Part 12
Denise avait noté, presque avec stupeur, ce qu’elle tenait pour une initiative prise par Georges et où elle essayait de trouver la preuve d’un retour à des sentiments plus honnêtes. Claude lui avait bien dit que l’institutrice reviendrait et que son père ne faisait que la remplacer. Mais, malgré tout, elle voulait voir dans sa décision un signe réconfortant d’autorité, premier sursaut de sa nature lasse d’être contrainte, et ensuite elle espérait, toujours chimérique, que la grâce de son fils, agissant sur lui, contribuerait efficacement à sa conversion. Aussi, dès la troisième des séances scolaires, tomba-t-elle, sanglotante, sur son prie-Dieu. La crainte qu’elle avait eue de quelque caprice, à la merci d’une saute d’humeur ou d’une déception, s’était brusquement dissipée. Ce que son mari entreprenait était bien une tâche. Il en avait délibéré et la poursuivrait. Les froids conseils de résignation, de patience, qu’elle avait jadis reçus de l’abbé Crémières et qui, sur le moment, l’avaient indignée, resplendissaient dans sa mémoire comme de saintes paroles dont l’inspiration, lui semblait-il, était évidente. Dieu, qui l’aimait, l’avait choisie pour une grande épreuve, et maintenant, satisfait de sa soumission, allait jeter le repentir au cœur du pécheur. Ce qu’elle savait des procédés que lui prête l’Eglise, de son goût de frapper pour secourir, d’épuiser les âmes par tendresse, s’appliquait trop strictement à son propre cas pour que son sens mystique n’en fût pas ému. Elle oubliait toutes ses souffrances, se voyait comblée. Son ancien désespoir, encore palpitant, s’exhalait en reconnaissance vers le Ciel.
Simple comme elle l’était, une évolution morale de cette importance devait se traduire chez elle physiquement. L’effet fut immédiat et des plus sensibles. Georges même, qui pourtant ne l’observait guère, fut surpris de la voir se transformer comme si, par un prodige, d’une journée à l’autre, elle avait perdu toute mémoire. Ses façons, naturelles sans aucun effort, semblaient n’attendre que d’y être invitées d’un mot pour glisser de l’aisance à l’enjouement. Son visage s’était vraiment dépouillé d’un masque. Jusqu’aux ornements de sa toilette qui, disposés non par devoir mais par coquetterie, prenaient de ce chef une grâce nouvelle et attestaient éloquemment son désir de plaire.
Un phénomène aussi subtil, en un tel moment, ne pouvait s’expliquer que par une méprise. Georges eut vite fait de l’attribuer à sa cause exacte. Et il écrivit à Lola ce qu’il en était. Il espérait la troubler dans sa quiétude et, par le jeu d’une jalousie qu’il pensait extrême, bien que jamais elle ne se fût aucunement trahie, lui inspirer le désir de rentrer bientôt. Elle lui répondit sans s’émouvoir qu’elle comptait sur lui pour enlever à Denise toute illusion et qu’il lui suffirait, au surplus, de rosser son fils pour qu’elle reprît aussi vite qu’elle l’avait perdu le sentiment des réalités inflexibles.
Cette dernière suggestion déplut à Georges. Elle révélait chez sa maîtresse d’assez bas calculs et surtout un instinct qu’il flattait plutôt en le qualifiant jusque-là de sévérité. Aussi bien commençait-il à trouver étrange qu’elle prétendît ne pouvoir assujettir Claude sans user de violence envers lui. En admettant que sa cervelle fût un peu légère, son caractère ombrageux, parfois têtu, ne témoignait-il pas d’une intelligence assez vive pour accepter d’être conduit par le raisonnement? Le battre à tout propos n’était pas utile. Et son mécontentement se doublait du fait que Lola, personnellement, le laissait dans ombre, ne semblant ni pressée de revenir, ni sensible à la délicatesse de sa position.
Comme tous les égoïstes, Elpémor ne commençait à juger quelqu’un que lorsqu’il avait à s’en plaindre. Jusque-là, les apparences qui s’offraient à lui suffisaient à satisfaire sa curiosité. Tant que Lola, même le brimant et l’asservissant, était restée dans ses rigueurs proche et saisissable, il n’avait arrêté sa pensée sur elle que pour lui accorder toutes les perfections. Désappointé, sans nul recours, sans espoir précis, il se fit dans son esprit un travail contraire au cours duquel les tares morales qu’il lui découvrait prirent aussitôt figure de difformités.
Par un effet de son caractère incertain, ses plus violents désirs n’étaient pas tenaces et tous ses sentiments portaient l’empreinte d’une frivolité incurable. Sa mollesse, au surplus, haïssait la lutte. Nul bonheur, pour si grand, si complet qu’il fût, ne lui paraissait justifier un sérieux effort, notamment s’il devait et le donner seul, et prendre ensuite la peine d’y persévérer. Le départ de sa maîtresse l’avait confondu. Il avait été suivi d’une semaine pénible. Tout son être, sans répit, se tendait vers elle, parce qu’alors il ignorait en la réclamant si quatre jours s’écouleraient sans qu’elle lui revînt. Quand il comprit que malgré sa propre impatience aucune concession ne lui serait faite par l’absente sur la date de retour qu’elle s’était fixée, il tomba dans une sorte d’indifférence que ne réussissaient à secouer que passagèrement les lettres tonifiantes qu’il recevait d’elle.
Aussi supporta-t-il sans mauvaise humeur la nouvelle attitude de Denise, d’autant plus ferme en ses espoirs les moins raisonnables qu’elle ne s’y voyait pas contrariée. La constater, en mesurer les effets possibles, c’était comme une vengeance qu’il se donnait de l’abandon où sa maîtresse le laissait languir. Il était d’avance convaincu qu’elle n’aurait sur lui aucune prise, mais jouissait malicieusement de frôler un piège dans lequel, à la rigueur, il aurait pu choir.
Les journées du petit Claude s’écoulaient heureuses. Entre son père, qui tous les matins l’instruisait, et sa mère, qui le reste du temps le quittait à peine, il reprenait une confiance illimitée dans le destin que la vie réserve aux enfants. Plus de réprimandes, plus de coups, et surtout, ce qui peut-être était le meilleur, plus de cette surveillance toujours agressive multipliant en travers de ses fantaisies les interdictions arbitraires! Il lui était permis de courir et de prendre chaud, de déchirer ses tabliers, de grimper aux arbres, de jouer à des jeux salissants, de tomber. En un mot, il respirait et se sentait libre. Quand il venait de commettre quelque sottise et relevait la tête, consterné, il était sûr de ne pas voir, attaché sur lui, la fixité d’un froid regard chargé d’une menace.
Denise pourtant faisait effort pour lui imposer. Elle avait fini par comprendre que les anciens reproches de son mari sur la façon dont elle se comportait envers Claude n’étaient pas uniquement inspirés par la malveillance. Et surtout, se croyant observée, elle ne voulait donner prise à aucune critique. Mais au contrôle qu’il lui fallait exercer sur elle pour témoigner d’une sévérité suffisante, quelle merveilleuse compensation ne trouvait-elle pas dans le bonheur d’être seule à soigner son fils, de pouvoir l’embrasser à toute heure du jour, l’admirer avec passion, bien que secrètement, jusque dans les écarts qu’elle blâmait tout haut! Animé par le dépit ou l’ardeur au jeu, il lui faisait l’effet d’un jeune lion: et l’aveugle soumission qu’elle montrait au père lorsqu’ils vivaient encore en étroit contact, elle en retrouvait dans son cœur tous les éléments pour les incliner vers l’enfant.
Le partage de celui-ci ne pouvait durer sans provoquer entre elle et Georges une légère détente. Pour la première fois, réellement, depuis leur union, un intérêt commun les rapprochait. Car ils n’avaient goûté de même, au cours des années, ni l’amour dispensé, ni l’amour reçu, ni l’émotion que leur avait causée la naissance d’un fils, ni aucune des contrariétés et des joies que déterminent dans le ménage le moins agité les menues surprises de la vie. Ces réactions, chez Denise toujours profondes, n’étaient chez son mari que superficielles, ou alors les affectaient si différemment que tout échange de sentiments les déconcertait.
Collaborant avec cœur à un noble ouvrage, ils conçurent d’abord l’un pour l’autre l’estime pleine de réserve et parfois jalouse de deux artisans consciencieux. Puis leurs rapports se colorèrent de quelque confiance. Claude, aux repas, de satellite, devint un centre autour duquel gravitait la conversation. Denise en faisait surtout les frais, mais Georges, que d’ailleurs elle n’ennuyait pas, se laissait souvent entraîner. Il avait aussi ses jours de mauvaise humeur où, retombé dans le silence et le front maussade, il ne répondait à sa femme que du bout des lèvres: celle-ci, alors, ne doutait pas que, le matin même, il n’eût reçu directement des mains du facteur une de ces lettres parfumées d’une odeur violente qu’elle avait surprises par deux fois.
Son courage, cependant, demeurait uni. Incapable, en admettant qu’elle l’eût voulu faire, de peindre par le style avec relief, elle était loin de soupçonner la forte influence que peut avoir sur le cerveau d’un intellectuel le choix d’une épithète ou le tour d’une phrase. Autant elle ignorait la passion perverse, autant ses moyens et leurs effets. Pour elle, une correspondance était un jeu, sans doute en l’espèce abominable, mais, à tout prendre, aussi futile qu’un échange de fleurs entre deux adolescents contrariés. L’institutrice devait écrire qu’elle se morfondait, et Georges lui répondre sur le même ton. Qu’à cela se joignissent des conseils d’une part, de l’autre des promesses plus ou moins vives, c’était inoffensif et comptait à peine auprès des réalités mortifiantes qu’elle avait dû subir pendant plusieurs mois.
Elle était encouragée à penser ainsi par le peu de durée des instants moroses qu’elle constatait chez son mari lors de chaque rechute. Il s’habituait visiblement à sa privation. Comme elle voulait se persuader qu’il n’en souffrait plus, elle épiait sur son visage et dans ses manières le premier symptôme d’une détente, et plus il était prompt à le donner, plus elle se sentait fortifiée dans sa conjecture. Aussitôt, comme un oiseau que l’ombre a fait taire et que la prime aurore incite de nouveau à chanter, elle reprenait son babillage de mère vigilante, se hâtait de rétablir l’harmonieux courant. Certains jours lui apportaient quelque récompense. Tantôt, à l’issue du repas, Georges, au lieu de se lever automatiquement, continuait avec elle la conversation commencée, tantôt, la rencontrant sur la terrasse, il lui adressait la parole et passait un court instant en sa compagnie. Charités insignifiantes et pourtant précieuses qu’elle recevait avec une reconnaissance exaltée! La plus menue contribuait à l’enhardir. Ses yeux, naturellement, se portaient sur Claude, et elle croyait voir, comme une lumière, étinceler autour du front de l’enfant joyeux le commun bonheur retrouvé. A ces minutes, elle frémissait de toutes les audaces. Il lui semblait, tant était grande sa confiance en elle, que la plus aventureuse, la plus téméraire, la plus folle, ne pourrait ni blesser Georges, ni même le surprendre.
Elle lui dit un soir:
--Telle que nous la menons tous les trois depuis quelque temps, ne trouves-tu pas, mon ami, que la vie est bonne?
Georges la regarda, un peu interdit. Il répondit en tirant sur sa cigarette:
--La sagesse est de s’en accommoder telle qu’elle est.
--Ce n’est pas toujours facile! observa Denise.
Elle parut réfléchir quelques instants et ajouta d’une voix très basse, avec émotion:
--Cependant, je suis sûre qu’on y parviendrait si certaines gens ne vous la gâtaient à plaisir...
C’était la première fois, depuis son départ, qu’elle osait faire allusion à l’institutrice. Sans doute fût-elle troublée, car elle rougit. Mais Georges continuait à fumer sans hâte et rien ne décelait dans son attitude qu’il eût pris la remarque en mauvaise part. Elle résolut de profiter de son avantage.
--Es-tu toujours satisfait du travail de Claude? demanda-t-elle pour ne pas laisser tomber l’entretien et sans savoir où la conduirait cette question.
--Oui, répondit-il. C’est un bon petit garçon. Il s’applique.
--Tel n’était pas l’avis de Mlle Dimbre!
--Elle a eu le mérite de le former.
--Je connais Claude, dit Denise avec douceur. Je le connaissais même avant Mademoiselle... On aurait pu, je t’assure, le rendre docile sans recourir aux moyens dont elle s’est servie.
--C’est facile à dire après coup! Quand son institutrice l’a pris en main, Claude tournait au cancre. Elle a peut-être, par nature et piquée au jeu, réagi un peu sévèrement, mais ce qu’il faut considérer pour juger ses actes ce sont les résultats qu’elle a obtenus.
Denise fixa sur son mari un regard ardent.
--Hélas! s’écria-t-elle en joignant les mains, si tu les voyais tous comme je les vois!
Les vibrations de cette réplique n’étaient pas éteintes qu’elle en mesurait la portée. Elle détourna la tête, rougit encore. Un lourd silence tomba entre les époux.
Georges avait gardé tout son calme. La veille, précisément, il avait appris par quelques lignes tracées au crayon que Lola, à son tour atteinte de la grippe, venait d’être obligée de se mettre au lit. La convalescence de Mme Ardant était en bonne voie et il espérait, sur la foi d’une précédente lettre, revoir sa maîtresse avant peu. L’avis du contretemps l’avait déprimé. De nouveau s’offrait à lui, déjà las d’attendre, une perspective illimitée d’aigrissants mécomptes. La maladie de la jeune femme ne l’inquiétait pas. Ce n’était, après tout, qu’un assez gros rhume dont elle guérirait rapidement. Mais, à mesure qu’il méditait sur sa déception, se formait dans son cœur et y grossissait une colère, celle des êtres possédés d’une confiance aveugle qui soudain croient s’apercevoir qu’ils sont dupes. L’empressement de sa maîtresse à quitter la Cagne, où tout aurait dû la retenir, pour voler au chevet d’une petite parente, ne dénotait-il pas son indifférence envers lui? Et l’inutile prolongation de cette sotte absence dont elle le savait accablé, de laquelle, par tant de lettres, il s’était plaint, la conjurant en vain d’y mettre un terme, n’était-elle pas une autre preuve de mépris complet? «Par quelle aberration, se demandait-il, ai-je pu longtemps interpréter contre tout bon sens des indices aussi rigoureux, aussi nets? Elle me témoigne à l’évidence qu’elle se moque de moi et, au lieu d’aviser, j’en disconviens!» Il en voulait à sa maîtresse d’avoir cru en elle comme un ministre renégat à une religion dont il a pénétré le constant mensonge. Son orgueil humilié la détestait. Il allait même jusqu’à se nier qu’elle lui fût précieuse, existât dans sa vie comme un besoin,--et ne pensait pas à autre chose depuis trente-six heures.
Opposant à sa femme un front réfléchi:
--Qui sait, répondit-il en pesant ses mots, si justement ma vue ne s’améliore pas avec l’âge?
Surprise par ces paroles, étranglée, ravie, Denise aurait voulu le presser un peu, obtenir, pour se griser de reconnaissance, un aveu de repentir encore plus formel. Mais déjà il s’était levé, s’éloignait. L’ombre s’épaississait sur la terrasse. Un taillis lui déroba son hautain profil.
Elle passa dans le délire une nuit délicieuse. Sa poitrine se dilatait, son cœur bondissait, le passé immédiat n’était plus qu’un songe, les espoirs les plus extravagants lui semblaient permis. A l’autre extrémité du corridor, Georges, se retournant entre ses draps, se traitait de sot et regrettait déjà l’imprudente réplique. Il y voyait comme le coup de pioche maladroit qui sape un édifice patiemment construit; et il craignait la fureur de sa maîtresse si jamais elle venait à le soupçonner d’avoir, en son absence, compromis leur cause.
Aussi s’efforça-t-il, dès le jour suivant, de rétablir par une série de subtiles manœuvres ce que sa vivacité d’un instant avait ébranlé. Mais c’était une entreprise des plus laborieuses. Denise, en plein élan de résurrection, attribuait à son caractère versatile le changement d’humeur survenu chez lui et ne voulait y attacher aucune importance. Tout au plus s’observait-elle, le voyant soucieux, pour ne pas l’importuner dans leurs tête-à-tête par les traits d’une exubérante allégresse. Et lui, de son côté, avait beau faire, il ne parvenait pas, faute d’énergie, à donner complètement à sa manière d’être la signification qu’il aurait souhaitée. Dans les rouages de la machine que formait leur couple s’était introduite une goutte d’huile dont l’action se faisait sentir malgré tout.
Il finit assez vite par renoncer.
--Advienne que pourra! pensa-t-il. Les circonstances sont les maîtresses de nos destinées. Celles qui doivent régir la mienne se préparent dans l’ombre et se produiront en leur temps.
C’était laisser à l’imprévu le principal rôle. Cette décision, qui s’accordait à sa nonchalance, lui parut d’abord celle d’un sage et il ne s’avisa qu’à la réflexion que ce pouvait être également celle d’un amant lassé.
Denise la connut par ses effets qui furent de rendre à Georges, avec l’insouciance, sa relative aménité des dernières semaines. Aussi bien n’attendait-elle qu’un pareil retour pour s’abandonner à son cœur. La maison, ornée par elle, prit un air de fête, accueillit le printemps, dans toutes ses chambres, du frais sourire de mimosas et de violettes pâles adroitement piquées dans des vases, tandis que les rideaux, partout remplacés, dégageaient, se mêlant au parfum des fleurs, une odeur discrète de lavande. Elle-même, en circulant, jetait une note gaie, comme l’oiseau-mouche lorsqu’il traverse, d’une aile rapide, les végétations apprêtées d’une riante volière. Aucune obligation de son sort d’épouse ne lui était lourde à remplir. La toilette lui semblait une récompense. Son mari l’entendait quelquefois chanter.
Mais ce fut principalement vis-à-vis de Claude que sa foi limpide s’affirma. Après avoir veillé sur lui comme sur un dépôt, elle se vit libre de traiter en bien exclusif ce qu’elle aimait dans le partage de passion jalouse. Du coup, l’amère saveur que tirait sa joie du sentiment de ne goûter qu’un bonheur précaire se fondit et disparut dans la certitude que la période de son épreuve était enfin close. Au lieu de procéder par soudains accès, effusions violentes, prolongées, que des éléments de désespoir rendaient pathétiques, sa tendresse maternelle s’épura, prit raisonnablement ses dispositions pour fournir d’un rythme égal une carrière utile. Elle se sentit, comme autrefois, guide et responsable. Mais avec la plénitude d’une conscience formée. La terrible leçon lui avait servi. Elle n’en déplorait qu’une seule chose, qui était que son enfant, contre toute justice, eût subi de longs mois, en même temps qu’elle, la punition de ses imbéciles complaisances.
Sans doute, au plus haut point de son ravissement, alors que, rayonnante de confiance heureuse, maîtresse, pensait-elle de l’avenir, elle évoquait un peu l’idée de la jeune Aurore assemblant les rênes de son char, la moindre réflexion l’aurait-elle conduite à se préoccuper du silence de Georges. Par aucune allusion, par aucun acte, il n’avait confirmé l’étonnant propos en vertu duquel elle s’ouvrait. Mais fallait-il qu’il y revînt pour se mortifier? Il ne l’avait pas désavoué, c’était l’essentiel. Et le moyen de mesurer, en pleine abondance, le crédit qu’elle faisait à ce taciturne dont le charme agissait de nouveau sur elle par toutes ses puissances mystérieuses?
XIV
--Vraiment? A ce point-là? Oh! que c’est drôle! dit Lola qui, pleine d’aigreur, se forçait à rire.
Georges la ramenait de la gare d’Aix. La veille, le surprenant en pleine paix morale, alors que fatigué d’une promenade il se mettait à table pour le dîner, un billet, retardé dans sa transmission, était venu lui annoncer qu’elle était en route. Il en avait brièvement informé sa femme.
--Comment! s’était écriée Denise, elle revient?
Il avait répondu un peu gêné:
--Elle ne comptait même pas rester si longtemps absente.
Puis, imposant à son visage un masque glacé, il avait achevé de dîner sans lever les yeux et s’était retiré seul dans son cabinet.
Des sentiments contraires s’agitaient en lui. A la joie, qui l’envahissait comme un fleuve, de revoir sa maîtresse à si bref délai, s’opposait le souci non moins impérieux de l’accueil que ferait à celle-ci sa femme. Par indolence et respect de sa quiétude, il s’était jusqu’à ce jour, rien ne l’en pressant, sévèrement interdit d’y penser. Et soudain, bousculé par les circonstances, voilà qu’il éprouvait à considérer cette question le vertige de l’excursionniste novice découvrant une faille. Deux parois de rocher verticales et lisses allaient, lui semblait-il, demain se heurter. Quelle désagrégation suivrait leur rencontre?
Son égoïsme frissonnait sous la vive menace. Et dans sa conscience même il était troublé. Quantité de contingences dont il n’avait cure, que férocement il dédaignait de considérer avant la longue séparation voulue par Lola, sur le point de se reproduire toutes ensemble, lui apparaissaient monstrueuses, et proprement pour Denise insupportables, à présent qu’à la faveur de leur rapprochement il avait pénétré sans le vouloir dans la sensibilité de celle-ci. Car autre chose est de savoir qu’une souffrance existe et autre chose de l’avoir vue se manifester. Alors, celui qui l’a causée, à moins d’être une brute, compare aux mille effets de sa cruauté les raisons qu’il a eues d’être cruel: et rarement conclut-il qu’il se peut absoudre.
Georges ne dormait pas, se levait tôt, se rendait à la gare presque avec ennui. Lola sautait du train, désinvolte et fraîche. Il n’avait pas encore les mains dans les siennes que déjà ses scrupules s’évaporaient, que se dissipaient toutes ses craintes, qu’il n’était plus, courant à elle, qu’un homme ébloui, secoué par la tendresse et le ravissement.
Elle aussi lui faisait fête sans hypocrisie. Et aussitôt dans la voiture, en traversant Aix, elle se mettait en devoir de l’interroger, impatiente de pressentir l’atmosphère morale qu’elle allait trouver à la Cagne. Toute une partie, la plus récente, des lettres de Georges l’avait laissée à cet égard dans l’incertitude. Elle devinait que bien des choses lui étaient cachées, que certaines phrases, en apparence pleines de détachement, étaient dictées à son amant par un sourd malaise, mais se renfermait dans le silence, craignant, par une enquête, de tendre à l’extrême les fils d’une situation délicate. Dès les premières questions il s’épanouissait. Le regard appuyé sur sa maîtresse, un grand besoin naissait en lui, éclatait bientôt, de la renseigner, de l’instruire, de fortifier sans retard leur nouvelle alliance par une connaissance partagée des manœuvres qui s’étaient dessinées contre elle. Et il en retraçait fidèlement la suite, en décrivait avec un feu de sincérité toutes les circonstances, toutes les phases, montrant Denise dans ses attaques d’autant plus hardie que son espoir prenait racine et s’affermissait.
Lola l’écoutait avidement. Quelquefois, aux détails les plus imprévus, une exclamation de surprise lui venait aux lèvres.
--Mais enfin, finit-elle par s’écrier, si j’étais restée absente une semaine de plus, je vous retrouvais dans son lit!
--La couverture était faite, répondit Georges.
--Ah! soupira-t-elle, que vous êtes faible!
Il la sentait déjà toute prête à gronder. Pourtant elle se contint, lui sourit même, ne voulant pas qu’en plein accès de confiance heureuse il pût regretter sa franchise.
--Et Claude? demanda-t-elle sur un ton sec, tandis que son visage et toute sa personne s’imprégnaient brusquement de sévérité. Vous semblez perdre de vue qu’il m’occupe aussi. Que devient-il au milieu de vos roucoulements?
--Je l’ai fait travailler tous les matins.
--Et il vous obéit?
--Comme à vous-même.
--Vous avez donc usé de la manière forte?
Il se contenta de répondre négativement.
--Alors, je vois d’ici ce qu’il peut donner! Joli bilan! conclut-elle en haussant l’épaule. Une femme qui se figure vous avoir repris et un enfant livré près d’elle à tous ses caprices. Comme il est temps que je revienne pour mettre un peu d’ordre!