L'impudente

Part 1

Chapter 13,749 wordsPublic domain

HENRI DEBERLY

L’IMPUDENTE

deuxième édition

PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIme)

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COURONNE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A j, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD. 1923.

A JACQUES RIVIÈRE son reconnaissant

H. D.

I

--Sans doute, Mademoiselle Dimbre?

--Elle-même, Monsieur.

--Je suis Georges Elpémor, Mademoiselle... Vous avez, je pense, d’autres bagages que ces deux valises?

--Oui, Monsieur, j’ai une troisième valise et une petite malle.

--On viendra les chercher demain matin. Le paysan aujourd’hui avait à faire. Voulez-vous m’accompagner, Mademoiselle?

Un tonneau attendait devant la gare. Elpémor gratifia de menue monnaie le nonchalant commissionnaire adossé au mur qui tenait la bride sous son bras et aida la jeune fille à s’installer.

--Nous en avons pour une demi-heure, annonça-t-il. Je déteste aller vite quand il fait beau. D’ailleurs, la promenade n’est pas déplaisante!

Mlle Dimbre inclina distraitement la tête. L’équilibre de ses sacs la préoccupait. Quand Georges fut monté, elle saisit les rênes et contint l’impatience du petit cheval, tandis que son compagnon, debout près d’elle, achevait de disposer le léger bagage.

Il faisait encore chaud, mais l’après-midi touchait à sa fin et le soleil déjà n’était plus une gêne. Le poney partit d’un bon pas. Elpémor le laissait user sa fougue, écoutant avec politesse la jeune fille qui lui racontait son voyage, à demi tournée. Elle parlait posément, sans aucun geste, en personne détachée d’un récit banal, cependant poursuivi, faute de mieux. A Marseille, retardée par des achats, il s’en était fallu de peu qu’elle manquât son train.

--C’eût été stupide! conclut-elle, sans même une allusion au vain dérangement que sa négligence aurait pu imposer à Georges.

Puis elle se tut. Légèrement accoudée, le menton sur sa main gantée de gris sombre, elle regardait filer les troncs des platanes, peu curieuse en apparence de cette jolie ville où elle venait cependant pour la première fois.

--Et la guerre, Mademoiselle? Que pense-t-on de la guerre, à Paris?

--Beaucoup de mal, Monsieur, quand il tombe des bombes.

--Et lorsque les gothas se tiennent tranquilles?

--Alors, c’est comme toujours: on n’y pense pas!...

Son sourire excusait cette indifférence.

--Moi, je n’y ai personne. Et vous, Monsieur?

--Je n’y ai eu que moi-même, répondit Georges, mais j’en ai fait plus que ma part pendant deux années...

Il leva son bras gauche.

--Voyez! dit-il.

La main, labourée d’une cicatrice, se fermait difficilement et semblait sans force.

--Vous avez été blessé?

--Oui, par une balle... Celui qui l’a tirée m’a rendu service! Je me tiendrai jusqu’à ma mort pour son obligé.

Il avait baissé la tête en disant ces mots et sa voix tremblait de passion. Après un court silence, il ajouta:

--La guerre est détestable et elle est partout. Dans ma propre maison, Mademoiselle, entre ma femme et moi, la guerre existe. Rien ne donne à présumer qu’elle touche à sa fin. Notre Alsace-Lorraine a huit ans et elle s’appelle Claude!

--Je sais, dit la jeune fille d’un air entendu.

--Ah! vous êtes au courant? Allons, tant mieux.

Le tonneau, sorti d’Aix, roulait à petit bruit sur la route poudreuse et le cheval soufflait dans la première côte. Elpémor désigna, du bout de son fouet, le paysage étendu derrière lui.

--C’est joli, tout cela! murmura-t-il.

Puis, revenant à son idée sans nulle transition:

--Vous, Mademoiselle, je vous ai mandée comme renfort. Si vous passez du côté de ma femme, je vous préviens d’avance que j’abandonne tout!

--Vous n’êtes pas opiniâtre, Monsieur, dit en se retournant Mlle Dimbre.

--Il se peut! Et surtout je ne suis plus joueur. Loin de stimuler mon amour-propre, une partie qui se dessine contre moi ne m’intéresse plus.

--Je tâcherai de vous gagner celle-ci. Mais encore faudra-t-il que vous m’y aidiez!

Appuyée de l’épaule au porte-guides, elle se présentait presque de face au regard de Georges et il la vit alors pour la première fois.

Rien n’était plus orgueilleux que cette belle figure. Les yeux, tabac d’Espagne, bordés de cils noirs, la bouche bien dessinée, peut-être un peu grande, mais d’une expression majestueuse et d’une couleur vive, animaient la froideur d’une chair de lait sous l’or d’une chevelure de princesse danoise. L’oreille était charnue, le col flexible, et tout le corps, sans doute, d’une charpente légère, à en juger par la souplesse du buste élancé. Le regard surprenait par son énergie, l’attitude sans nonchalance accusait la force. L’ensemble, harmonieux, avec, dans sa noblesse et son équilibre, quelque chose de la grâce farouche d’une panthère, paraissait susceptible des mêmes détentes.

Posément, de sa voix grave, la jeune fille exigeait pour réussir un abandon total du futur élève. Elle entendait gouverner sans les parents. Leurs influences ne pouvant que se contrarier, il importait qu’elle se sentît affranchie des deux.

--Si je devais être discutée, si surtout je devais voir mon action contrainte, j’aimerais mieux, Monsieur, ne rien entreprendre.

--Vous serez libre, Mademoiselle, promit Elpémor. Pour moi, je m’y engage, et je compte seul!

Elle le remercia d’un sourire et, détournant la tête presqu’aussitôt, sembla s’intéresser au paysage.

La voiture arrivait au haut d’une côte. Devant elle, se présentait une longue descente droite, unie, plutôt rapide, assez encaissée. A cinq cents mètres, un pont enjambait la route; un village ensuite s’étendait.

--Luynes! dit Elpémor.

Il désigna sur la droite un fort bouquet d’arbres.

--Et par ici la Cagne, ajouta-t-il... Nous serons arrivés dans trois minutes.

Le chemin de traverse était mauvais et le petit cheval dut marcher au pas. Le bruit de ses sabots, le roulement heurté de la charrette souple troublaient seuls, avec des cris résonnant au loin, la pacifique splendeur pleine de promesses de cette fin de jour provençale. Légèrement inclinée vers la croupe du cob, la jeune fille, dont les doigts tourmentaient une fleur, essayait de distinguer une habitation dans la masse touffue du bosquet. Elpémor alluma une cigarette et s’adossa nonchalamment au fond du tonneau.

Bientôt ils atteignirent une allée couverte. Il y faisait obscur et presque frais. Après deux ou trois coudes à peine sensibles, elle débouchait sur une terrasse également plantée où déjà la petite voiture s’engageait lorsqu’enfin la demeure se dessina.

--Ma chère amie, voici Mademoiselle Lola Dimbre, dit Elpémor à une jeune femme qui s’était levée et venait à leur rencontre à travers les arbres.

Lola reçut dans la sienne une main timide et répondit au beau sourire d’un visage pensif. Les valises l’empêchaient de sauter par terre. Debout dans la charrette, tandis qu’un domestique supprimait l’obstacle, elle rassura, en quelques mots, Denise Elpémor qui craignait que le voyage ne l’eût fatiguée.

--Et Claude, demanda Georges, où donc est-il? Peut-être aurait-il pu se trouver présent. C’eût été, de sa part, simplement poli!

--Il a attendu, dit la jeune femme; mais la patience, tu sais, n’est pas son fort et il s’est décidé tout à l’heure à retourner jouer.

--Ah! parfait!... Dès l’instant qu’il s’est décidé!...

Elpémor fit entendre un petit rire sec. Puis, haussant les épaules, il s’éloigna.

--Mademoiselle, dit Denise sans marquer d’humeur, si vous voulez prendre la peine de m’accompagner, je vais vous conduire à votre chambre.

La maison était basse, toute en longueur, avec des contrevents vert foncé sur une façade ocre. Des arbres épars l’ombrageaient, la cime d’un marronnier dépassait son toit. Un pas donnait accès dans le vestibule où prenait naissance l’escalier. A l’unique étage, un corridor mal éclairé desservait les chambres.

Celle où Lola fut introduite était assez grande et occupait un angle de la bastide. Elle communiquait avec la pièce attribuée à Claude, changé d’appartement le matin même pour être désormais sous sa surveillance immédiate.

--Ici, Mademoiselle, vous êtes chez vous! Si la moindre des choses vous fait défaut, n’hésitez surtout pas à me le faire dire.

La jeune fille remercia, chercha ses clés et se mit aussitôt à sa toilette.

Quand elle redescendit, au bout d’un quart d’heure, Claude était près de sa mère sous le marronnier. Il avait fallu le relancer au fond du jardin et le ramener presque de force. Les yeux maussades sous la broussaille des cheveux défaits, il regarda venir l’étrangère.

--Bonjour, petit ami, lui dit Lola.

Il répondit: «Bonjour», et tendit son front.

--C’est un affreux sauvage! gronda Denise. Mademoiselle, ne faites pas attention à lui: vous le verrez bientôt s’apprivoiser.

Le dîner fut servi sur la terrasse. Elpémor ne parut qu’après le potage. Il jugeait inutile, n’en prenant jamais, de s’attabler devant une assiette vide. A son arrivée, Denise interrompit la conversation pour lui poser avec tendresse une question banale qu’il fit d’ailleurs semblant de ne pas entendre.

Elle en rougit et la jeune fille se sentit gênée. Leur entretien reprit sans gaîté, ni suite. Georges, de temps en temps, plaçait un mot, le plus souvent désagréable et toujours jeté d’un ton sec. Son visage exprimait la mauvaise humeur. Il mangeait peu, sans appétit, avec correction, et parut sur le point de s’impatienter parce que l’entremets se faisait attendre.

Le dîner s’acheva à la lumière. Des papillons venaient rôder autour de la lampe, tombaient sur la nappe, les ailes brûlées, et remuaient leurs petites pattes dans une convulsion jusqu’à ce que, d’une chiquenaude, on les eût chassés. Claude essayait de les atteindre avec son couteau et se reculait sur sa chaise en poussant un cri toutes les fois que quelque vol lourd l’effleurait.

--Dodo, Bouzou! lui dit sa mère lorsqu’il fut neuf heures.

L’institutrice se leva avec l’enfant.

--Oh! non, Mademoiselle, je vous en prie! Vous devez avoir besoin de vous reposer. Laissez-moi le mettre au lit pour le dernier soir!

Elpémor eut un geste impatienté et ne put réprimer un léger sourire en s’apercevant qu’il avait été surpris par Lola.

Le menton entre les doigts, les paupières baissées, il entreprit de rassembler en tas symétriques les cendres écrasées du cigare en train. La femme de chambre, en desservant, ôta son assiette. Il dut alors chercher une autre attitude, se renversa sur sa chaise, fuma plus vite et feignit d’observer avec attention les capricieuses volutes que soufflaient ses lèvres.

Mais sa mauvaise humeur n’était plus sincère. Il arrivait à ce point de ses sourdes crises où ses nerfs, à l’excès tendus, s’apaisaient et où il ne prolongeait plus que par artifice un état qui pour lui n’était pas sans charme.

Profitant d’une absence de la servante:

--Mademoiselle, murmura-t-il, il faut m’excuser! Je suis insupportable et m’en rends compte. Mon caractère, hélas! est ainsi fait que je n’ai jamais pu dissimuler mes contrariétés.

Une boutade qu’il ajouta et dont elle put rire épargna à la jeune fille l’ennui d’une réponse. Il en lança coup sur coup deux ou trois autres et paraissait en voie de se dérider tout à fait lorsque Denise redescendit avec un ouvrage. Alors, nonchalamment, il quitta la table et alla s’installer un peu plus loin sur le siège canné d’une chaise longue.

--Le Bouzou m’a chargé, Mademoiselle, de vous dire bonsoir. Il a ajouté, en se couchant, que vous lui étiez déjà «sympathique»: mais vous l’avez beaucoup intimidé!

La lèvre supérieure de la jeune fille se releva sur ses dents, qu’elle avait fort belles, et l’expression que prit alors son sérieux visage aurait glacé Denise si elle l’avait vue. Mais déjà, les yeux baissés, surveillant ses points, pour tenir une promesse qu’elle s’était faite, elle avait entrepris de définir Claude, de suggérer à son égard une ligne de conduite. Il avait assurément de légers défauts. Il était même sujet à des caprices. Le mieux était pourtant de ne pas l’aigrir. Chez lui, le cœur, parfait, conduisait la tête, l’empêchait de dépasser, dans l’espièglerie, une limite en somme tolérable. C’était surtout à sa tendresse qu’il fallait parler: on était alors surpris de ses prompts retours, de la sincérité de ses confusions, de l’ingéniosité, de la gentillesse qu’il mettait à réparer et à se faire pardonner ses fautes.

Lola, bien que donnant par politesse des signes d’attention, écoutait distraitement ce panégyrique. Dans son esprit se dessinait une image morale qui n’était pas du tout celle de Claude. Elle faisait son affaire de celui-ci. L’intransigeant, le fantasque Elpémor l’intéressait seul, maintenant tout à fait énigmatique, étendu dans l’ombre, et dont la proche présence ne se révélait que par le feu mobile de sa cigarette. Nul doute qu’il n’entendît et ne l’observât. Elle devinait son regard sombre attaché sur elle, sa finesse appliquée à lire sur ses traits l’ennui que lui causait la conversation. Aussi, se gardait-elle d’en marquer aucun: toute flatterie à son égard l’aurait humiliée comme une reconnaissance de sa condition dépendante.

Un peu après dix heures, elle se leva. Denise aimablement lui tendit la main, puis posa son ouvrage, et elles firent quelques pas sur la terrasse. Elpémor cependant n’avait pas bougé.

--Bonsoir, Monsieur! jeta-t-elle en passant.

Il répondit de sa voix sèche:

--Bonsoir, Mademoiselle!

Mais elle ne le vit pas sortir de l’ombre et elle n’aurait pu affirmer qu’il avait pris la peine d’incliner la tête.

II

Sa première anecdote sentimentale--et la plus importante, sous son air léger, puisque elle devait un jour fixer sa vie,--Elpémor la situait à Marseille, dans un salon cossu de la rue Saint-Jacques.

Il avait à cette époque environ treize ans. Sa mère, veuve depuis peu, l’emmenait à Bône, où elle allait rendre visite à un oncle infirme. De passage à Marseille, leur bateau ne partant que le jour suivant, ils avaient été les hôtes des Ricard, grands bourgeois enrichis par le commerce, amis des Elpémor et très lointainement leurs alliés.

La fille de ces bourgeois sortait du couvent. C’était une personne fraîche et pleine d’entrain. Elle faisait fête à Georges, l’accaparait, courait avec lui toute la ville sous la conduite d’une vieille servante qui soufflait à suivre, le fourrait de gâteaux, de chocolat, et ne le ramenait qu’à l’heure du dîner, saturé de fatigue et de friandises.

Le soir, dans le salon, elle s’asseyait auprès de lui sur le canapé, lui montrait des dessins et des gravures. M. Ricard était au cercle et les dames causaient. Le clair de lune blanchissait la maison d’en face. Dans la conversation, Mme Elpémor demandait à Mme Ricard si elle et son mari ne songeaient pas à l’établissement de Denise. La jeune fille se tournait alors vers l’enfant et, d’un geste répété de sa petite main, lui signifiait plaisamment: «Vous et moi!»

Le jour suivant, il prenait le bateau pour Bône; mais ce badinage l’avait frappé: il devait, par la suite, y penser souvent.

Des années passèrent. En sortant du collège, Georges entreprit de conquérir sa licence en droit, sans intention spéciale, et d’ailleurs sans goût, simplement parce que sa mère l’y poussait et que lui-même ne se sentait attiré vers aucune Ecole. Le jeu le captivait, les filles l’amusaient, il avait tout à fait oublié Denise, mais il aimait la poésie d’un amour ardent. Maître à vingt-et-un ans de son patrimoine, il le jugea trop mesquin pour pouvoir en vivre. A peine s’agissait-il de cent vingt mille francs, dont les trois quarts en terres qui rapportaient peu. Il ne mit pas quatre ans à en voir la fin. Un matin d’octobre, il se présenta chez sa mère et lui annonça paisiblement qu’il était ruiné.

Cette femme pleine d’expérience n’en fut pas surprise. De père en fils, tous les hommes de sa famille débutaient ainsi, et Georges, comparé aux plus intrépides, avait montré quelque mesure dans le gaspillage. Après la scène traditionnelle, et qu’elle abrégea, elle accepta les dettes courantes, promit une pension, mais imposa comme condition le choix d’une carrière. Georges lui demanda de l’y aider. Un mois après, M. Ricard, consulté par elle et qui goûtait à s’entremettre un bonheur naïf, appelait le jeune homme à Marseille chez un courtier maritime de ses amis.

La maison des Ricard lui étant ouverte, il y sonna le premier jour en enfant perdu. Quelle ne fut pas sa surprise de s’apercevoir que le cœur de Denise battait pour l’homme fait comme il avait battu pour le collégien? Des présents lui parvinrent à son hôtel. Un mot, toujours signé, les accompagnait, et les cadeaux n’étaient que de sucreries, ce qui leur enlevait toute portée gênante. Denise, les premiers temps, les offrait sans trouble; mais du jour où, par gaîté, Georges l’embrassa, elle se considéra comme sa fiancée.

Lui, pourtant, la voyait sans aucun amour. L’âge, en la mûrissant, l’avait affinée, elle était grave, adroite et fort jolie, mais il n’arrivait pas à priser une âme qui ne devait qu’à l’absence de tout relief sa considérable étendue. La charité, la douceur de Denise donnaient le même ennui qu’un jardin de roses. Sa patience était sans borne et toujours égale. Vers sa vingtième année, elle avait voulu entrer au couvent. Conjurée par son père d’y renoncer, elle avait abandonné ce fervent dessein à condition qu’on lui permît de demeurer fille. Tout en elle rappelait qu’elle l’avait formé. Sa passion de souffrir était si grande qu’elle allait au-devant du sacrifice comme autrefois les saintes vers les lions couchés.

Elle disait à Georges:

--Plus tard, mon chéri, quand vous me ferez du chagrin, promettez-moi que vous ne resterez jamais plus de trois ou quatre jours sans rentrer!...

Elle se frottait contre sa joue pour sentir sa barbe et, quand il l’embrassait, elle soupirait.

Plusieurs mois s’écoulèrent sans qu’il prît parti. Sensible à cet amour qu’il voyait si fort, il se faisait difficilement à l’idée d’épouser une femme vers laquelle il ne se sentait pas attiré. Mais le bureau du courtier maritime absorbait son temps, et surtout ce qu’il y faisait l’ennuyait. Denise représentait l’indépendance. Georges était de ces hommes qui ne désirent qu’elle, persuadés que leur destin ne peut s’accomplir par les voies communes du travail. Ou la fortune la leur apporte, ou alors ils souffrent. La devoir à un effort leur paraît vulgaire, et aussi bien se figurent-ils que, faute d’aptitude, il n’est pas en leur pouvoir de la conquérir.

Le désir de la dot et d’une libre vie finit par balayer ses hésitations. Mais il avait compté sans M. Ricard. Le refus de celui-ci fut catégorique. Il sembla même que le projet formé l’offensait.

Denise, folle de chagrin, aurait suivi Georges, obtenu par le scandale en quarante-huit heures l’agrément refusé à ses pures instances. Encore eût-il fallu qu’il choisît une route et l’invitât avec les mots que les femmes comprennent à s’y engager sur ses pas. Piqué de la raison qu’il devinait (la différence de fortune laissée dans l’ombre et remplacée par une défaite assez peu sincère), il se serra sous son amour-propre humilié, ne lui demanda rien et disparut. M. Ricard mourut quatre mois après: alors elle lui fit signe et il l’épousa.

Le bonheur vint à lui naturellement.

Un poète en liberté de flatter ses rêves, disposant à Paris d’un pied-à-terre, dans une campagne privilégiée d’une demeure aimable, et assez riche pour y vivre selon ses goûts, ne s’occupe pas de l’accessoire, voit ses vœux comblés, jusqu’au jour où l’habitude fait renaître en lui l’ambition de satisfactions plus intimes.

Elpémor n’atteignit qu’après de longs mois le point vraiment critique de cette expérience.

L’affection de Denise, presque maternelle, suffit d’abord à l’empêcher de désirer mieux. Son égoïsme se plaisait à être entouré, cultivé comme un parterre exigeant des soins par un jardinier délicat, prévenu dans ses caprices et immédiatement satisfait. Le bien-être l’élevait à la pure sagesse, qui n’est que le mépris de l’inaccessible. La forme d’existence qu’il avait rêvée,--large et féconde, méditative et pleine d’harmonie,--il était reconnaissant à sa tendre femme de la lui avoir procurée, et le lui témoignait, à défaut d’amour, avec une sollicitude ingénieuse.

Mais lorsqu’elle fut enceinte il se lassa d’elle.

En proie aux accidents d’une grossesse pénible, Denise ne sut pas être de ces vaillantes qui mettent leur point d’honneur à n’en rien montrer. Les fréquents malaises qu’elle éprouvait, la solitude où la laissaient les absences de Georges, qu’elle ne pouvait accompagner comme elle l’eût voulu, accentuèrent dès le début jusqu’à la fadeur la sensibilité parfois maladroite de sa nature affectueuse et sans énergie. Il eût fallu la soutenir et la caresser: Georges l’abandonnait à sa dépression, ou l’exhortait nonchalamment, en cherchant une rime, quand sa mélancolie devenait trop sombre.

Occupé de ses travaux et de ses lectures, il ne supportait pas d’en être distrait; en requérant de lui certaines complaisances, alors qu’elle lui devait la paix de l’esprit, elle lui semblait outrepasser le contrat tacite sur lequel ils avaient fondé leur union.

A la rancune de sa quiétude dérangée, vint bientôt se joindre un dégoût physique de cette femme que son état exceptionnel privait de toute grâce et qui s’alanguissait sur son épaule comme une petite fille. Il ne pardonnait pas le ridicule et lui en trouvait, appréciait dans l’amour un jeu brillant, une passe étourdissante entre des corps prompts, et leurs rapprochements lui semblaient ignobles. Pour être supportable à sa vue blessée, elle aurait dû se renfermer avec componction dans la dignité des matrones. Mais elle n’y pensait pas et ne l’aurait pu. Le sentiment de sa faiblesse et la peur de vivre, les aspirations mal définies et pleines d’amertume qui lui avaient fait autrefois désirer le voile, la jetaient dans les bras de son mari comme ils l’auraient précipitée aux pieds de Jésus. Lorsqu’il faisait mine de s’éloigner, elle lui reprochait sa froideur d’une voix chagrine, ou avec un accent de résignation qui le détournait d’elle davantage.

L’enfant parut devoir les réunir. Elpémor était vain que ce fût un fils. Denise le crut gagné à sa propre cause lorsqu’elle le vit s’intéresser avec bonhomie à ce petit être insensible. Il l’élevait entre ses mains, le portait au jour, essayait de le distraire ou de l’endormir et revenait en souriant embrasser sa femme. Mais, bien qu’il s’y méprît, c’était sans tendresse: il n’aimait que son orgueil à travers son fils et remerciait en elle une servante adroite.

Denise l’aurait compris, se serait méfiée, si l’instinct maternel, dès les premières heures, ne l’avait placée hors du monde. Un peu de réflexion, le souci élémentaire de son intérêt lui auraient fait choisir une nourrice pour Claude. Elpémor ne pouvait voir avec bienveillance qu’elle en remplît elle-même les fonctions. Mais elle ne pensa pas à le consulter et sacrifia son sein naturellement. Lorsque la vie de son enfant aspirait la sienne, une telle félicité gonflait son cœur qu’elle aurait regardé comme une folie de se mettre en peine d’aucune autre, celle-ci lui paraissant les résumer toutes.