduira tout à l’heure à Aix.

Déjà elle sortait. La main de Georges s’abattit avec force sur le bureau, et d’une voix toute changée, tonitruante, qui arrêta Denise près du chambranle et la contraignit aussitôt à l’obéissance:

--Ferme cette porte! ordonna-t-il. Je t’interdis expressément de bouger d’ici!

Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état. Les mécontentements d’Elpémor se traduisaient ordinairement par de froides colères où le courroux perçait à peine sous l’impertinence. Devant cette furieuse explosion, elle sentit de la sueur lui perler au dos en même temps que ses jambes s’engourdissaient.

Il déchargea son cœur comme on vide une outre. On aurait dit que de ses mains étreignant son buste il en comprimait les parois afin d’en faire jaillir par flots successifs tous les ressentiments accumulés. Avec une ironie que fouettait la rage, elle dut s’entendre reprocher jusqu’à sa tendresse, traitée de vertu flasque et de fausse parure. Mais surtout la diatribe l’attaqua sur Claude. Que prétendait-elle faire de cet enfant? Par son aveuglement et par sa faiblesse ne l’avait-elle pas corrompu? Montrait-il un défaut qu’il ne tînt d’elle, où son stupide amour ne se fût flatté, qu’elle n’eût développé comme à dessein avec la complaisance la plus imbécile? La décevante expérience avait trop duré. Elpémor entendait qu’on en fît une autre, et il y insista, le cria presque, en écrasant à grands coups de son poing serré la reliure du livre ouvert devant lui.

Denise ne l’avait pas interrompu. Son geste même, aux endroits les plus durs, n’avait pas élevé une protestation. On ne lisait dans son regard attaché sur Georges que l’expression d’un étonnement résigné. Toute la douceur de sa nature était sur son front, dans la courbe douloureuse de sa bouche amère, dans l’attitude abandonnée de son col de cygne qu’infléchissait le poids de la tête penchée. Elle écoutait, méditait et souffrait. Le silence qui suivit le dernier éclat lui parut délicieux comme un trait d’eau fraîche.

--Georges, soupira-t-elle, que tu m’as fait mal!

Il haussa les épaules et sortit, la laissant tout en larmes sur le fauteuil où elle s’était laissé tomber misérablement.

* * * * *

Si au lieu de s’éloigner, la tête un peu basse, déjà confus de la violence qu’il avait montrée, il s’était retourné vers la maison, Elpémor se serait aperçu que le regard de Lola l’accompagnait.

De sa chambre, elle avait suivi toute la scène; non certes mot à mot, différentes phrases prononcées sur un ton trop sourd n’étant pas arrivées jusqu’à elle, mais d’assez près pour en dégager les grandes lignes. Le premier signe de colère donné par Georges, cette interdiction d’un accent presque sauvage jeté à Denise qui sortait, l’avait attirée à la fenêtre, inclinée toute frémissante sur la barre d’appui. Et telle était la concordance des deux incidents qu’elle avait pu le rattacher sans hésitation au châtiment qu’elle venait d’infliger à Claude. L’enfant envoyé en pénitence, elle avait rapidement repris sa place, tendue avec passion vers le conflit, devinant Denise effondrée et sentant tomber en elle comme une goutte de joie à chacun des outrages d’elle subissait.

Un sourire dédaigneux, pourtant cruel, éclairait à demeure son regard fixe occupé à suivre Georges à travers les branches. Son menton reposait sur une de ses mains, et elle se penchait, de temps à autre, en baissant les yeux, dans l’espoir que Denise, pour se rafraîchir, allait apparaître à son tour. Le spectacle de sa confusion l’aurait enchantée. Peu de minutes, dans ses dernières années, lui avaient apporté une pareille jouissance d’amour-propre.

Mais celle-ci constituait-elle un heureux présage? La destinée, sur un cadran qu’elle teignait en noir, ne l’avait-elle pas laissée blanche accidentellement? Longtemps gâtée par elle, Lola s’en était vue maltraitée avec tant de suite que son scepticisme était devenu sans égal. Elle ne croyait au monde qu’à ses vingt-quatre ans, à sa profonde intelligence et à sa beauté: encore lui avaient-ils si peu servi qu’il n’aurait pas fallu la presser beaucoup pour qu’elle renonçât même à cette courte foi.

Quel chemin parcouru depuis son enfance! Avait-elle vraiment été la fillette ardente que son père, le violoniste Gabriel Dimbre, mauvais compositeur et exécutant de génie, digne instrument des demi-dieux qu’il servait en prêtre, avait chérie au-delà de la pure musique? Tant d’aspirations l’en séparaient, tant d’habitudes intellectuelles et sentimentales dont elle ne retrouvait dans l’enfant d’alors aucun germe, qu’elle était tentée, lorsqu’elle se reportait à la première période de sa vie, de la considérer comme une ère fictive animée d’une figure attendrissante qu’elle avait rêvée.

Sa mère, Nelly Armstrong, était irlandaise. Gabriel Dimbre, alors en plein succès, l’avait rencontrée à Dublin, courtisée, séance tenante, et gagnée à lui dans les intervalles d’un concert, épousée par amour en rentrant en France. Elle était belle et réservée, spirituelle et douce, douée d’une voix magnifique et d’un port de reine. Lola se souvenait de cette mère charmante, mais elle n’avait que cinq ans et quelques mois lorsque une maladie foudroyante l’avait emportée.

A partir de ce moment, et en moins d’un lustre, elle avait vu se succéder autour d’elle une dizaine de femmes, qui étaient les maîtresses de son père. Les unes la chérissaient et les autres non, mais toutes la pomponnaient et l’attifaient, la conduisaient aux Tuileries, l’emmenaient aux courses. On n’accédait au violoniste que par sa fille, on ne régnait sur lui que dûment couronnée par les petites mains inconstantes qui déchargeaient un front du diadème aussi capricieusement qu’elles le lui avaient imposé. N’eût été la totale inconscience avec laquelle elle accomplissait ce manège, on aurait pu dire de Lola qu’elle ordonnait l’inconduite de son faible père, qui, d’ailleurs, ne pouvait se passer de femmes et n’en aimait aucune, les adorant toutes.

C’était un honnête homme que Gabriel Dimbre. Le frais murmure d’une innocence exposée par lui ne pouvait le laisser éternellement sourd. Un jour vint, amené par sa lente sagesse, où la maîtresse en exercice, congédiée d’un mot, fut remplacée par une vieille cousine assez pauvre, chargée d’instruire Lola et de la former. Lui-même s’occupa d’elle à ses heures perdues. Il était cultivé, surtout sensible, et vivifiait pour elle un enseignement aussi sec que le nez en bec d’aigle de leur parente. L’enfant, intelligente, aimait ses deux maîtres; et elle s’accommodait de sa nouvelle vie comme elle avait jadis accepté l’ancienne.

Hormis le personnage extérieur de Mme Ardant, rien d’ailleurs autour d’elle n’était sévère. L’austérité n’aurait pu terrasser la joie dans la maison d’un homme comme Gabriel Dimbre. Florissant et sain, favorisé dans sa réputation et dans sa fortune, il prodiguait sa bonne humeur sans aucune mesure, ainsi qu’un juste hommage au destin clément. Sa générosité était extrême. Elle surprenait ordinairement par sa discrétion et se plaisait, par son ampleur, à déconcerter; mais quand elle s’appliquait à Lola, elle attendrissait.

Il n’y a guère que dans les contes où passent de bonnes fées que l’on peut voir des petites filles comblées de tous biens à ne savoir que faire de leurs trésors. Lola, fillette réelle et pas même princesse, n’aurait pu les jalouser sans ingratitude. Les plus brillantes poupées, les plus rares dentelles, les broderies plus fines que des fleurs de givre, rien ne paraissait digne à Gabriel d’amuser et de parer son enfant chérie. Il dépensait pour ses caprices dans les magasins avec une magnificence de radjah, et plus elle grandissait, plus elle se formait, plus il lui présumait d’ambitions coûteuses. Elle posséda des perles avant quinze ans, des aigrettes et des robes de bal à l’âge où les jeunes filles apprennent à danser. L’argent ne comptait pas pour le musicien, qui le faisait jaillir d’un coup d’archet. Il plaisantait Mme Ardant sur son avarice quand elle parlait d’épargne ou de restrictions et l’obligeait à recevoir une broche de vingt louis pour la punir d’une économie surprise de vingt francs: car il gâtait la vieille cousine, pourtant bien modeste, comme il avait gâté ses dix maîtresses et gâtait Lola, par un besoin natif d’être aimé de tous, fût-ce indirectement et pour ses libéralités excessives.

Quand il tomba malade, il fallut tout vendre. Les objets d’art, les parures, les violons même, tout devint argent, servit à payer les médecins et les séjours aux eaux du paralytique. Ce fut une dure épreuve qui dura trois ans et qui se termina par une mort affreuse. Gabriel Dimbre aimait la vie avec frénésie. Il espéra en elle jusqu’à la fin, se refusant à croire qu’elle l’abandonnait après l’avoir traité avec une particulière dilection. Un baiser de sa fille lui ferma les yeux. Sur la couverture, à hauteur de sa main froide qui, depuis si longtemps, ne pouvait plus serrer ni sentir, gisait un misérable instrument d’étude acheté l’avant-veille pour quelques louis et que la piété de Mme Ardant avait réussi à lui faire prendre pour le Guarnerius de ses belles années.

Lola se trouva presque sans nulle ressource. Les très modestes rentes de la vieille cousine et les quelques billets de mille francs que procura une dernière vente d’objets superflus ne pouvaient suffire à assurer la vie des deux femmes. La jeune fille dut se mettre en quête d’un emploi. Dix-huit mois plus tôt, pressentant que son père allait lui manquer, elle avait préparé son premier brevet et l’avait obtenu sans grand effort. Ce n’était pas un lourd bagage pour courir le monde: mais il avait l’avantage d’être à plusieurs fins et elle n’en connaissait pas, disait-elle, de moins encombrant.

Par l’entremise d’un vieil ami de Gabriel Dimbre, une place lui fut offerte en Angleterre. Elle accepta surtout pour quitter Paris. Il s’agissait d’être maîtresse dans un pensionnat où une liberté relative, un certain confort, tempéraient les rigueurs de la vie d’école. La maison, dont elle vit une photographie, avait l’aspect d’une riante demeure seigneuriale et paraissait entourée d’un fort beau jardin. Lola devait y faire, quatre années durant, le douloureux apprentissage de la jalousie, s’y endurcir le cœur contre toute pitié, surtout s’y façonner une âme ambitieuse.

Que l’on se représente une jeune patricienne adulée par un père qu’admirait l’Europe, ayant eu l’habitude de la richesse, jolie et le sachant, mais plus certaine encore de son intelligence que de sa beauté, jetée, dans une condition inférieure, au milieu de filles de lords férues de leur sang et des plus massives descendantes de la monumentale bourgeoisie anglaise; obligée de supporter leurs impertinences, de s’entendre désavouer lorsqu’elles se plaignent et d’encourir les effets d’ingénieuses rancunes quand d’aventure il advient qu’on lui donne raison; enfin, contrainte à vivre avec des collègues dont aucune n’a reçu son éducation, qui toutes la jalousent hypocritement et saisissent chaque occasion de la desservir avec une infernale âpreté d’espionnes, et l’on se fera une idée des ressentiments qui peu à peu s’accumulèrent dans le cœur farouche de Lola, la dressant en ennemie de la société par impatience et lassitude de son propre sort.