Part 13
Les révélations de son amant l’avaient édifiée. Persuadée qu’elle courait au-devant d’une lutte, elle se rengorgea, se cambra, vaniteuse comme ces coqs qui lissent leur plumage avant d’affronter l’adversaire. On n’aurait pu lire sur son visage la trace d’un souci, ni dans son regard une expression qui ne fût celle de la plus sereine volonté. Georges la contemplait avec amour. Telle elle était partie, telle elle rentrait, n’ayant perdu, au cours de sa longue absence, aucun des éléments de fascination qui la lui rendaient si précieuse. Maintenant, attentive à la campagne d’Aix, elle évoquait à voix chantante, avec des mots fins, les souvenirs pleins de douceur qu’elle en avait eu: et le jeune homme, sans l’écouter, observait ses lèvres, trouvant délicieux de l’entendre et se sentant caressé par ses paroles comme si chacune directement s’appliquait à lui.
Personne, devant le seuil, ne les attendait. Seul, le jardinier les salua. Les chambres dormaient toutes derrière leurs persiennes et le dallage du vestibule, quand ils le foulèrent, rendit sous leurs pas un son morne. Ils gagnèrent la salle à manger. Mais aucune collation n’y était servie.
--Voilà, dit la jeune femme, qui commence bien!
Georges sonna.
--Le déjeuner de Mademoiselle devrait être ici! jeta-t-il d’une voix sèche à la cuisinière.
Celle-ci les regardait, interloquée.
--Il faut le temps, dit-elle, que je le prépare... Madame ne m’a pas donné d’ordres.
Elle sortie, les amants se cherchèrent des yeux, en proie à l’inquiétude des cœurs possédés lorsque sur leur chemin se dresse un obstacle. Lola, s’étant reprise, haussa l’épaule.
--Si nous avions, déclara-t-elle, un peu réfléchi, nous nous serions attendus à cette réception! Je monte chez moi. J’ai besoin de me rafraîchir le visage plus que je n’ai faim.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’elle redescendit.
--Je vous donne à deviner, dit-elle en pouffant, dans quel état je viens de trouver ma chambre?
Georges fit signe qu’il l’ignorait.
--Les rideaux fermés, les housses mises, le tapis roulé contre un des murs, le lit sans un drap! Du reste, il m’a suffi d’une brève inspection pour m’assurer qu’elle n’avait pas été balayée depuis mon départ.
--C’est odieux! gronda-t-il en serrant les poings.
--Pas du tout! Au contraire, je trouve ça très drôle!
Elle se forçait à rire, mortifiée, rageuse, pour amortir par sa gaieté dans l’esprit de Georges l’effet de l’affront qu’elle subissait, car le malaise de celui-ci était évident et rien ne pouvait être plus nuisible au respect d’un homme tel que lui que d’en voir l’objet bravé avec insolence.
--Je me demande où nous allons! finit-il par dire, comme écrasé, maintenant qu’il réfléchissait, par cette offensive imprévue.
--A une partie délicate, répondit-elle, mais qu’il faudra qu’on joue serré pour gagner sur nous!
Elle était redevenue la volonté même, ne songeait plus, par son attitude, ses propos, qu’à galvaniser l’énergie de son faible amant. Aucun plan dans son esprit ne se dessinait. Loin de la stimuler à cette heure critique, la situation lui apparaissait sans issue. Mais elle comptait un peu sur les circonstances, beaucoup sur son audace et sur son sang-froid.
Du cabinet de travail, où ils se rendirent, ils voyaient se dérouler devant eux la terrasse déserte. L’ombre du marronnier frissonnait à peine. Et tel était le silence de toute la maison qu’ils auraient pu raisonnablement s’y croire seuls. L’impression était gênante, Lola le sentit, et elle essaya par ses caresses d’en préserver Georges, comme on couvre d’un châle un convalescent pour lui éviter la fraîcheur. Il l’écoutait lui raconter son séjour au loin, se troublait quand, élevant à dessein la voix, elle le gourmandait sur ses lettres. Le plus commun des artifices le trouvait docile. D’ardents baisers les unissaient, des querelles fusaient, la réciproque évocation de leurs impatiences les rapprochait front contre front, joints par tous leurs doigts. Lui par lâcheté, elle par prudence, ils atteignirent le moment de se mettre à table sans avoir abordé l’inquiétant sujet qui les occupait avant tout.
Le couvert n’était dressé que pour deux personnes. La femme de chambre annonça comme ils s’asseyaient:
--Madame fait prévenir Monsieur qu’elle déjeunera dans sa chambre et qu’elle garde avec elle M. Claude.
Lola s’attendait à cette nouvelle. Elle l’accueillit, les paupières basses, d’un sourire glacé. Mais Georges en éprouva de l’irritation. Toute expression d’une volonté mordant sur la sienne, dérangeant ses combinaisons, ses calculs, le jetait sur-le-champ dans une froide colère; et, à cause de la présence de la domestique, sa maîtresse se trouvait sans action sur lui. De temps en temps, comme on s’efforce d’animer un enfant boudeur avec l’espoir de le ressaisir peu à peu, elle se bornait à le cingler de son dur regard pour lui arracher une parole.
Lorsqu’ils demeurèrent seuls, le café servi:
--Ne nous trouvez-vous pas, demanda-t-elle, assez ridicules, et désirez-vous ajouter par votre attitude aux raisons de rire de l’office?
--Question sans intérêt! répondit Georges. Ce que peut penser l’office m’est indifférent.
Il s’était exprimé sur un ton bourru.
--Voilà un air et une chanson bien nouveaux pour moi! observa la jeune femme d’une voix paisible, en le dévisageant, la tête dans ses mains.
Sans doute allait-il répliquer, et avec un autre accent, par de sottes excuses, déjà repris à l’artifice des yeux immobiles resplendissant comme des étoiles dans la face d’albâtre, lorsque soudain la femme de chambre, entrant sans frapper, l’informa que Denise l’attendait chez elle.
Il dut faire un effort pour cacher son trouble et Lola elle-même tressaillit.
--Que vais-je lui dire? murmura-t-il, les sourcils froncés.
--Ce qu’il vous plaira. Je vous laisse libre!
--Si je n’y allais pas?
--Vous auriez l’air de redouter une explication.
Elle se leva, vint appuyer sa joue contre celle de Georges et, promenant ses doigts aigus sur le front plissé:
--Nous avons retardé l’instant critique, mais voici que les circonstances nous l’imposent. Si vraiment vous m’aimez, comme je le crois, il faut être, mon chéri, résolu à tout!
--Ce qui signifie? demanda-t-il.
--Que le souci de notre amour doit seul vous guider dans le choix du parti que vous allez prendre... Souvent, ajouta-t-elle avec un sourire, je vous ai représenté comme la pire des choses une solution qui nous réduirait, faute d’argent, à nous accommoder d’un état médiocre. C’était surtout par lâcheté que je m’inquiétais. Aujourd’hui, je vous supplie de compter sans moi: à quelque épreuve que nous conduise votre décision, je saurai la subir avec courage.
--Merci! dit-il en se levant. Vous êtes délicieuse!
Le baiser qu’elle lui donna le brûlait encore lorsqu’il pénétra chez sa femme.
Denise reposait sur une chaise longue, les mains inoccupées, la face pâle et triste. Claude, installé près d’elle, jouait avec des cubes. Sur un signe de sa mère, il sortit.
Alors Denise regarda Georges et dit simplement:
--Je t’ai fait demander de venir me voir parce que je désirais connaître tes intentions.
Il s’attendait à quelque éclat, injure ou prière, dont la violence aurait provoqué la sienne. Cet accueil imprévu le déconcerta. Un instant désarmé par sa douceur, il ne put que murmurer sur un ton maussade:
--De quelles intentions veux-tu parler?
--J’ai reçu, dit Denise, un coup terrible! Oui, prononça-t-elle avec conviction, si stupide que cela puisse te paraître, je croyais mon martyre enfin terminé. Tu semblais prendre intérêt aux études de Claude, tu me supportais sans aigreur. Il a fallu la lettre d’hier soir pour m’ouvrir les yeux.
--Elle m’a surpris, balbutia-t-il, autant que toi-même.
--Pas de la même façon, dans tous les cas! Au surplus, c’est un détail qui importe peu. La question que je te pose, la seule qui m’occupe, est celle-ci: quand mets-tu à la porte Mlle Dimbre?
L’expression employée fit effet sur Georges.
--Mlle Dimbre tient à moi par des liens trop forts, articula-t-il rageusement, pour que je tolère qu’en ma présence tu te permettes de la traiter comme une domestique!
--Elle n’est, pour moi, pas autre chose, répliqua Denise; ou, du moins, j’aime encore mieux lui donner ce nom que certains autres plus blessants et tout aussi justes.
Son intention de braver Georges était manifeste. Et soudain, devant cette femme qui osait lutter, mais qu’il savait, au fond, si faible et si lâche, il prétendit, par l’impudence, avoir raison d’elle. Se carrant dans un fauteuil et croisant les jambes:
--Domestique ou putain, déclara-t-il, Mlle Dimbre est à la Cagne par ma volonté et elle continuera de l’habiter aussi longtemps qu’il me conviendra qu’elle y reste!
--Excepté, dit Denise, si je l’en chasse! Car enfin tu n’es pas le seul maître ici!
A son tour, elle s’animait, se piquait au jeu.
--Il ne faudrait pas l’oublier! J’ai pu mettre mon bonheur et mon orgueil même à m’y effacer derrière toi. Je ne demande qu’à continuer, si tu le permets. Mais si, dans ta fureur, sans égards pour nous, tu t’es juré de déshonorer cette maison, je saurai me souvenir qu’elle m’appartient.
--C’est cela! jeta-t-il d’une voix stridente. Et que j’y vis depuis dix ans grâce à tes largesses!
--Georges, comment peux-tu me parler ainsi?
--C’est un droit que ton argent ne me retire pas! Me prends-tu pour un sot, poursuivit-il, s’excitant à mesure qu’il savait plus fausses les accusations qu’il portait, et crois-tu que je me fasse la moindre illusion sur tes sentiments véritables?
--Je n’en ai pas de deux espèces, répliqua Denise. Tout le dévouement, tout l’amour que je puis offrir vous ont toujours appartenu à Claude et à toi.
--Air connu! dit-il.
Et il feignit, se renversant, la main gauche levée, de pincer les nerfs d’une guitare.
Mais déjà la colère renaissait en lui.
--Mieux vaut, d’ailleurs, une fois pour toutes, découvrir nos âmes et nous expliquer brutalement! A l’origine de notre union, tu le sais comme moi, il n’y a eu que ton désir et ma pauvreté. Celle-ci craignait la lutte, et elle s’est vendue. Depuis lors, me considérant comme ton bien, indifférente à ma froideur la moins déguisée, tu ne t’es jamais plus occupée de mes aspirations, de mes goûts, que de ceux d’un animal domestique mangeant à sa faim. N’avais-tu pas donné l’argent pour me rendre heureux? Etait-ce ta faute si, capricieux, bâti comme personne, j’estimais insuffisants, même offerts par toi, les plaisirs de la digestion et du lit? On ne tient pas, pendant dix ans, le rôle de victime avec un naturel plus parfait! A te voir n’opposer à mes impatiences que résignation, que douceur, moi-même j’avais fini par me croire un monstre. Mais aujourd’hui que la chaîne te paraît tendue, craignant tout à coup qu’elle ne se rompe, tu renonces violemment à l’hypocrisie: alors tu sais te redresser, me montrer la niche, et le seul mot que t’inspire la situation est pour me rappeler ma dette envers toi!
Denise écoutait atterrée. A chacun des outrages qui se succédaient, elle se sentait plus incapable de dire un mot pour en arrêter l’effusion. Par l’altération de son visage, le son de sa voix, son mari lui faisait l’effet d’un fou. Elle était pénétrée d’une douleur immense; mais, dilatés par la stupeur, ses yeux restaient secs, et ses traits, comme si son cœur eût cessé de battre, n’accusaient aucune réaction.
Georges fixait sur elle un regard haineux. Pareil aux fauves dont les instincts ont longtemps dormi et que la vue d’une goutte de sang incite au carnage, le spectacle de sa femme, confondue, brisée, accroissait son désir de dévastation. Soudain, pour l’achever, d’une voix sarcastique:
--Sois sans inquiétude! lança-t-il. Ta vertueuse demeure, un instant souillée, va pouvoir être purifiée de la cave aux combles. Demain, à cette heure-ci, nous l’aurons quittée!
La nouvelle eut sur Denise l’action d’un fer chaud.
--Georges! s’écria-t-elle.
Il s’était enfui. Comme il traversait le palier, il entendit ouvrir une porte avec précaution et vit Lola qui, de sa chambre, lui faisait signe.
--Eh! bien? demanda-t-elle lorsqu’il l’eut rejointe.
Il lui raconta l’entrevue: mais, par crainte d’être blâmé s’il avouait sa fougue, avec plus de prudence que de franchise, se donnant comme de sang-froid durant toute la scène, montrant Denise inébranlable jusqu’à la fin dans son exigence d’une rupture.
--Mieux vaut tard que jamais! dit la jeune femme. Elle aura mis du temps à se révolter!
Déjà, son parti pris, trop adroite pour se soucier uniquement d’elle-même, par toutes sortes de caresses et de séductions elle s’appliquait à étourdir son docile amant. L’entreprise ne demandait pas grand effort. S’adressant à une tête chaude de rancune, Lola sentait répondre à sa moindre avance les audaces d’une bouche passionnée. Peu à peu, l’ivresse la gagna. La certitude montait en elle d’une victoire si nette qu’elle n’avait rien imaginé de plus concluant. Et soudain elle s’écria, transportée d’orgueil:
--A lutter contre moi, on est sûr de perdre! J’ai fait connaître ici ma volonté, je l’imposerai jusqu’au bout!
--Oui, dit-il sans bien comprendre et par soumission.
Sautant de ses genoux, elle lui prit la main, le conduisit jusqu’à la porte masquée d’indienne qui faisait communiquer sa chambre avec celle de Claude.
--Regardez! dit-elle en l’ouvrant.
Les persiennes étaient fermées, la pièce semblait vide. Georges ne distingua qu’au bout d’un instant son fils agenouillé dans un coin plein d’ombre, les poignets réunis par une courroie, le visage tourné vers le mur.
Un vif mécontentement altéra ses traits. Il faillit s’écrier: «Quelle maladresse!» Mais les doigts de la jeune femme étreignaient les siens et, sans qu’elle dît un mot, comme pour le dompter, ils se resserrèrent sur leur prise.
--Qu’il bronche! menaça-t-elle en se retirant. Je commence par le fouetter de la bonne manière et je le remets dans cette position jusqu’au soir!
La phrase était moins dite pour terrifier Claude que pour en imposer à Georges hésitant. Certaine de son pouvoir, ainsi qu’un malfaiteur, pour le mieux tenir, exige d’un complice timide qu’il s’engage, elle désirait qu’il approuvât sa dernière vengeance. Quand son amant l’avait quittée, vingt minutes plus tôt, elle avait, montant chez elle, rencontré dans l’escalier le petit garçon à l’instant congédié par sa mère. Il était devenu écarlate en l’apercevant, avait baisé la main qu’elle lui tendait et répondu d’une voix tremblante à ses sèches questions.
--Ne vous ai-je pas habitué à la politesse? Ne saviez-vous pas que j’étais de retour depuis ce matin? lui avait-elle demandé sans préambule.
--Si, Mademoiselle.
--Comment donc se fait-il que, le sachant, vous ne m’ayez pas donné signe de vie?
--Maman me gardait dans sa chambre.
--Et vous avez pu croire, petit nigaud, que je supporterais une telle insolence alors que j’ai tout fait pour vous rendre aimable?
Il avait balbutié quelques excuses.
--C’est bien! Passez devant: je vous accompagne.
Aussitôt chez elle, sans pourtant le frapper, par crainte de ses cris, elle l’avait fait agenouiller dans un angle obscur, puis, arrachant une des sangles de sa valise, était revenue lui en lier étroitement les mains.
--Une heure de pénitence! lui avait-elle dit. Une autre fois, vous vous rappellerez que j’existe.
Aucun dessein de faire tourner cette rapide violence à la confusion d’une rivale ne l’avait animée dans l’exécution. Simplement, impuissante à punir Denise et rencontrant son élève comme elle en souffrait, elle avait, sous un prétexte aussitôt trouvé, déchargé sur lui sa colère. Ce n’était que par la suite, en attendant Georges, qu’elle s’était avisée du parti cruel dont l’occasion lui était conjointement offerte.
--N’avais-je pas raison de vous dire que ma volonté devrait être subie jusqu’au bout? interrogea-t-elle sur le ton le plus orgueilleux lorsqu’elle se retrouva seule avec Elpémor. A cette heure-ci, votre femme doit attendre Claude. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle le reverra.
--Quand comptez-vous le lui rendre? demanda-t-il.
--Avant notre départ, demain matin. Je ne me tiendrai qu’alors pour libérée des fonctions dont vous avez bien voulu m’investir.
Une révérence accompagna ces dernières paroles.
--Mais, murmura Georges, heureux de se rabattre sur un détail pour éviter de traiter la question à fond, ne pouviez-vous vous contenter de retenir Claude sans lui infliger une punition qu’il ne mérite pas?
--Comment, protesta-t-elle, qu’il ne mérite pas? Un enfant qui fait preuve d’impertinence au point de ne pas venir me saluer!
--C’est à sa mère qu’en revient uniquement la faute.
--Faudrait-il donc aussi que je lui offrisse des pastilles si elle lui avait ordonné de cracher sur moi? s’écria la jeune femme en se redressant. Mille regrets! Ma justice est moins sotte personne!
Elle ajouta, haussant l’épaule, avec un rire sec:
--Au surplus, rassurez-vous! Il en a vu d’autres! Quelques quarts d’heure d’une pénitence méritée ou non ne valent pas qu’il en soit si longtemps parlé. Nous avons pour le moment autre chose à faire. Et d’abord vos malles!
Sans laisser à son amant le temps d’une réplique, elle le dérangea pour passer et se rendit dans sa chambre, où il la suivit. A peine y étaient-ils que la femme de chambre parut, demandant, de la part de Denise, que le petit garçon lui fût immédiatement renvoyé.
Georges regarda sa maîtresse.
--Dites à Madame que M. Claude est avec Monsieur, répondit la dure fille sans s’émouvoir, et que Monsieur, jusqu’à nouvel avis, désire le garder.
Cependant, par prudence, la servante sortie, elle traversa de nouveau le corridor, alla fermer intérieurement la porte de Claude, puis condamna la sienne et en prit la clé.
--Ainsi, dit-elle en revenant, nous serons tranquilles!
Elpémor ne parut pas avoir entendu. De son armoire à glace largement ouverte, il tirait une par une les pièces de son linge et les apportait sur son lit. Ses gestes, sa démarche et son expression trahissaient un mécontentement résigné. Lola s’en rendit compte aussitôt assise, attribua sans hésiter cet état d’esprit à l’excessive intransigeance dont elle faisait preuve et pensa un instant à relâcher Claude. Mais elle se dit qu’une concession serait mal venue, l’autorité qu’il lui faudrait dans les dernières heures ne pouvant qu’en être ébranlée. Alors, elle essaya, pour le ressaisir, d’intéresser son amant à leur vie future: le choix qu’elle savait faire de certains détails la parait d’un lustre attrayant.
Rien, cependant, ne parvenait à captiver Georges. Les paroles bourdonnaient à ses oreilles sans lui donner plus de confiance ou de soulagement que n’en aurait produit un vol d’abeilles d’or. Dans son esprit dégagé d’un épais brouillard, net comme un paysage en plein soleil, des pensées trop sérieuses s’opposaient aux mots pour qu’il fût en leur pouvoir de les disperser. La vue de Claude avait été le rayon soudain grâce auquel s’était faite, un quart d’heure plus tôt, cette illumination intérieure. Elle avait, en l’indignant, réveillé en lui son principal grief contre Lola. Qu’un enfant qu’il savait vif, plein d’intelligence, par animosité ou par caprice, fût injustement maltraité, n’était-ce pas le méfait d’une âme si perfide qu’on la pouvait croire de plain-pied avec toutes les ruses? Et, pour la première fois, timidement encore, il soupçonnait sa maîtresse de duplicité, commençait à discerner la part de l’intrigue dans le drame, patiemment agencé par elle, dont le dénouement approchait. Certes, son amour même n’était pas atteint. Mais, par l’effet révélateur d’un louche incident éclairant de biais certaines ombres, la partie égoïste de sa nature subissait une crise de confiance. «Réfléchissons, se disait-il, car, en somme, où vais-je? Un parti tel que celui qu’on m’incite à prendre suppose une passion partagée. Ce n’est qu’en plein accord de dévouement que nous surmonterons des difficultés dont les premières nous attendent à deux pas d’ici. Que Lola se dérobe, son but atteint, qu’elle me laisse seul aux prises avec une vie dure, se bornant à me témoigner qu’elle en souffre et à me reprocher aigrement mes efforts stériles, quel bonheur pourrai-je goûter en sa compagnie? Non-seulement elle me rendra l’existence amère, mais encore je finirai par me lasser d’elle. Combien alors je maudirai mon emportement!» Ainsi raisonnait-il, supputant ses risques. Et à mesure qu’il découvrait dans son lot futur de nouveaux motifs d’inquiétude, il se prenait parallèlement à faire plus grand cas des biens qu’il s’apprêtait à lui sacrifier. Sa maison lui paraissait un séjour exquis. Certaines images dont sa mémoire conservait l’empreinte y brillaient d’un éclat singulièrement frais.
Il obéissait malgré tout. Partagé, taciturne et pourtant docile. De même qu’un jeune cheval dompté par la bride finit par la subir sans lutter contre elle, il frémissait de se sentir à ce point mâté, mais se soumettait à l’entrave. Le courage lui faisait défaut pour la rompre et la certitude, profonde en lui, que toute tentative échouerait n’était pas de nature à lui en donner. De plus, enfin conscient de sa turpitude, à supposer que par un prodige d’énergie il parvînt à briser le funeste frein, il tenait pour désormais frappé d’impuissance tout moyen dont il viendrait à vouloir user pour se rapprocher de sa femme. Celle-ci pardonnerait, mais n’oublierait pas. Affaibli par le temps, d’autres soucis, le souvenir de l’outrage essuyé par elle resterait toujours assez fort pour s’interposer rigoureusement entre sa fierté et ses impulsions les plus vives. Et il se voyait, en conséquence, menant à la Cagne une existence tolérée plutôt que chérie, à jamais victime de sa faute, vieillissant dans une sorte de quarantaine.
Autant valait courir jusqu’au bout la chance! Certains défilés noirs d’aspect, plus rébarbatifs à mesure que l’on s’y enfonce, aboutissent à des paysages lumineux. La conduite de sa maîtresse lui semblait indigne, mais n’en tirait-il pas de fausses conclusions, et un intérêt passionné, pour garder ses droits, se fait-il faute de recourir à toutes les bassesses? Au pis-aller, dans le choix qui s’offrait à lui, Lola représentait l’élément douteux préférable à une déprimante certitude. En outre, elle était là, elle ordonnait. Elle était donc en même temps le parti facile. Son regard aurait brisé toute hésitation. Il n’était pas jusqu’à la musique de ses phrases, déconcertant la volonté par sa douceur même, charmant à la longue les scrupules, qui ne rendît l’obéissance à peu près fatale.
Quand ils retournèrent dans la chambre de la jeune femme, le bagage de Georges était prêt. L’institutrice alla délivrer Claude. Alors ils se trouvèrent réunis tous trois et l’atmosphère entre eux devint si pesante que l’enfant fut invité, au bout d’un instant, à se retirer avec ses jouets dans la pièce voisine.
Tout n’était que silence dans la vieille maison. A peine, de loin en loin, montait-il de l’office un bruit de vaisselle ou celui du hachoir pilant une viande. Lola, pour se donner une contenance, avait tiré de son sac à main un ouvrage auquel elle travaillait sans lever les yeux. L’attention qu’elle y prêtait ne l’empêchait pas de parler, mais elle aimait mieux, par prudence, éviter le regard de son amant, persuadée que du choc de leurs prunelles pourrait soudain jaillir l’incident banal qui compromettrait tout l’acquis. Arrivée à ce point de la phase critique où il semblait qu’il n’y eût plus qu’à prendre patience pour la voir se résoudre heureusement, elle éprouvait, la figure chaude et les mains nerveuses, un peu de l’émotion d’une danseuse de corde dont l’existence est à la merci d’un faux pas.
Son sourire déguisait mal cette appréhension, et chaque minute qui s’écoulait la rendait plus vive.
Le soir commençait à tomber. Georges, près d’une fenêtre, accoudé nonchalamment au bras d’un fauteuil, se sentait pénétré d’une tristesse affreuse. Il comprenait que derrière lui s’effaçait un monde, voyait approcher l’heure du départ et ne pouvait s’accoutumer à l’idée de quitter son fils.