L'impudente

Part 3

Chapter 33,630 wordsPublic domain

Quand elle quitta l’école et revint en France, elle était prête tout aussi bien à sortir du monde pour aller vivre en solitaire au fond d’une forêt qu’à s’affilier à quelque groupement terroriste et à risquer ses jours dans un attentat. Aucun espoir ne soutenait cette âme révoltée, où ne fleurissait plus aucune illusion. La haine et le mépris en glaçaient un pôle, l’autre étant désolé par l’amour de soi: entre les deux une vague amère battait des rocs nus, au creux desquels étincelaient comme des stalactites les cristallisations du plus froid orgueil.

C’est alors que lui fut faite à titre officieux, par une intime amie de Mme Ardant, ancienne inspectrice des écoles, à qui Georges Elpémor s’était adressé, la proposition de se rendre aux environs d’Aix où un original assez misanthrope demandait une gouvernante pour son fils unique. Lola s’interrogeait depuis plus d’un mois sur la direction qu’elle allait donner à sa vie. Elle aspirait surtout à quitter Paris, que la guerre, les souvenirs et le manque d’argent lui rendaient trois fois détestable. Les indications que put lui fournir l’inspectrice sur l’importance du concours sollicité, ce qu’elle apprit d’Elpémor et de sa femme, la perspective d’habiter la vraie campagne, dans le décor de cette Provence couronnée de pins à laquelle elle devinait qu’elle serait sensible, éveillèrent son intérêt, et elle accepta. A peine prit-elle le temps de boucler ses malles: les décisions chez elle, ordinairement promptes, étaient toujours exécutées sans aucun retard, et elle arrivait à la Cagne avant même que la bonne Mme Ardant, qui l’avait suppliée de réfléchir, ne se fût pénétrée de la certitude qu’elle allait de nouveau l’abandonner.

Lola sourit en évoquant le visage éteint qu’elle honorait pourtant de quelque tendresse. A quoi bon les conseils, toute la prudence? La vie tenait-elle compte des précautions prises? Comme elle se délectait à ce thème ingrat, brillante, encore loin d’elle et telle qu’un trait éblouissant sous une futaie sombre, la figure d’Elpémor lui apparut: et, pour la seconde fois, avec la même force, elle se sentit pénétrée d’une chaude allégresse.

A son plaisir de savoir Denise humiliée, s’ajoutait la satisfaction très précise qu’elle l’eût été à son profit et du fait de Georges. Il lui semblait qu’un ordre s’établissait, que des éléments inégaux, un instant mêlés, prenaient, en se heurtant, leur place rationnelle. L’insupportable et profond Elpémor, pour user des épithètes dont elle s’appliquait à le définir brièvement, avait criblé les intentions, les mérites rivaux et délibérément écarté les humbles. Par son impudence même, elle lui plaisait. Pressé, sur une audace, de la désavouer, il opposait à cette instance un refus brutal, écrasait la timide de sa colère. Depuis son dur apprentissage de la servitude, c’était la première fois qu’en un parallèle elle se voyait ainsi distinguée. Un brusque afflux de sang lui teinta les joues, en même temps que l’ambition se formait en elle de régir désormais cette confiance, de lui tracer la route qu’elle devait suivre, de la rendre incertaine de ses limites en l’obligeant à convoyer sa propre ascension.

Le soleil l’incommodait depuis un instant. Elle quitta la fenêtre, et s’approchant de Claude oublié dans l’ombre:

--Maintenant, petit ami, à nous deux! dit-elle en lui prenant le visage dans ses mains et en l’obligeant à soutenir son regard de lionne. Vous venez de recevoir un avertissement: il va falloir changer du tout au tout si vous voulez que nous vivions à peu près d’accord.

IV

Elpémor, en sortant pour calmer sa fièvre, avait laissé Denise dans un tel désordre qu’elle demeura longtemps, frappée d’inertie, dans la pièce où la scène avait eu lieu. Elle ne s’arrêtait de pleurer que pour se rappeler certains reproches et y puiser les motifs de nouveaux sanglots. Ainsi, dans deux appartements superposés, avec une frappante symétrie, la violence du seul homme qui vécût entre elles avait, se déchaînant, jeté d’une part l’orgueil, de l’autre le désespoir dans deux âmes, chacune particulièrement désignée pour se gonfler outre mesure de son lot soudain.

Quand une femme du caractère de Denise s’est donné un maître, les colères de l’élu peuvent la briser sans susciter en elle aucune réaction. Dépositaire de l’ancien esprit d’esclavage, elle tremble à toute menace, non d’indignation, mais de crainte, profondément persuadée de sa faiblesse et de l’affront que lui vaudrait une fière attitude.

La sérénité de la jeune femme n’avait pu survivre à l’installation sous son toit de Mlle Dimbre.

Elle pensait l’accueillir sans prévention, acceptant l’expérience voulue par Georges, en reconnaissant même la nécessité. Mais il avait suffi que Lola parût pour ébranler ces dispositions conciliantes. S’attendant à recevoir une personne âgée, discrète dans ses manières, effacée dans sa mise, Denise n’avait pas vu sans désappointement sauter de la voiture une jeune fille alerte, dont le brillant visage et le libre ton ruinaient sa conception de l’institutrice. Elle avait dû prendre sur elle pour n’en rien montrer, puis pour dissimuler sous un air d’aisance la timidité que lui inspirait l’étrangère.

Quelques jours s’écoulaient, et cette timidité ne faisait que croître dans un cœur qui aurait voulu s’enhardir. La gouvernante s’était déjà emparée de Claude, pour qui elle ordonnait un programme de vie avant même de l’avoir apprivoisé. Denise aurait aimé qu’on la consultât, à tout le moins qu’on lui fît part des décisions prises, avec un air de s’inquiéter de son propre avis. Mais tout se passait en dehors d’elle. Les heures de promenade et les heures d’étude se succédaient dans un enchaînement inflexible, réglées par une autorité qui n’admettait pas de partage et s’isolait jalousement pour mieux s’exercer. L’enfant ne paraissait guère qu’aux repas, où il était l’objet d’une telle surveillance qu’il ne s’y montrait pas dans son naturel.

Une mère moins passionnée, souffrant moins qu’elle, mais douée d’un caractère plus énergique, aurait rompu d’un coup la situation, renvoyé l’institutrice à Paris et repris son fils. Denise n’osait pas même se confier à Georges. Elle aurait craint, en le faisant, de l’impatienter, et il avait fallu cet incident, la gifle inattendue, révélatrice, qui lui avait semblé retentir sur sa propre chair, pour arracher à son indignation le cri que sa tristesse n’aurait pas poussé.

Elle dut se faire quelque violence pour paraître à table. La diatribe de son mari la rendait confuse comme si, pour la blesser dans son amour-propre, il l’avait proférée publiquement. Mais personne ne faisait attention à elle. La gouvernante, impassible à son ordinaire, attachait la serviette de l’enfant. Denise considéra avec émotion le pauvre petit visage maltraité, où elle n’aurait été qu’à demi surprise de voir encore se détacher le feu du soufflet.

--Eh! bien, Mademoiselle, demanda Georges, êtes-vous satisfaite de votre élève?

--Médiocrement, Monsieur, répondit Lola. Il m’a désobéi cet après-midi.

--C’est ce qu’il m’a semblé, dit le jeune homme.

Il attacha sur sa femme un regard aigu dont l’ironie se nuançait de quelque pitié. Denise baissa la tête pour cacher son trouble. Ce regard la désemparait complètement, la rejetait à sa honte et à son chagrin à l’instant même où elle se sentait soulagée par l’indifférence. Le repas s’acheva sans qu’elle eût parlé, ni prêté en apparence la moindre attention à la conversation de son mari avec la jeune fille.

L’enfant vint l’embrasser avant de monter. Elle appuya la petite tête un instant contre elle, la pétrissant de ses doigts fins, caressant les joues, ses lèvres enfoncées dans la toison brune. Et elle lui demandait mentalement pardon. Mais la gouvernante était debout et elle fit un signe: Claude aussitôt se dégagea pour courir à elle et Denise, les bras vides, faillit pleurer en le voyant s’éloigner vers le vestibule.

Cette soirée devait marquer le début d’une ère où son cœur, brûlant d’une soif jamais étanchée, traverserait une épreuve aussi cruelle que l’agonie du voyageur du milieu des sables.

En Claude, chéri d’avance et pieusement porté, elle avait mis au monde un garçon libre, formé, pensait-elle, pour le bonheur et de qui sa vigilance constamment soucieuse saurait écarter tous les maux. Les conditions de sa naissance permettaient ce rêve. Penchée sur son berceau, le contemplant, dans la ferveur et les extases d’un amour si vif qu’elle s’en trouvait elle-même transfigurée, elle avait ingénûment nourri l’ambition de remplacer auprès de lui les marraines des contes. Elle le voyait devenir beau et s’en réjouissait, elle se répétait avec fièvre qu’il serait riche et ne relèverait que de ses caprices. Toute son intelligence, toute sa délicatesse s’étaient employées à lui composer une enfance exceptionnelle dont il pût remercier l’ordonnatrice et conserver un souvenir vraiment merveilleux. L’adolescence en serait née, comme la fleur du bouton, avec la ferme plénitude et l’éclat parfait que l’épanouissement peut comporter. Claude aurait pris son pas, choisi sa route. Attentive et discrète, elle l’aurait accompagné à travers la vie, pareille à ces vieilles mères qu’elle vénérait, dont l’âme est la fontaine où se lavent les blessures, le cœur le sûr refuge où s’abritent les craintes, et qui n’aspirent, en récompense de leur dévouement, qu’au droit d’aimer leur fils et d’en être aimées.

C’était précisément sur ce dernier point qu’elle se voyait menacée par une étrangère. Comme une danseuse qui se dépouille de son lourd manteau, défait sa chevelure et apparaît nue quand l’approbation du public lui est acquise, la gouvernante, se sentant soutenue par Georges, s’était vite affranchie de tout ménagement. Clémente les premiers jours, tempérant sa sévérité d’indulgences que cachait à Denise effarouchée l’apparente rigueur de l’ensemble, son autorité se déploya, s’exerça vraiment dès qu’elle la vit consolidée jusqu’en ses moyens. Le petit Claude, qui ne connaissait de la discipline que les roses et déjà leur trouvait mauvaise odeur, apprit à ses dépens ce qu’en est l’épine. Entre Lola et lui, la lutte s’engagea, lutte de louve et d’agneau, mais d’un agneau singulièrement rebelle et que semblait avoir nourri la mamelle d’une louve. La maison retentissait d’éclats terrifiants. Excepté celle de se soumettre et celle de gémir, l’enfant n’eut bientôt plus aucune liberté: encore exigeait-on qu’il obéît avec une docilité humiliante dont s’exaltait l’orgueil de l’éducatrice.

Celle-ci s’était formé une âme de despote. L’exercice du pouvoir n’allait pas chez elle sans un esprit taquin qui l’avilissait. Sa passion était moins d’améliorer Claude que de l’avoir devant les yeux coupable et craintif. Toute occasion lui était bonne, toute manœuvre honnête pour le surprendre en faute ou le confesser. Le parcourant alors d’un regard de chatte, l’enveloppant dans un silence ourdi de menaces dont l’impression presque physique le faisait trembler, elle jouissait délicieusement de sa confusion. Puis elle le repoussait, l’éloignait d’elle.

--C’est bien! Allez-vous en!... Vous serez puni.

Aux récréations, aux promenades, à table où l’excitait la présence de Georges, sa sévérité méticuleuse était sans pitié. Mais c’était aux heures d’étude qu’elle régnait surtout. Claude y montrait souvent une obstination dont se serait impatientée la douceur d’une sainte. Installé devant sa tâche dans une attitude exemplaire, les yeux sur le volume ou sur le cahier, plein de zèle en apparence, et d’un zèle tenace qui lui plissait le front entre les sourcils, il refusait de lire, refusait d’écrire, sans un geste emporté, sans un mot d’humeur, simplement inerte. Ces caprices le prenaient sans qu’on sût pourquoi. Lui-même n’en donnait pas d’explication, se bornait, d’un air stupide, à secouer la tête, lorsqu’enfin, roué de coups, il devait céder. Mais la scène quelquefois durait une heure: l’enfant se raidissait comme un âne buté, et plutôt que de quitter la position prise la rigoureuse institutrice l’aurait mis en pièces.

Ces conflits trop fréquents, alternés de silences et de cris affreux qui permettaient à la pensée d’en imaginer toutes les phases, retentissaient si cruellement au cœur de Denise qu’elle s’enfuyait de la maison pour ne plus entendre. On la voyait gagner un bosquet de pins, nu-tête, d’un pas rapide, et elle n’y était pas plus tôt entrée qu’elle se jetait par terre au pied d’un arbre, les mains sur les oreilles et pleurant tout haut. Sa souffrance était vraiment une souffrance de bête, quelque chose de farouche, de saisissant, où se fondaient en désespoir toutes ses facultés. Elle ne raisonnait pas, n’analysait pas, ne cherchait pas à distinguer le juste et l’injuste dans une sévérité totalement maudite, elle se laissait aller et elle souffrait. Dans la fureur de ses transports, elle accusait Dieu. Une amoureuse abandonnée en pleine ère de foi n’a pas d’accents plus vifs, ni plus profonds. La pinède en tirait une grandeur auguste, un caractère de temple étendant sa voûte sur la faiblesse humaine réduite aux abois. Sa fraîcheur apaisait le visage ardent lorsqu’un état mélancolique succédait aux larmes.

De pareilles crises, même endurées dans la solitude, auraient été navrantes mais supportables, n’auraient agi qu’à la manière d’un violent typhon après lequel ce qui fut détruit se relève par la grâce du soleil réapparu, si dans l’esprit qu’elles ravageaient s’étaient succédé les merveilleuses variations du climat indien. Mais que l’on se figure une bruyère d’Ecosse quotidiennement soumise à l’action brutale d’une tornade. Concevra-t-on paysage plus désolé? Ne gardera-t-elle pas toute son horreur après le passage du fléau et chacun des ouragans qui la balaieront ne soufflera-t-il pas sur une plus farouche étendue?

Denise offrait l’image de cette terre maudite. Jusqu’aux répits dont elle jouissait lui étaient cruels. Voir Claude deux heures par jour, sous un regard plein d’impatience quand elle l’embrassait, c’était juste de quoi raviver en elle le dévorant chagrin de ne l’avoir plus. Au souvenir des témoignages de son affection, de ces élans naïfs et désordonnés dont elle pliait comme une jeune vigne sous le poids d’une grappe, elle sentait s’envenimer sa souffrance intime de toute la peine qu’elle supposait au cœur de l’enfant. Lorsqu’au hasard d’une promenade elle l’apercevait d’un peu loin, suivant pas à pas l’institutrice, comme aspiré par le sillage de cette fille altière, il lui semblait que le petit visage se tournait vers elle pour lui demander assistance.

Elle avait des révoltes qui duraient peu et d’où elle retombait, sa fièvre usée, dans le plus complet abattement. A son esprit se présentaient vingt projets contraires, tous ébauchés en vue de bannir Lola, mais qui s’entre-croisant, se ramifiant comme les voies ferrées dans une gare, la laissaient en fin de compte dans l’incertitude de celui qu’il était séant d’adopter. Irrésolue par nature, surtout timide, elle ne pouvait que se méfier doublement d’elle-même dans le rôle où l’enfermait une servante adroite. Un dessein ne l’avait pas entièrement séduite que déjà elle inclinait en faveur d’un autre, au-dessus duquel, encore brouillé, elle en voyait poindre un troisième. Aucun ne lui semblait assez prudent: elle redoutait le contre-coup d’une fâcheuse attaque et n’entreprenait rien pour ne rien risquer.

Les voies de la violence ne s’ouvrant à elle que pour lui découvrir les plus inquiétantes perspectives, elle décida de s’arrêter à une politique plus mesquine, mais qui ferait de Georges son instrument. Bien qu’en apparence indifférent, il ne pouvait rester vraiment insensible à la façon dont son fils était traité. Si la sévérité de la gouvernante ne l’avait pas encore dressé contre elle, c’était, pensait Denise, qu’en ayant approuvé les premiers actes il hésitait par amour-propre à se déjuger devant une application plus complète. Qu’elle réussît à l’y amener peu à peu et Lola n’aurait plus qu’à boucler ses malles.

Une pénible surprise l’attendait. Uniquement occupée de son fils, elle n’avait jamais prêté la moindre attention aux rapports de son mari et de l’étrangère. La résolution prise de les opposer l’un à l’autre les lui montra soudain en étroit accord. Sous la banalité des propos courants, la parfaite correction des attitudes, elle découvrit entre eux une si évidente sympathie qu’elle mesura la profondeur de son désarroi par l’ignorance où elle en était restée si longtemps. L’avait-il donc rendue aveugle et sourde? Un tiers indifférent, à peine attentif, aurait été frappé de ces mille nuances qui font d’un entretien et d’un silence même un perpétuel aveu de complicité. Intéressée comme elle l’était à n’en perdre aucune, par quel prodige d’insouciance ou de distraction avait-elle pu les laisser se multiplier sans ressentir au fond de l’âme une atteinte nouvelle? Que Georges se souciât d’une subalterne, que celle-ci, dépouillant ses façons blessantes, s’entretînt avec lui familièrement et sur un ton d’égalité qu’il semblait admettre, n’étaient-ce pas là des indices d’autant plus troublants que leur jalouse entente, excluant Denise, paraissait de ce fait même dirigée contre elle?

Dans un cœur qui se croit formé pour souffrir, qu’une délicatesse excessive et presque morbide a conduit aux limites du désenchantement, l’appétit du martyre devient insatiable. Les chrétiens, devant les ours, réclamaient les lions: Denise, en qui déjà gémissait la mère, ne douta pas un seul instant qu’elle ne fût trahie. S’étant vite aperçue qu’elle ne l’était pas, elle resta convaincue qu’elle allait l’être et perdit presque de vue son grief réel pour se déchirer avec fureur à celui qu’elle aurait un jour prochain.

Sa jalousie s’irrita d’être sans objet comme la rancune avide d’un ambitieux de ne pas se voir justifiée. Il lui fallait un aliment et elle le chercha. La surveillance qu’elle ne manqua pas d’établir autour des suspects lui fournit dix occasions de sangloter seule, aucune de reprocher à l’un d’eux ses larmes. Un jour, elle vit Lola rentrer de la promenade avec Georges, mais elle apprit qu’ils venaient de se rencontrer et que l’enfant, d’ailleurs, appelant son père, avait été la cause de leur réunion. Un autre jour, passant près d’un bosquet où son mari, à haute voix, lisait des vers, elle se jeta derrière un arbre et s’y tint cachée: Georges acheva la pièce, parla d’une autre, ajouta pour Lola, occupée à coudre, une ou deux réflexions sur le goût public, puis s’éloigna nonchalamment en serrant son livre, sans même un regard derrière lui.

Réduite à se nourrir d’un seul chagrin, Denise puisa du moins dans ses présomptions de quoi le rendre plus amer et plus substantiel. Elle ouvrit de nouveau tout son cœur à Claude, se rejeta dans le supplice de n’être plus mère que pour compter des cris et subir des hontes, mais pénétrée du sentiment de son impuissance, avec l’ivresse farouche du désespoir.

V

--Claude, venez ici!... Qui vous commande?

--Vous, Mademoiselle.

--Me devez-vous toujours obéissance?

--Oui, Mademoiselle.

--Devez-vous obéir à votre papa?

--Oui, Mademoiselle.

--Devez-vous obéir à votre maman?

--Non, Mademoiselle.

--Qu’adviendrait-il si vous obéissiez à votre maman?

--Je serais corrigé, Mademoiselle.

--Et si jamais vous lui racontiez, petit sot, que je vous ai défendu de lui obéir?

--Je serais corrigé encore plus fort.

--Allons, nous commençons à nous comprendre! Vous savez que je n’ai pas l’habitude de promettre en l’air: je ferais de gros nœuds au martinet et je vous fouetterais jusqu’au sang...

Devant sa gouvernante assise, l’enfant tremblait presque. Un instant, elle lui retint les mains dans les siennes, le pénétrant de ce regard qui lui fouillait l’âme. Elle semblait lire en lui ses pensées secrètes, en éprouver à ses artères le rythme et la force.

--Canne-à-pêche! appela dans le jardin la voix d’Elpémor.

Par la fenêtre ouverte, en se penchant, Lola vit le ratier bondir dans l’herbe; Georges lui faisait signe, légèrement incliné, coiffé du chapeau de paille à bord souple qu’il ne mettait ordinairement que pour les longues courses, la canne tendue comme un obstacle à l’élan du chien.

--Préparez-vous, dit la jeune fille, nous allons sortir.

En moins d’une minute, elle fut gantée. Sur sa table, à côté d’une pile de livres, se détachait une grosse revue à couverture bleue qu’elle jeta sous son bras gauche, avec son ombrelle.

En haut de l’escalier, elle arrêta Claude.

--Petit ami, lui demanda-t-elle à voix basse, avez-vous dit bonjour à votre maman, ce matin?

--Pas encore, Mademoiselle...

--Il faut y aller. Mais je n’ai pas l’intention d’attendre une heure!... Tenez, je vais marcher vite: j’entends que vous m’ayez rejointe avant le ruisseau.

La matinée retentissait du bruit des cigales. Sur la terrasse, la lumière semblait pleuvoir, les larges fronts des arbres se confondant et ne la laissant tomber que par gouttes. Mais, au-delà de cette zone relativement fraîche, la campagne éblouissait, sous un ciel flambant, par de violentes oppositions de soleil et d’ombre et des réverbérations aveuglantes. La vigne, plantée en contre-bas derrière la maison, parsemée d’oliviers aux rondes têtes grises et de petits pêchers piqués de points d’or, était longée d’un sentier à peine abrité dans lequel la jeune fille s’engagea. Devant elle se déroulait un site harmonieux, où les champs alternaient avec les ombrages, dans un amphithéâtre de coteaux tout couverts de bois au flanc desquels on apercevait, çà et là, des toits de tuiles bronzées parmi les pins. Elle approchait déjà de l’étroit canal, roulant une eau bruyante entre les bords sans accident d’un lit maçonné, lorsqu’elle entendit derrière elle un galop rapide qui cessa brusquement à sa hauteur.

--C’est bien, murmura-t-elle, vous êtes exact!... Et que vous a dit votre maman?

--Pas grand’chose, Mademoiselle! Elle voulait m’emmener dans la remise, voir les petits que la chatte a trouvés cette nuit; mais alors je lui ai dit que vous m’attendiez, et elle m’a tout de suite laissé partir.

--Cela ne vous aurait-il pas amusé d’aller avec elle?

--Mon Dieu... comme ci, comme ça! répondit Claude, trop fier pour confesser que la crainte des suites l’avait empêché de céder à la tentation.

La gouvernante sourit orgueilleusement en caressant du bout des doigts le petit visage qu’avait coloré l’exercice. Chacun des avantages qu’elle remportait, chaque défaite infligée par ses froids calculs à une rivale en posture de la congédier lui emplissait le cœur d’une joie débordante. Il lui semblait que la justice reprenait ses droits, que le sort, qui l’avait longtemps maltraitée, l’acheminait par une voie sûre, son mystère aux lèvres, vers des triomphes proportionnés à ses déceptions.

* * * * *

Si ingrat que puisse être un tel retour, et bien que les circonstances du récit aient permis précédemment d’en noter plusieurs, il est utile pour la clarté de ce qui suivra d’analyser ici les sentiments dont s’était inspirée la conduite de cette fille lucide depuis le jour de son arrivée à la Cagne.

Quatre années d’une humiliante servitude l’y avaient amenée en pleine révolte. Elle était résolue à changer sa vie, à violenter en elle le sexe et la race pour manœuvrer la fortune comme un jeune Anglais, et, n’ayant aucun plan, ne pouvant, faute de ressources, en établir un, nourrissait une de ces confuses ambitions qui ne connaissent leur objet que lorsqu’elles le tiennent.