L'imposture

Part 12

Chapter 123,766 wordsPublic domain

Rarement jeune ambitieux connut telle fortune que ce fils de magistrat obscur, candidat malheureux à l’agrégation ès lettres, mal noté par ses maîtres, presque renié par les siens, et qu’un livre étrange venu à son heure fit tout à coup célèbre, mais de cette espèce de gloire qui ne se ménage pas, qui se donne une fois pour toutes, à pleins bras, comme une fille. Par quelle rencontre ce garçon, alors si vivant, si insolemment vivant, retrouva-t-il sans l’avoir cherché--ainsi que son bien légitime--le secret perdu de la médisance assassine, d’une perversité si calculée qu’on n’en trouverait pas d’exemple depuis ces ténébreux petits-maîtres du dix-huitième siècle? Le roman à clef, divertissement spécial désormais noté d’infamie, tombé à des entrepreneurs sans vergogne, se trouva soudain réhabilité par un jeune inconnu qui ne savait rien du monde que ce qu’il en traîne dans les cabarets à la mode, où l’avait introduit une gourmandise--pour mieux dire une voracité--mais si franche, si loyale, si bon enfant, qu’elle lui avait gagné des cœurs. On doit néanmoins ajouter qu’il rédigeait dans le même temps plusieurs chroniques gastronomiques fort savantes, dont il savait payer habilement son écot.

Lorsque _Mécène et ses suivantes_ parut deux ans plus tard, la censure académique fit silence, et le public hésita quelques semaines à l’entrée du mauvais livre, dont il guettait les lumières et les cris à travers les fentes de la porte. L’hésitation dura jusqu’aux vacances, l’enthousiasme des casinos finit par l’emporter. Ce livre plein de lueurs, à la limite de la grande satire, où l’auteur n’atteignit jamais, car il est insensible, non pas seulement à l’indignation, mais au dégoût même, fut porté aux nues; et il est juste de dire qu’il achevait de libérer le public de la tyrannie abjecte d’un vieillard obsédé d’une lubricité dégoûtante, accommodée au goût des professeurs grâce à un jeu de notes et de fiches reliées entre elles par des rosseries volées aux brasseries des boulevards, mais transformées par un emploi judicieux de la mythologie. _Mécène et ses suivantes_ atteignit le trois cent soixantième mille en peu de mois. Dès ce moment, M. Guérou fut un auteur à la mode, et chaque aube le vit sommeillant dans un de ces lieux de plaisir où se tient le sabbat de tous les démons de l’ennui. L’ancien chroniqueur fit la loi dans les cabarets où il n’était jadis que toléré. Il y rendit des arrêts sans recours, et son ventre pointait déjà sous la nappe.

C’est alors que cet homme singulier donna les premiers signes de lassitude, et la publication d’un second livre assomma ses thuriféraires, fit le vide autour de lui. Sur la foi de sa gourmandise, de son franc rire dont personne n’avait encore noté le hennissement, on l’avait tenu pour un amuseur inépuisable en malices et facéties, et il se dénonçait soudain. Son livre, écrit sous la forme d’un journal, notait avec une précision, une autorité, une cruauté sans égales non plus les faits divers de la vie parisienne, mais les événements de sa propre vie, et avec une telle minutie, une si froide impudence que la suite de ces aveux calculés, impitoyables, d’une effrayante monotonie, néanmoins impossibles à éluder, car on se trouve entraîné dans leur déroulement logique ainsi que dans la succession d’un cauchemar, causait une espèce de malaise qu’un petit nombre seulement des lecteurs de _Mécène et ses suivantes_ fut capable de supporter... L’illustre éditeur, qui avait spéculé sur un triomphe, garrotté par un traité léonin, dut se résigner au désastre. Mais l’auteur n’y perdit que peu, car délaissé de son public, il vit aussitôt se ranger sous lui une troupe dévote qui le reconnut pour son chef. Et le succès, en Allemagne surtout, fut immense.

Son troisième livre décida probablement de son destin. C’est le chef-d’œuvre d’une âme aride, c’est la gageure d’une intelligence dont la recherche enragée a quelque chose d’héroïque, mais qui, livrée à elle-même, réduite à se dévorer ainsi que l’animal légendaire, s’épuise à mesure qu’elle avance et s’arrête condamnée sur la route affreuse qui aboutit ensemble à la perfection et au néant. Les vices, qui tenaient dans son second livre tant de place, ne sont évoqués cette fois que par allusion, avec méfiance. Il semble que l’auteur dédaigne déjà cette part encore trop positive de sa vie. Il nous condamne à n’en connaître que les intentions, et ces intentions n’aboutissent qu’à la vaine fécondation d’intentions nouvelles, qui se perdent elles-mêmes dans le vide.

Puis c’en fut assez pour jamais: M. Guérou n’écrivit plus rien. Après un temps de surprise, le silence finit par être accepté par tous comme l’aboutissement nécessaire d’une introspection creusée jusqu’au sacrifice total, jusqu’à l’absorption du regardé par le regardant. Dès lors, il reçut l’espèce de consécration universelle, si rarement donnée aux artistes vivants, et il sut porter avec esprit sa renommée. Riche sans doute de quelque héritage ignoré, traitant magnifiquement ses hôtes, providence discrète d’étrangers faméliques qui portaient au loin sa gloire, administrant son redoutable orgueil avec une prudence consommée, trop habile, ou indolent, pour se compromettre en rien, il vit peu à peu s’asseoir à sa table, qu’il avait somptueuse et généreuse à souhait, les convives les plus divers, et les renvoyait contents. Mais nul d’entre eux ne se vanta jamais de connaître le fond d’un tel homme. On lui donnait des vices sans pouvoir le convaincre d’aucun. Son dédain de l’argent était proverbial, son obligeance reconnue, sa tolérance infinie. Et néanmoins, le silence tout à coup gardé sur lui-même, après un double scandale, ne lui fut jamais pardonné. La dignité de cette vie en apparence publique, bien qu’elle ne laissât rien paraître de ses douleurs ou de ses joies, semblait un défi à la curiosité, jadis excitée avec tant d’art, et qui dévora ce qu’elle put atteindre de cette victime difficile et réservée. Elle assista, sans pitié, à l’incessante dégradation du misérable envahi par la graisse, étouffé par une obésité monstrueuse, et attendit impatiemment la mort pour ouvrir les secrétaires et cambrioler les dossiers. Mais elle n’apprit jamais rien.

* * * * *

M. Pernichon attendit vingt minutes. L’immense appartement, loué depuis peu, gardait les traces d’une installation récente et hâtive, la couleur des papiers, l’odeur de colle et de peinture fraîche, et cette autre odeur du molleton des draperies neuves. Le salon était encore tel que l’avaient laissé les invités à l’instant de leur brusque départ, et son extrême désordre semblait près de trahir un secret, comme si les choses inanimées eussent retracé, avec une implacable précision, dans leur immobilité sinistre, quelques-uns de ces gestes fugitifs qui, en dépit des paroles, dénoncent les âmes. Et bien que le trouble du malheureux publiciste l’empêchât de faire aucune remarque sérieuse, et qu’il se répétât tout bas, mécaniquement, la phrase d’excuse méditée sur le palier sans pouvoir y changer un mot, il sentit néanmoins confusément que cette suprême tentative était une faute de plus, probablement irréparable.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Monsieur vous prie de passer dans sa chambre, dit une voix. Il est trop fatigué pour vous recevoir ici.

Pernichon l’entendit mal, mais obéit cependant. Il traversa en aveugle une pièce beaucoup plus sombre, une galerie, franchit le dernier seuil, et aperçut enfin l’hôte mystérieux, qui, levant à peine une main bénissante, les paupières mi-closes, la bouche tirée en dedans par l’imminente paralysie, ne lui donna d’abord en manière de bienvenue qu’un bredouillement presque indistinct. Puis, cette espèce de cadavre dans son linceul de graisse s’agita tout à coup, et les doigts gonflés serrèrent les siens avec une vigueur surprenante.

--Maître, fit d’un trait l’auteur des _Lettres de Rome_, je viens vous supplier de croire que je regrette profondément, cruellement, d’avoir été la cause involontaire d’une scène fâcheuse à tous égards, et vous prier de me pardonner...

--Vous pardonner! s’écria M. Guérou. Vous m’offrez des excuses! Je pensais que vous veniez recevoir des félicitations.

Il contempla une seconde le petit homme tremblant, pinça les narines pour flairer de loin sans doute le vieux pardessus trempé de pluie, saisit tout d’un regard et dit:

--Vous les avez assommés! Ils ont aujourd’hui trouvé leur maître. C’est un beau coup!

Pernichon, stupéfait, inclina la tête et se tut.

--Voyez-vous, reprit l’infirme avec une atroce ironie, tout homme digne de ce nom d’homme rencontre une fois dans sa vie l’occasion, la divine occasion... Vous avez sauté dessus, un peu brutalement, je l’avoue, au risque de la renverser. J’aime l’audace. A votre âge, c’est presque une forme de la prudence... Et maintenant, qu’allez-vous faire? dit-il, après un silence, paternellement:

Le rouge vint aux joues du malchanceux. Il ne voulait pas douter d’être mystifié, il en sentait déjà la honte. Et pourtant, si féroce qu’elle fût, la curiosité de M. Guérou touchait inexplicablement son cœur... Il eût voulu le remercier.

--Je ne plaisante pas! continua l’auteur de _Mécène_, comme s’il lisait dans le pauvre regard plein de larmes, je sais très bien qu’il faut faire la part du hasard, des circonstances... Votre mérite n’en est pas moins grand. Ne vous y trompez pas, mon cher jeune confrère. Le coup a été rudement porté. Achèverez-vous votre homme, oui ou non? Vous voyez que je parle franchement.

--L’achever, maître! dit Pernichon. Vous vous moquez de moi? Je voulais justement... Enfin, je n’ai pas de haine contre M. Catani, et il me serait d’ailleurs bien difficile de lui faire aucun tort sérieux.

--Aucun tort? Aucun tort sérieux... Qu’en savez-vous? Une seule parole peut tout, pourvu qu’elle soit dite à propos... Entre nous, mon ami, les gens ne redoutent que le scandale. Quiconque est réduit par l’injustice au désespoir a toujours cette ressource-là! Il est vrai que l’hypocrisie universelle est solide: pour la faire sauter, il faut une rude charge de poudre, et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, le sapeur saute avec sa mine.

--Je voulais... c’est pourquoi je voulais justement... répéta Pernichon.

Puis il s’arrêta, étranglé par l’angoisse. Sûr d’avoir été deviné, il ne se sentait néanmoins plus le courage d’avouer sa faiblesse; il savait qu’on attendait désormais de lui qu’il la montrât, qu’il la livrât sans pudeur... Elle était là, elle était prête, et le regard qu’il sentait toujours fixé sur le sien la réclamait impérieusement mais il n’osait pas la donner.

--Dites-moi ce que vous voulez, allons donc! fit M. Guérou. Je me doute bien que vous n’êtes pas venu ici pour me présenter seulement des excuses: j’en ai déjà tant reçu! Mais on me fait rarement l’hommage d’une douleur sincère, ingénue, sans détours--enfin, si j’ose parler ainsi--d’une douleur vierge, vierge comme l’or... Je vous sens profondément malheureux.

Sa voix s’embarrassa sur les derniers mots, et il reprit péniblement son souffle à petits coups.

--Ce que je viens de dire ressemble à une plaisanterie, une forfanterie un peu cynique. Ne le croyez pas! La souffrance d’autrui ne peut plus rien pour moi, absolument rien... Ce sont des bêtises d’envieux. Car j’ai encore des envieux, moi! (Il souleva pesamment son torse.) Vous voyez: on ne décourage pas l’envie.

--Maître, balbutia Pernichon, ce que j’attends de votre bonté...

--Ne me parlez pas de bonté! s’écria M. Guérou. Vous êtes venu à moi... (mais si! je le sais...) plein de préjugés, en désespoir de cause. Parions même que Ludovic vous y a poussé, hein? Je devrais dire Mgr l’évêque de Paumiers, mon vieux camarade de Normale, quel imbécile! Jeune homme, c’est sans doute une loi de ma nature: le prêtre médiocre exerce sur moi une espèce de fascination. Cela réveille en moi un appétit. Cela excite encore une cervelle qui n’est probablement plus qu’une petite pelote de graisse. Je parle du prêtre médiocre, car sitôt évadés, rendus libres, ce ne sont, entre nous, que des bonshommes ennuyeux. Témoin ce Loisy, que j’ai tant aimé, devenu un pédant rageur et qui m’assomme... Mais Ludovic!

--Mgr Espelette m’a donné ce conseil, en effet, avoua Pernichon. Il a toujours été très bon, très bienveillant...

--La bienveillance même! cria M. Guérou d’une voix aiguë. N’allez pas prendre au tragique une plaisanterie amicale! Venons-en plutôt aux choses sérieuses: Vous voulez vous venger de M. Catani? eh bien, j’ai là dans un de mes tiroirs, pour vous, rien que pour vous...

Il appuya sur un timbre.

--Je vous jure! protesta l’Auvergnat au désespoir.

--Ne jurez pas, continua paisiblement M. Guérou, vous me remercierez tout à l’heure. Les plus grands de nos plaisirs, jeune homme, sont ceux que nous repoussons d’abord, parce que nous craignons sottement pour notre fragile machine... Nous sommes encore plus paresseux pour jouir que pour souffrir, est-ce bête?...

Il sonna de nouveau.

--J’appelle mon infirmier, expliqua-t-il, déjà oppressé sans doute à la pensée de l’effort qu’il allait tenter. Depuis des mois, je ne puis plus me passer de ses soins. C’est un serviteur dévoué.

A l’instant même, ce serviteur dévoué parut sur le seuil, et Pernichon vit avec stupeur un vigoureux gaillard, serré dans un tablier bleu de garçon jardinier, le visage barré d’une épaisse moustache d’un noir de jais, les manches retroussées sur des bras énormes et velus.

--Demandez Lucie, murmura tout bas M. Guérou à son étrange gardien, sur un ton presque suppliant. Elle tient les jambes, lorsque vous me soulevez par les épaules, et j’en éprouve un grand soulagement. Car vous m’avez un peu brutalisé hier, mon ami.

--Mademoiselle est en course, dit le géant d’une voix dont il s’efforçait pourtant de changer le timbre. Que Monsieur m’empoigne seulement par le cou, et je réponds du reste.

--S’il ne fallait que patienter une minute?... reprit presque timidement l’infirme.

--Mademoiselle est en course à Saint-Leu, dit l’homme, chez l’ami que Monsieur sait, pour lui porter la lettre. Il est naturel, conclut-il avec un effroyable accent, qu’elle ne peut rentrer avant ce soir dix heures, ou onze; si Monsieur peut patienter jusque-là.

Il n’attendit pas la réponse, s’arc-bouta. L’illustre écrivain lia péniblement ses bras autour du cou, en gémissant. Le garçon roidit les reins, et Pernichon vit sur les biceps gonflés se dessiner en sombre un tatouage compliqué, mal effacé par l’acide...

M. Guérou reprit lentement son équilibre, chancelant sur ses courtes jambes, les bras demi-tendus ou agités d’un mouvement convulsif à chaque faux pas, le regard rapide et anxieux dans la bouffissure inerte de la face. Il s’approchait de la fenêtre, tâchant de guider par petits coups, de biais, la masse molle de son corps.

--Monsieur va rudement mieux, dit l’homme. Dans six semaines, deux mois, Monsieur trottera comme un lapin, c’est couru. La jambe reprend, et, depuis quelques jours, la fesse est bien plus ferme, oh! là là!

Sur un signe de M. Guérou, et après un dernier coup d’œil complice, il sortit.

--C’est un masseur extraordinaire, confia M. Guérou, avec un sourire navrant. Je vous demande pardon, il est affreusement mal élevé, mais sincère... Il a servi onze ans dans la Légion...

Des deux mains il avait saisi l’angle du meuble, puis, toujours geignant, il fit glisser la tablette, prit une liasse et regagna lentement son fauteuil. Mais Pernichon ne crut pas pouvoir supporter plus longtemps le spectacle du monstrueux marmot à cheveux gris dont chaque pas hésitant était comme une parodie sacrilège de l’enfance: il se leva d’un mouvement convulsif:

--Je désirerais... Je n’ai probablement pas le droit d’accepter de vous... un service dont je ne crois pas être en mesure de tirer le profit que vous pensez--du moins pour l’instant, dit-il sans oser lever les yeux.

M. Guérou éclata de rire.

--Vous n’en tirerez aucun profit, je le sais bien, que diable! cria-t-il. Nous ne nous comprenons pas: laissez-moi faire. J’ai toute ma tête, cela ne m’arrive pas tous les jours. Asseyez-vous ou restez debout, ça m’est égal. J’en ai d’ailleurs pour cinq minutes. M’écoutez-vous?

--Oui, monsieur, dit Pernichon, vaincu.

L’auteur d’_Eurydice_ eut un véritable soupir de soulagement.

--J’aime votre franchise, fit-il. Vous êtes un bon, un excellent jeune homme de l’espèce la plus commune. Cela me rafraîchit de vous voir. Il y a là dedans (il frappa du plat de la main sur la liasse) de quoi gêner furieusement le vieux Catani, et quelques autres. Ne vous troublez pas: ce n’est rien, c’est le plus insignifiant de mes petits dossiers--une collection unique! Depuis vingt ans, je classe, je mets en ordre, je bourre ma mine: voilà mon œuvre.

--Je ne comprends pas pourquoi... ce qui me vaut... protesta timidement Pernichon, rouge de honte.

--Nous y voilà, dit l’infirme. Vous êtes venu à propos, rien de plus... J’ai de tristes pressentiments, jeune homme, cela ne va guère, je ne vivrai pas longtemps ici, je n’aurais pas dû quitter Barfleur, j’ai rompu des habitudes. Bref, je me sens de la pitié pour vous. Je ne suis plus capable d’admirer grand-chose, mais j’ai apprécié votre audace, je vous ai trouvé courageux.

--Ne vous moquez pas de moi, murmura Pernichon. Je n’ai montré aucun courage: je me suis laissé emporter. Je suis réellement très malheureux.

--Le vrai courage s’ignore soi-même, déclara M. Guérou. Vous vous jugez mal. Pour moi, je vois votre pensée comme dans un miroir. Hein? Vous n’en pouvez plus, vous êtes à bout. Vous iriez baiser la main de Catani, ramasser votre pardon avec les gencives, que sais-je? Hein? Vous iriez? Ce serait bon. Au lieu qu’il vous faut entamer la lutte, rendre coup pour coup, faire le brave.

--Je ne ferai rien de pareil, monsieur, dit Pernichon, vous le savez bien. Même si j’étais capable d’utiliser les armes que vous mettez à ma disposition, on n’aurait pas beaucoup de peine à les retirer de mes mains. Et pour demander pardon à M. Catani, il est trop tard. J’ai perdu ma place. Je suis l’homme d’une place. La place perdue, l’homme n’est rien.

M. Guérou prit un journal sur la table, en fit une espèce de torche, qu’il acheva de tortiller soigneusement, l’alluma, saisit la liasse et jeta le tout, pêle-mêle dans la cheminée. La flamme jaillit et ronfla. Alors, mais alors seulement, les nerfs surmenés de Pernichon se brisèrent, et il éclata en sanglots, les yeux secs.

--Rien ne vous retient plus, c’est mieux ainsi, dit l’autre posément, avec un regard atroce. Oui, rien ne vous empêchera désormais de vous tuer, pour peu que vous en sentiez l’envie. Car vous en avez envie. Remarquez, en passant, que les circonstances ne justifient pas le moins du monde un suicide: la plupart de vos maux sont imaginaires, et vous exagérez les vôtres comme à plaisir. Il vous coûterait moins de vous tuer que d’avouer à présent que vous vous êtes affolé pour rien. Vous êtes vaniteux. Toutes les passions peuvent mettre un jour le revolver en main, mais à la fin du compte, c’est la vanité qui tue. Si j’étais vaniteux, je serais mort depuis longtemps. Notez encore qu’après tout, vous ne vous tuerez peut-être pas, vous êtes libre. Seulement, j’ai lu ça sur votre visage, dès votre premier pas dans ma chambre.

Chacun de ces mots, chargés de substance, venait frapper, l’un après l’autre, avec une horrible précision, le même point de la conscience, et l’angoisse de Pernichon s’en trouvait comme engourdie. En dépit d’un premier mouvement de terreur, il avait écouté cet aveu de sa profonde et secrète pensée, fait par une autre bouche que la sienne, et il en éprouvait à mesure un soulagement indicible. Le regard qu’il attachait sur M. Guérou était d’un esclave, mais ce regard, c’était à présent M. Guérou qui l’évitait.

--J’ai dit la même chose à Laudat, en 1918, reprit l’auteur de _Mécène_ avec un rire forcé. Vous connaissez Laudat? Il ne s’en porte pas plus mal aujourd’hui... Mais je serais désolé de vous avoir déplu.

--Vous ne m’avez pas déplu, murmura l’Auvergnat dans un rêve.

--Tant mieux! s’écria gaiement M. Guérou. Vous sortirez de là, jeune homme! Un bon coup de sonde est toujours le bienvenu, même s’il fait mal... Mais je ne voulais que plaisanter. Voyez-vous: je suis fabuleusement sensible à certains états comme le vôtre. Je vous désignerais dans la rue, à vingt pas, l’homme dont la résistance morale est à bout, l’homme qui va se rendre... A la veille d’une bataille décisive, entre deux généraux, je pourrais parier à coup sûr pour le vaincu... Ça n’est pas drôle!... Et maintenant, permettez!... Je voudrais que vous ayez l’obligeance d’entr’ouvrir la fenêtre, à votre gauche... là... oui! Vous n’avez qu’à étendre le bras... Merci. Je ne me sens pas bien...

Il suait à grosses gouttes.

--Vous voyez ce petit tas de cendres? reprit-il après un silence, en désignant du doigt la cheminée. Je suis satisfait de l’avoir détruit. Le reste suivra. Je n’en veux plus... Figurez-vous que j’avais écrit des... enfin, il faut bien l’avouer!... des Mémoires! Est-ce assez bête? Je les ai détruits aussi. Qui le saura?

(Il jeta furtivement sur Pernichon un regard qui le condamnait, l’effaçait déjà du monde des vivants.)

--Qu’allez-vous faire en sortant d’ici? interrogea-t-il tout à coup.

Le malheureux eût été incapable d’imaginer le moindre mensonge. Il répondit, fasciné:

--Je comptais écrire un mot à M. l’abbé Cénabre.

--Excellente idée! triompha M. Guérou. Excellente idée! Cénabre peut vous servir.

Un long moment, il mâchonna d’autres paroles indistinctes. La sueur coulait régulièrement de son front, et il l’épongeait parfois d’un geste nerveux, fatigant à regarder. Sans doute quelque chose commençait de l’emporter lentement dans son cœur sur la curiosité impitoyable, à peine soupçonnée d’un petit nombre, et dont il garderait à jamais le hideux secret. Enfin, il haussa les épaules, pour dire aussitôt, avec une espèce de tendresse:

--Comment diable êtes-vous venu me trouver ce soir?

Mais l’Auvergnat, décidément apaisé, ne résistait plus, s’abandonnait. Sa pauvre âme, préparée à cette détresse voluptueuse par l’anxiété des dernières semaines, brisée par l’immense effort qu’il avait fait ce jour même, il se donnait à l’homme étrange qui lui parlait un nouveau langage, qui le traitait ainsi en égal. Tout le passé n’était qu’un rêve. Le présent même s’évanouissait. Jamais l’idée du suicide n’avait été dans son esprit plus vague, plus inconsistante, moins formulée, et pourtant jamais encore elle n’avait été si vivante. Le cerveau la concevait à peine, elle était comme la morose rumination de l’être tout entier. La conscience, déjà vaincue, faisait silence.

--Pour la raison que j’ai dite; j’y avais été poussé par Mgr Espelette...

--Je m’en doutais! s’écria M. Guérou. Cela donne la mesure de son bon sens... Vous avez connu l’abbé Dardelle?

--Non, monsieur, dit Pernichon.

--Il vous ressemblait; je crois l’entendre. C’était un de ces faibles de la pire espèce de faibles, de ces ambitieux qui ont besoin de sympathie, et pas de santé--un autre Pernichon. Je l’ai vu avant son départ pour la Belgique, un soir--attendez!--non, c’était un soir de décembre, un soir d’hiver... Pourquoi vous autres, vous jetez-vous toujours dans la gueule du loup?

Il s’arrêta brusquement, prêta l’oreille. Un cri aigu éclata non loin d’eux, dans le silence, s’éteignit aussitôt. L’Auvergnat n’entendit plus que la respiration de l’infirme, devenu rauque et brève.

--Jules! cria-t-il tout à coup d’une voix tonnante.

Il fit, pour atteindre la sonnette, à quelques pas, un immense effort. Mais comme il étendait la main, la porte s’ouvrit doucement, et l’ancien légionnaire fit paraître dans l’entrebâillement une face transfigurée par l’insolence et la peur.

--Vous m’avez menti! cria de nouveau M. Guérou.