Part 14
De la campagne environnante montaient des bruits clairs, jaillissaient, les couvrant, de rauques appels, comme si, des quatre points de son horizon, s’entre-croisaient les voix brisées d’un immense adieu. «Mon dernier crépuscule! pensa-t-il en se laissant aller à l’alanguissement. Peu de chance que jamais j’en puisse voir un autre descendre sur ma terre et sur mes arbres! Ai-je été malheureux dans cette demeure? Et ne serait-ce pas, d’aventure, une félicité trop unie que j’aurais confondue avec l’infortune?» Les paroles de sa maîtresse, occupée à coudre, tintaient monotones, abondantes, continuaient à l’étourdir comme un bourdonnement. La pensée de Claude l’accablait. Il inspectait le ciel d’un regard tenace, en homme qui s’attend presque à y lire un signe.
Le gris de l’ombre y refoulait toute la gamme des roses. Rien n’était plus apaisé que ce firmament, plus propre à baigner l’âme de sérénité. Cependant, à quelques fenêtres de la sienne, d’autres yeux le contemplaient avec désespoir.
Denise, littéralement, se sentait mourir. L’avis jeté par son mari, son furieux départ, puis le refus qu’elle lui prêtait de lui rendre Claude, la surprenant en pleine agonie morale, l’avaient poignardée coup sur coup. A la troisième de ces dures péripéties, comme un assassiné, dans une convulsion, trouve encore le moyen d’allonger les bras, elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à sa porte. Puis elle était restée sur place, le bouton en main. La pensée d’apparaître à l’horrible couple, la perspective de se heurter à son entêtement et de se retirer sous un outrage l’avaient, dans un éclair, glacée d’épouvante. Et elle était revenue à sa chaise longue.
Là, son esprit avait pu bouillonner à l’aise. Car on ne saurait désigner par un autre mot la nature du travail qui s’y était fait. Toute sa vie, son mariage, la naissance de Claude, sa sourde mésentente avec Elpémor, l’abandon progressif de celui-ci, enfin l’arrivée de Lola et les cruelles étapes de son calvaire, se présentaient à elle en traits fulgurants, lui donnant à déplorer avec la même fougue ses emportements d’amoureuse, ses mortelles négligences d’épouse honnête et son manque de fermeté envers l’intrigante. Par-dessus tout, un remords lui rongeait le sein comme une goutte d’acide une brûlure: celui d’avoir été une mère timide. Pour s’être dessaisie sur une injonction du plus personnel de ses droits, il fallait que son devoir lui eût fait bien peur! Dieu l’en punissait terriblement!
Et ne la frappait-il que pour ce motif? Quel bonheur avait-elle pu sincèrement attendre d’une union contractée malgré son père? Elle se le demandait avec amertume, mais sa douleur, sollicitée par d’autres objets, ne s’arrêtait pas sur ce point: tout au plus l’effleurait-elle pour gagner en force, comme un sauteur, du bout du pied, la planche élastique.
Le présent l’accablait, le futur surtout dont la face incertaine et toujours affreuse la faisait gémir d’épouvante. Ainsi, Georges, gagné, s’apprêtait à fuir! Entre tant de délicats, de précieux trésors, éprouvés par une expérience de dix ans, et les promesses perfides d’une aventurière, c’était les promesses qu’il choisissait! Quelques heures, et de son long séjour de maître obéi il ne resterait à la Cagne que les vestiges! Son pas aurait cessé d’en frôler les dalles, sa mélancolie d’en parfumer le discret silence! Que deviendrait-elle avec Claude? Quelle existence frileuse connaîtraient-ils, cernés dans leur amour par le chagrin et gênés comme un corps amputé d’un membre? Et comment, elle si chétive, encore affaiblie, parviendrait-elle sans auxiliaire à guider l’enfant? Lorsqu’elle tentait de concevoir leur état prochain, elle pensait invinciblement à deux arbres, inégaux par la force et la hauteur, perdus l’un contre l’autre au milieu d’une plaine et résignés, quand l’ouragan ne vient pas les tordre, à subir une averse ininterrompue. Alors, se détendant, elle fondait en larmes.
Une pendule, auprès d’elle, sonnait les heures. C’était la même qui mesurait ses longues insomnies. Quelque tendresse avait fini par la lier à ce frêle objet, confident presqu’animé de toutes ses souffrances. Elle le consultait par instants. Il lui tardait immensément de revoir son fils. A sept heures, elle s’inquiéta. Un peu plus tard, la femme de chambre, venue aux ordres, l’informa que l’enfant se mettait à table avec Mademoiselle et Monsieur.
La violence de sa peine en fut accrue, car elle dut rapprocher de son abandon les sentiments qui persistaient dans le cœur de Georges. C’était donc elle seule qu’il fuyait! Toujours attaché à son fils, il aimait mieux se mutiler dans cette affection que d’endurer plus longtemps sa présence, à elle! Quelle disgrâce lui valait d’être ainsi maudite? Elle ne se révoltait plus, ne s’indignait plus, mais pleurait abondamment et silencieusement dans son bras replié sur ses yeux. L’ombre, autour d’elle, s’épaississait sans qu’elle y prît garde. Il se fit quelque rumeur dans le vestibule, de confuses répliques s’échangèrent, puis des pas résonnèrent dans l’escalier. Le repas avait pris fin, Claude allait venir. Elle eut encore le courage d’essuyer ses larmes et de se jeter sur la figure un nuage de poudre.
Un quart d’heure s’écoula. Denise, angoissée par les ténèbres, avait allumé près de son lit une petite lampe basse. Et elle ne quittait plus du regard la porte, persuadée à tout instant qu’elle allait s’ouvrir. Mais que l’absence de Claude se prolongeait donc! L’oreille attentive au moindre bruit, elle en avait surpris d’à peine perceptibles et, à chacun, le cœur stoppé, tous les nerfs tendus, avait pensé que les amants libéraient son fils. D’autres minutes passèrent, un nouveau quart d’heure, ensuite un temps qu’elle mesura seconde par seconde sans en contrôler la durée. Soudain, neuf coups tintèrent à l’église de Luynes. Elle remarqua qu’un profond silence s’était fait, que toute l’aile gauche de la maison paraissait dormir.
--Je dois me tromper, murmura-t-elle; Georges ne se couche pas à cette heure-ci et Claude serait venu me dire bonsoir...
Cependant elle éprouvait un malaise physique qui n’était pas la courbature que donne le chagrin.
Sa pensée s’acheva dans un cri d’horreur. Dressée d’un bond, les yeux hagards, les bras étendus, elle voulut faire un pas, se sentit fléchir, et retomba lourdement sur sa chaise longue.
Foudroyante et dévorante, tangible et totale, comme un serpent jaillit d’un buisson d’épines et ne se laisse apercevoir, tant l’attaque est prompte, que déjà roulé sur sa proie, la certitude venait de surgir en elle qu’elle s’était abusée jusqu’à présent, que le fond vu de son malheur n’était qu’une surface par rapport au fond réel qu’elle touchait enfin, que Georges s’apprêtait à lui ravir Claude, que Lola, vindicative, l’y encourageait, qu’ils le tenaient séquestré par précaution et qu’ils l’emmèneraient avec eux le matin suivant.
Jamais comme à cette heure, dans cette solitude, elle n’avait eu le sentiment de son impuissance. Et elle pensa, juste le temps de maudire la Cagne, au secours qu’elle aurait trouvé dans une ville. Ici, toute tentative courait à l’échec. Occuper l’escalier, barrer la porte, se jeter sous la voiture quand elle partirait, autant de moyens propres à retarder, non à faire échouer l’entreprise. Celle-ci, pour elle, avait l’audace et surtout la force. Brusquement, son mari lui fit horreur: n’était-ce pas lui qui réduirait ses dernières défenses et permettrait à l’attentat de se consommer?
Denise le vit dressé contre elle, lui tordant les mains, l’écrasant du genou contre une muraille, opposant aux vains efforts de son désespoir son brillant visage impassible. Elle se représenta son âme à nu comme un fumier pestilentiel où grouillaient des larves. Derrière ce personnage présumé conduit, longtemps l’objet, malgré ses fautes, de tant d’indulgence, et qu’elle venait d’apercevoir sous les traits d’un monstre, même celui de Lola disparaissait: sa grimace était marquée de moins d’infamie.
Il ne reprit toute sa valeur qu’un instant après, lorsque, distraite et détournée du souci d’elle-même, sa pensée s’arrêta sur le sort de Claude. Et sa fureur, alors, devint si grande que toute sa personne en trembla. Une femme peut condamner, détester un homme, sa passion est incomplète, elle ne hait qu’une femme. Car ce n’est que de son sexe, au fond méprisé, que lui paraît pouvoir jaillir dans sa plénitude une ignominie sans excuse. Denise en fit l’épreuve par son propre état, par l’espèce de cauchemar qui s’empara d’elle et la précision du désir qu’elle sentit monter. Un décor se forma, qu’elle ignorait. C’était celui d’un salon bleu donnant sur un parc, décoré de miroirs et de tableaux, où sa rivale se prélassait dans des robes de prix. Le regard de l’impudente se fixait sur Claude qu’on apercevait dans un coin. Une cruelle colère y flambait. L’enfant pâlissait, terrorisé. Et Denise, folle de douleur, voyait clair en lui: comme des oiseaux d’un arbre où l’on jette une pierre, le souvenir et le regret d’une enfance heureuse s’enfuyaient de ses réflexions à tire-d’aile, tandis qu’il s’abattait, proférant un cri, sous le coup sifflant d’une cravache.
Brusquement elle se leva, ouvrit un tiroir, y remua des écrins d’une main fiévreuse, en retira le pistolet à crosse noire et plate qu’elle avait reçu de son père.
La voici dans le corridor. Elle marche vite. Ses doigts, pourtant, suivent la muraille pour guider son pas. Au fond de l’ombre, à gauche, assez loin d’elle, un rai de lumière souligne une porte. C’est vers cette clarté qu’elle se dirige.
Avant d’ouvrir, elle se tapit contre le chambranle; retenant sa respiration, elle écoute.
Elpémor, à cette minute, disait à Lola:
--Non! non! J’ai réfléchi. Vous partirez seule. Je n’ai jamais été plus sûr de manquer ma vie, mais quelque chose, au fond de moi, m’empêche de vous suivre!
Denise reconnut la voix de Georges. Les paroles qu’il prononçait ne lui parvinrent pas.
Elle vit une lampe, le lit défait, des mains étendues; puis comme une suite de souffles courts dans un froid matin et elle pensa que ses tympans allaient éclater sous le fracas, mêlé de cris, des détonations.
Alors elle jeta l’arme et courut chez Claude.
La porte était fermée intérieurement. Ses furieuses saccades l’ébranlèrent. La résistance qu’elle lui offrait la rendit plus folle.
Elle la pressait de son genou, la heurtait du poing, et elle criait le nom de Claude dans l’obscurité d’une voix pleine d’épouvante qui montait sans cesse.
Les domestiques, en arrivant, la trouvèrent ainsi.
Lorsque l’un d’eux l’eut emportée en pleine crise nerveuse, doux comme la plainte d’une jeune colombe, un sanglot perça. Ceux qui restaient se dirigèrent vers cette mélopée et découvrirent, à peu près nue, les mains rouges de sang, l’Impudente qui gémissait sur leur maître mort.
Décembre 1918-Juillet 1922.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 23 SEPTEMBRE 1923 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (FRANCE).