Part 11
Ce premier succès l’enhardit. S’en étant exaltée jusqu’au sommeil, elle s’éveilla, le lendemain, presque reposée et résolue à profiter, pour ressaisir Claude, de toutes les défaillances de l’institutrice. Celles-ci, assurément, n’étaient pas fréquentes. Un observateur indifférent les aurait comptées, puis, rebuté par un total à peine appréciable, négligées comme n’autorisant nul espoir. Mais Denise possédait cette patience du cœur qui se félicite, s’alimente et se fortifie du moindre avantage obtenu. En outre, elle inclinait, par tempérament, à s’exagérer les plus humbles. Quelques-uns lui semblaient définitifs. Et lorsque leur insignifiance lui apparaissait, l’illusion, caressée avec ferveur, avait laissé dans son esprit une trace assez pure pour qu’elle trouvât quelque plaisir à l’y rencontrer.
Ce fut donc sans amertume, ni découragement, qu’elle entreprit de recueillir, comme une maigre manne, les bonheurs que Lola lui abandonnait. Tantôt elle faisait goûter Claude, tantôt, le voyant seul à l’heure du dîner, elle le menait à sa toilette se laver les mains. Plus les soins qu’il réclamait étaient familiers, plus ils la replaçaient dans son rôle de mère, et plus, par conséquent, elle se réjouissait. L’enfant s’était, les premiers jours, dérobé par crainte. Devant l’insistance qu’elle témoignait, encouragé, d’autre part, à y céder par de timides expériences restées impunies, il avait fini peu à peu par s’apprivoiser. A présent, du plus loin qu’il l’apercevait, c’était lui, le plus souvent, qui courait à elle. Pour provoquer dans son cœur rien de comparable à l’émotion que lui causaient de pareils élans, Denise, de qui la joue en tremblait encore, devait se rappeler un Claude minuscule lui prodiguant maladroitement ses premières caresses.
Elle le découvrit, un matin, qui fondait en larmes, immobile au milieu d’une étroite pelouse que les averses de la nuit avaient détrempée.
--Qu’y a-t-il, mon chéri? lui demanda-t-elle.
Hoquetant, il répondit qu’il était tombé et désigna son tablier tout couvert de boue.
--Voilà vraiment de quoi se désespérer! s’écria la jeune femme en l’embrassant. Je vais t’en mettre un autre, et tout sera dit.
Le petit garçon pleura plus fort.
--Il était justement propre de tout à l’heure! réussit-il à faire entendre entre deux sanglots. Et Mademoiselle m’a défendu de courir dans l’herbe!... Comme elle va me punir quand elle le verra!
Denise réfléchit quelques instants.
--Viens! dit-elle.
Elle l’entraîna d’un pas rapide jusque dans sa chambre, choisit dans la commode un tablier frais et le fit passer au bambin.
--Maintenant, va t’amuser! Je réponds du reste.
Quelques minutes plus tard, retirée chez elle, elle lavait dans sa cuvette le petit sarrau, le mettait à sécher devant un grand feu. L’après-midi, elle prit un fer et le repassa. Puis, se postant à la fenêtre et prêtant l’oreille, elle profita d’une entrée de Lola chez Georges pour faire signe à Claude de monter et lui montra le tablier sur la pile des autres.
--Oh! Maman, lui dit-il, que tu es bonne!
Denise, en souriant, lui tendit les bras: elle le sentit se blottir contre sa poitrine, comme autrefois, alors qu’il marchait à peine et qu’il suffisait pour l’y jeter de la moindre alerte.
Ce lui devint, dès lors, un constant souci que d’épargner, lorsqu’elle le pouvait, à son fils les brutales punitions qui suivaient ses fautes. Malheureusement, nulle entreprise n’était plus ingrate. L’institutrice, à qui rien n’échappait du manège dirigé timidement contre elle, trouvait parfois à le subir des commodités, mais ne s’embarrassait d’aucun ménagement pour couper court à son action dès qu’il la gênait. Claude ne jouissait qu’en apparence de quelque répit. Elle s’était engagée à l’instruire et tenait parole; à l’élever, et elle continuait, inflexible, à exiger qu’il obéît, toute affaire cessante, à ses plus frivoles commandements. Peu lui importait, après cela, qu’il suivît sa mère, répondît à ses avances et à ses caresses quand elle lui laissait, par aventure, la bride sur le cou. Un regard l’arrêtait, le ramenait. Il n’y avait plus de ce côté nul danger pour elle.
Le principal, à cette heure de son existence, était d’asseoir si fortement son empire sur Georges qu’il le subît d’un cœur égal et sans discussion. Tel acte malicieux que repousse un faible, contre lequel spontanément s’élève sa conscience, lui paraît excusable ou naturel, imposé par une volonté supérieure. Il suffit qu’on le conduise à raisonner faux. Déjà l’autorité lui déroute l’esprit: que se mêle à son influence, par surcroît, l’étourdissant effet d’une passion violente, et il n’est pas de paradoxe ou de mauvaise cause qui n’ait une chance de le rallier à sa turpitude.
Ce dont Lola se prévalait particulièrement, c’était, tombée à point dans une solitude où se consumait sans profit un cerveau d’élite, de l’avoir obligé à chercher sa voie. Attaquant Georges à la fois dans son orgueil et dans son indifférence pour sa femme, elle l’invitait à comparer ce qu’il pouvait être avec ce que, sans elle, il serait resté. Les chapitres terminés de l’ouvrage en cours lui servaient à fonder sa démonstration. Et l’enthousiasme qu’elle montrait n’était point factice. Elpémor n’écrivait rien qui ne la ravît, tant par la vigueur même de la pensée que par la concision, la clarté d’un style dont le goût lui venait à l’approfondir. Mais elle avait, en décernant le plus mince éloge, une façon de le tourner qui doublait son prix, et ne perdait surtout aucune occasion de rapprocher la tâche féconde inspirée par elle des stériles besognes antérieures. Ainsi provoquait-elle l’ambition chez Georges. Elle lui soufflait de son mérite une idée puissante et l’incitait à regretter le temps gaspillé. Brodant ensuite sur le vieux thème que l’on n’a qu’une vie, qu’un âge vient où l’esprit s’ouvre avec stupeur à la vanité des raisons qu’il s’est données pour contrarier ou détruire ses inclinations, elle le conjurait de servir ardemment les siennes, de tenir pour sacrées leurs exigences, d’employer sans remords toutes ses ressources à l’accomplissement intégral de sa destinée, plutôt que de céder, par faiblesse de cœur, à des considérations accessoires dont la plus grave n’avait d’autre consistance que celle que son imagination lui prêtait.
Il l’écoutait et se laissait docilement convaincre. Sa conduite, quelquefois, lui semblait indigne, mais la raison, pensait-il lorsqu’il hésitait, lui parlait par la bouche de sa maîtresse. Aussi bien ne pouvait-il exprimer un doute sans qu’aussitôt elle substituât à la persuasion les moyens de le réduire qu’elle y savait propres. Sa chambre se fermait pour deux ou trois nuits. Elle ne lui montrait entre temps qu’un visage glacé, abrégeait ses visites, les espaçait, et quelquefois même l’en privait. Lui adressait-elle la parole, c’était pour lui jeter, avec une voix dure, un ordre si sévère dans sa concision qu’il le faisait désespérer de rentrer en grâce. Le poids de cette colère, un instant bravé, ne tardait pas, s’alourdissant, à accabler Georges. En même temps le désir le tourmentait. Il ne connaissait plus ni repos, ni trêve, qu’à force de constance et d’humilité il n’eût obtenu son pardon.
Alors, aussi déconcertante en ses sautes d’humeur que certaines successions d’ombre et de soleil, Lola lui revenait, familière et gaie, moralement et physiquement d’autant plus précieuse qu’il l’avait davantage attendue. Lui reprochant l’insolence de sa conduite, elle l’obligeait à lui faire des remerciements pour l’indulgence qu’elle avait mise à la réprimer. Puis la besogne était reprise sous sa direction. De nouveau, ses visites réconfortaient Georges. Et parfois elle lui disait, lui montrant Denise qu’à travers les rideaux on apercevait trop heureuse de surveiller son fils au jardin:
--Je suis contente que son service commence à lui plaire. Encore quelques semaines d’assouplissement, et elle viendra me demander, le matin, mes ordres!
XIII
A part quelques rapides excursions à Aix, Lola, depuis sept mois qu’elle vivait à la Cagne, n’était pas sortie du domaine. Elle s’y tenait comme un stratège dans une position où sa présence continuelle est indispensable. Et, du reste, elle l’avait assez vite aimé. Son orgueil se plaisait dans cette solitude où la passion qu’elle inspirait la sacrait maîtresse, et c’est à peine si elle trouvait un motif d’aigreur à n’y point régner notoirement.
Les premiers temps de son séjour, par routine d’abord, puis, incertaine de la tournure que prendraient les choses, par désir de se garder quelques sympathies, elle avait continué d’entretenir, tant avec des personnes d’un commerce utile qu’avec de rares amies faites en Angleterre, une correspondance importante. Le succès définitif de ses entreprises l’avait interrompue presque subitement. Ce n’était certes pas pour son plaisir qu’elle consacrait, chaque semaine, plusieurs soirées à assurer de sa tendresse des indifférentes ou à répondre, avec la prolixité qu’elles exigent, à d’intarissables épistolières britanniques. Aussitôt libre d’en secouer l’assujettissement, elle s’était libérée de cette contrainte. De courts billets avaient succédé aux lettres, puis le silence en dépit de pressants rappels.
La seule à n’avoir pas été comprise dans cette proscription était sa vieille cousine, Mme Ardant. De celle-ci, pauvre et simple, indulgente et grave, Lola, bien que souvent elle l’eût contristée, pouvait dire sans mensonge qu’elle lui était chère. Son dévouement inaltérable et sa modestie en avaient fait pour elle, dès son enfance, une espèce de sainte domestique. Elle aurait confondu cette honnête parente en la mettant dans le secret de son aventure. Mais elle lui écrivait avec joie qu’elle était heureuse. C’était comme lui payer la rente légitime de l’humble effort qu’elle avait fait pour qu’elle le devînt. Une lettre à son adresse était expédiée de Luynes chaque lundi et la réponse, analytique comme un mémorial, en était toujours lue avec intérêt. A part, de loin en loin, timidement avouée, quelque difficulté pécuniaire de mince importance, la vieillesse effacée de Mme Ardant s’écoulait sans complications d’aucune sorte. Elle avait un matou et une belle-sœur: et tantôt son matou l’accompagnant, tantôt sa belle-sœur la suivant, elle partageait son temps entre la campagne, où cette dernière possédait une petite maison, et ses deux chambres sur la cour de la rue des Dames dont le matou, gras et fourré, était le vrai maître.
Un matin de février, sous un pâle soleil, Georges se promenait au bord du ruisseau lorsqu’il vit venir la jeune femme. Elle marchait d’un pas vif et semblait inquiète.
Lui montrant une lettre, elle lui dit:
--Ma cousine est souffrante. Elle me réclame. J’ai l’intention de partir aujourd’hui même.
--Pour quoi faire? murmura-t-il dans son saisissement.
--Sans doute pour la soigner!
--Alors, et moi?
Le bref éclat de rire dont elle fut saluée lui fit sentir l’impertinence de cette répartie.
--Vous figurez-vous, par hasard, que vous comptez seul?
Il garda le silence quelques instants. Cette nouvelle inattendue le déconcertait, ouvrait dans son esprit comme un trou plein d’ombre au fond duquel ne s’agitait aucune solution. Levant ensuite les yeux et domptant son trouble, il déclara à sa maîtresse qu’il comptait la suivre.
--Vraiment! fit-elle.
--Oui. Pourquoi pas?
--Dans un village perdu, c’est une idée!... Et le retour, après nous serait facile!
--Mais que vais-je devenir en votre absence?
--Vous essaierez de montrer du caractère, occupation assez nouvelle pour vous absorber, et vous attendrez dans la retraite que je vous revienne.
En vain supplia-t-il, évoquant Denise, insistant sur les dangers d’une séparation. Elle se bornait à sourire sans rien céder. Sa confiance dans l’empire qu’elle avait sur lui, la perspective d’une arrivée plutôt scandaleuse dans la bourgade insignifiante de Basse-Normandie où résidait alors Mme Ardant, suffisaient à la rendre inébranlable. Georges, de son côté, trouvait naturel qu’elle répondît négativement à son insistance. Il la prolongeait par devoir. Mais si, moins opiniâtre, elle avait fléchi, son embarras eût été tel qu’évoluant soudain il aurait repris contre elle toutes ses objections.
Elle espérait que son absence serait assez brève, la lettre qu’elle venait de recevoir n’étant pas, à proprement parler, alarmante. Cependant, la bonne dame était fort âgée. L’accès de grippe, même bénin, dans ce corps chétif, traînerait peut-être en longueur. Lola, dans tous les cas, ne repartirait que la santé de la malade ne fût en bonne voie. Elle fit promettre à Georges de lui écrire, et non à l’occasion, quand il s’ennuierait, mais tous les jours, régulièrement, et au moins huit pages. Il s’y engagea d’un air triste.
--Voilà de l’enthousiasme! dit la jeune femme. Que diriez-vous, demanda-t-elle pour le taquiner, si je vous quittais pour toujours?
Il inclina la tête et répondit:
--En ce moment, je crois, guère plus, guère moins...
Elle connut à son visage qu’il était sincère. Il devait faire un rude effort pour ne pas pleurer, et elle-même se sentit vraiment émue en se laissant aller sur son épaule et en tendant vers lui sa bouche pour qu’il la baisât.
--Grand enfant que vous êtes! murmura-t-elle. Ne serai-je pas de retour avant une quinzaine?
A quelques heures de là, sur la route d’Aix, elle lui répétait à mi-voix cet encouragement, parce que, dans la charrette qui les emportait, elle voyait ses mains crispées trembler sur les guides.
Tous deux étaient saisis de cette crainte obscure qui, présidant comme une revanche de leurs voluptés aux séparations des amants, même les plus brèves, les rend pathétiques et grotesques. La traversée de la ville les étourdit. Georges poussait dans son action le petit cheval et leurs regards, pleins d’amertume, s’évitant l’un l’autre, en observaient machinalement la crinière flottante. La jeune femme regrettait presque sa décision. Sur le quai de la gare, comme déjà le train s’ébranlait, ils se pressèrent une dernière fois les mains, n’osant s’embrasser.
Puis le poney reprit au pas le chemin du gîte. Son conducteur, à mesure qu’il en approchait, sentait jaillir des pensées nettes, mais désagréables, du fond mélancolique de ses réflexions. N’allait-il pas se retrouver seul avec Denise, endurer sans nul appui, nul dérivatif, le constant reproche de ses yeux? Un tel souci, à peine formé, lui parut indigne. Mais en vain fit-il appel à toute sa tristesse pour le recouvrir d’un plus noble. C’était comme si, ayant à craindre une agression proche, il s’était préoccupé d’un état morbide susceptible à la longue de l’inquiéter. Les exhortations qu’il s’adressait rendaient un son faux.
Ce lui fut un soulagement, aussitôt rentré, que d’apprendre que sa femme, souffrant d’une migraine, ne descendrait pas pour dîner. Il ne crut pas au malaise une seule minute, mais conclut de son désir de rester chez elle à une timidité qui l’enhardit. Claude vint, en gambadant, le rejoindre à table. L’enfant portait déjà sur toute sa personne comme un signe matériel d’affranchissement. Ses réparties étaient plus vives, ses regards plus droits, ses gestes moins prudents et plus naturels. Le repas terminé, huit heures sonnaient. Georges le conduisit dans son cabinet et lui montra des images pour le distraire. C’était une collection d’estampes satiriques. Le petit garçon s’en amusait sans toutes les comprendre. Il se surprit à lui donner des explications et à sourire quand il battait naïvement des mains. Sa pensée, de temps en temps, fuyait vers Lola, qu’il se représentait allongée sur une banquette grise, ses grands yeux dilatés dans la pénombre, emportée vers le centre à toute vapeur. Assurément, de la tendresse frémissait en lui; mais aussi, et très vive, la satisfaction de se sentir pour quelques jours maître de ses actes.
L’espèce d’orgueil qu’il en conçut, en le tonifiant, lui rendit un équilibre assez compromis par la perspective d’affronter prochainement Denise. Tout, dans leurs tête-à-tête, lui serait pénible. Mais ce qu’il redoutait en premier lieu, c’était de s’y montrer dans la sotte posture de qui subit une influence exercée de loin. Indépendant, il était prêt à toutes les audaces. Sa personnalité sans lésion pourrait écraser, comme un corps sain peut s’employer à gagner une lutte dans le mépris complet de tout ménagement. Voués d’avance à l’échec pour cette raison, tels coups déconcertants cessaient d’être à craindre. Mais n’était-ce pas grandir Denise et l’estimer trop que de lui accorder l’énergie d’en porter aucun?
De fait, la malheureuse était confondue. Si Georges avait pu lire dans ses pensées tandis que s’écoulaient les heures de la nuit où leur ménage se retrouvait dans son isolement, il se serait bientôt senti parfaitement tranquille. Etourdie par le départ de l’institutrice, Denise, qui en connaissait à peine la cause et se demandait jusqu’à quel point elle était exacte, s’efforçait d’imaginer avec vraisemblance la péripétie qui suivrait. Elle aurait pu la colorer d’un vague optimisme. Mais tant de déceptions l’avaient éprouvée que sa méfiance, devenue presque maladive, lui faisait craindre un nouveau piège dans tout incident. Ce parti de s’éloigner qu’avait pris Lola ne marquait-il pas le début d’une machination dont la fin, détestable et tournée contre elle, lui apparaîtrait avant peu? Georges, à son tour, n’allait-il pas déserter la Cagne? L’incertitude, douloureusement, lui battait les tempes, ainsi qu’une bille longtemps captive et soudain lâchée les parois sonores d’un grelot. Sa situation antérieure était accablante: mais elle l’avait mesurée, la connaissait, et se surprenait, pleine de honte, à la regretter devant les inquiétudes que jetait en elle une conjoncture en apparence faite pour la réjouir.
Son attitude portait l’empreinte de ce désarroi lorsqu’elle reparut devant Georges. Elle donnait l’impression d’une créature qui se sent menacée d’un danger terrible et se demande de quel horizon il va fondre. Ses regards divaguaient, effarouchés, et ses gestes, sa voix, sa physionomie, plus encore qu’à l’ordinaire, manquaient d’assurance. Georges était trop avide de noter ce trouble et s’y attendait d’ailleurs trop pour ne l’avoir pas démasqué au premier indice. L’avantage qu’il lui donnait le mit à son aise. Il affecta une complète liberté d’esprit, se bornant à prévenir par quelque raideur toute tentative d’indiscrétion qui pourrait percer. Ainsi se trouvèrent-ils, dès le premier jour, plutôt affrontés qu’adversaires, chacun gardant pour soi les questions brûlantes qui les auraient jetés l’un sur l’autre. La présence, entre eux, de leur fils leur permettait d’avoir une pensée commune. Ils en tiraient parti sans trop se contraindre.
C’est peut-être un des effets de l’éducation les plus dignes d’être généralement admirés que cette maîtrise de soi qu’elle donne à deux êtres dans les instants les plus critiques de leurs différends. Ils se haïssent, ou se méprisent, ou se soupçonnent, ce leur serait un soulagement que de s’en ouvrir avec une violence étourdie. Mais l’étranger, les domestiques, les enfants sont là. Leur visage se compose par respect d’eux-mêmes, non moins que par souci d’un certain prestige qu’ils doivent exercer autour d’eux. Leurs sentiments tyrannisés s’aigrissent et s’enragent, mais les apparences sont sauvées. Nul ne peut invoquer pour les desservir un spectacle de bassesse qu’ils auraient offert.
A observer une contenance qui fît illusion, à glacer de douceur son amertume et de politesse ses instincts, Denise avait, d’ailleurs, seule un vrai mérite, et encore l’incertitude qui la tourmentait était-elle de nature à le diminuer. De quel point, en admettant qu’elle l’eût osé faire, se serait-elle élancée pour attaquer Georges? Toute hypothèse n’était-elle pas également plausible? Le supplier de demeurer s’il comptait rester, d’empêcher que Lola ne revînt chez eux si justement elle n’en avait pas l’intention, c’était s’offrir vaincue d’avance à son ironie. Une réplique l’abattrait, la confondrait, et nul effort ne parviendrait à combler ensuite ce désavantage initial. Elle aurait pu lui demander un éclaircissement: mais la réponse qu’il eût donnée l’aurait engagé, alors qu’en le laissant à ses réflexions elle pouvait, à la rigueur, espérer du temps qu’il les inclinerait vers la sagesse.
Car elle faisait à Elpémor un dernier crédit. Les longues parties de la journée qu’il passait loin d’elle, elle aimait mieux ne pas douter qu’il ne les vécût dans les débats méticuleux d’une crise de conscience. Cependant, aucun remords n’en comblait les vides et elle se méprenait sur leur emploi. Il les laissait fuir dans l’ennui. Quarante-huit heures avaient suffi à le décevoir sur le plaisir qu’il attendait de sa liberté; il lui semblait s’être réjoui d’une mutilation et il n’aspirait plus qu’à l’heureux moment où il irait à la gare d’Aix recevoir Lola.
Une lettre lui parvint au bout de cinq jours. La jeune femme, sans du reste s’en excuser, expliquait son silence par l’état de santé de Mme Ardant qui lui causait, affirmait-elle, un sérieux souci. Le docteur n’était pas sans inquiétude. Il visitait la malade matin et soir et ne pourrait se prononcer avant une semaine.
Lola se voyait absente pour un mois. Elle en marquait un peu d’humeur tant à cause de Georges qu’à raison des études de son élève qui menaçaient ainsi d’être interrompues. Et elle invitait son amant à la remplacer en consacrant sur ses loisirs, qu’elle savait nombreux, quelques heures par jour à l’enfant. A sa lettre était joint un étroit programme. Il lui était recommandé de s’y conformer.
La perspective de se vouer à instruire son fils, à lui inculquer avec méthode ces notions élémentaires qu’il voyait de haut comme une poussière formant la base de ses connaissances, était plutôt de nature à consterner Georges. Le métier de pédagogue lui semblait ingrat, il en ignorait toute la pratique et ne s’y croyait, au demeurant, aucune aptitude. Mais le ton de la lettre était péremptoire. C’était moins un désir qui s’y exprimait qu’un ordre à exécuter point par point; et dans les sentiments où le tenait l’absence de Lola, Elpémor trouva plus doux de lui obéir que de suivre les conseils de sa nonchalance.
La fraîche intelligence du petit garçon était d’espèce à stimuler l’intérêt d’un maître. Les fessées et les taloches de sa gouvernante l’avaient, en outre, accoutumé, qu’il s’y plût ou non, à montrer du zèle en toute chose. Georges fut étonné de son attention. Il ne le fut pas moins, dès le premier jour, de l’étendue relative de son savoir, assez poussé déjà sur différents points au lieu d’être borné, comme il le pensait, à la division par deux chiffres et aux récits les plus frappants du règne de Clovis. L’ayant interrogé à bâtons rompus, il constata dans ses réponses une sagacité qu’un certain air, tenu de lui, rendait malicieuse. Toutes les idées qu’il se faisait d’une tête de neuf ans en furent subitement confondues.
Sa curiosité s’excita. Les leçons se donnaient chaque matin chez lui, et elles joignaient à la vertu d’un fond substantiel la séduction du tour le plus familier. Le professeur s’inspirait des réflexions faites pour régler le niveau de son enseignement. Mais parfois, emporté par son sujet, il se laissait aller à des digressions dont il ne s’avisait qu’en regardant Claude, visiblement désemparé et en peine de suivre: c’était alors pour lui un réel plaisir que d’entendre son élève lui poser soudain une question indiquant que, malgré leur aridité, certains points de l’intempestif développement avaient sollicité son intelligence.
--Tu n’es pas, lui disait-il, tout à fait un sot. Je finirai par faire quelque chose de toi!
L’enfant rougissait de fierté et son père, le remarquant, se sentait ému. Ainsi s’établissait le subtil contact grâce auquel, sans peut-être s’aimer plus fort, ils prenaient conscience l’un et l’autre de s’être jusque-là toujours ignorés.