Part 13
Son agitation était si extraordinaire que Pernichon le crut d’abord frappé de démence. Malgré lui, son regard chercha celui de l’infirmier pour y trouver la même crainte, mais à sa grande surprise, il ne vit dans ce regard qu’une soumission désespérée, et il se sentit étreint par la déception des rêves, lorsque les visages qui passent ne reflètent rien de notre angoisse.
--Me voilà, monsieur, dit alors derrière lui une voix inconnue.
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Ce qui venait d’apparaître se rencontre rarement en plein jour, en pleine lumière, dans un appartement à la mode. Peut-être cette disproportion faisait-elle d’ailleurs à elle seule la singularité du spectacle. Mais le contraste était trop fort, déchirait trop le cœur.
Le cou de M. Guérou s’empourpra, tandis qu’une tache blême s’élargissait autour de ses lèvres.
--Sortez! qui vous appelle? Sortez donc! cria-t-il de la même voix tonnante.
Pour fuir plus vite, la petite fille passa par-dessus la table basse où fumait encore la théière sa jambe maigre et son bas sordide. Pernichon vit la face lamentable couleur de peau morte où luisaient des yeux que la terreur rendait farouches. Avait-elle dix ans ou quinze ans?... Elle disparut.
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--Que t’ai-je dit? reprit M. Guérou. Comment laisses-tu courir çà et là cette petite ordure?
--On n’en est plus maître depuis que la garçonnière de la rue d’Ulm est fermée! fut la réponse.
Pour la première fois depuis le début de cette scène bizarre, l’infirme parut se souvenir de la présence de Pernichon, et il se contenta de hausser les épaules avec une indifférence affectée.
--C’est la faute de Monsieur qui croyait que j’avais frappé Mademoiselle, remarqua le masseur en tablier bleu. Mademoiselle est bien là-bas comme j’ai dit. Voyons! je n’ai jamais seulement touché Mademoiselle, c’est des histoires. Mais je ne puis pas venir à bout de celle-là. Elle m’a mangé la moitié d’un kilo de sucre: je fais Monsieur juge.
--Assez! interrompit M. Guérou. Je suis las de toutes ces histoires. Allez-vous-en!
Il se laissa retomber dans son fauteuil, les deux mains croisées sur son ventre, la tête inclinée très bas. D’ailleurs, le silence de Pernichon visiblement l’exaspérait. Enfin, il éclata:
--Vous avez des vices, vous?
--Moi? balbutia Pernichon, épouvanté... Oui... non... c’est-à-dire...
--Ce que le vice a de bon, reprit l’auteur de _Mécène_, subitement calmé, c’est qu’il apprend à haïr l’homme. Tout va bien jusqu’au jour où l’on se hait soi-même. Car enfin, mon garçon, je vous demande: haïr en soi sa propre espèce, n’est-ce pas l’enfer? Croyez-vous à l’enfer, Pernichon?
Il n’attendit pas la réponse.
--Moi, j’y crois, fit-il. Tenez, n’allons pas plus loin: ma maison est un enfer. Vous verrez que je n’aurai pas la consolation de mourir à Paris: je devrais retourner à Barfleur, je m’y fais mieux obéir. Ce que vous venez de voir n’est qu’un épisode entre mille. Depuis que je suis immobilisé par cette abominable enflure, ma pauvre vie reflue à la surface ainsi qu’un égout engorgé. Jules est trop bon: il n’a pas la poigne... Et quelles lettres atroces je reçois, mon ami!
Il s’arrêta, fixa sur son interlocuteur un regard étonné. Sans doute une part de ces paroles mystérieuses restait une énigme pour M. Pernichon, mais il venait de comprendre que l’infirme était, lui aussi, à une de ces minutes où le plus tenace ou le plus rusé se renonce. Et l’on doit dire que M. Guérou offrait en effet, à son tour, l’image même et comme le spectre de la déroute intérieure.
A présent la tête énorme semblait flotter de l’une à l’autre épaule, telle une épave sur une eau morte. Le lamentable écrivain parut même un instant absorbé dans une méditation grotesque, et M. Pernichon le crut d’autant plus aisément que le prompt relâchement des muscles de la face fit saillir la bouche en avant, dont les lèvres bleuâtres formèrent aussitôt une sorte de sourire. Néanmoins l’Auvergnat ne s’y trompa pas longtemps, car cette bouche s’entr’ouvrit tout à coup pour laisser échapper, avec un flot de salive, au lieu de mots intelligibles, un gargouillement confus. Il se leva, toucha du bout du doigt le torse inerte, gagna la porte d’un bond puis, la main sur la poignée, hésita, revint lentement vers la table et sonna.
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--M...! s’écria le légionnaire.
En une seconde M. Guérou fut hissé sur l’épaule et jeté plutôt qu’étendu sur un large divan de cuir. En une autre seconde ses vêtements arrachés s’éparpillèrent sur le tapis, et déjà l’homme frappait à tour de bras, d’une serviette mouillée, sur le corps nu.
Il frappa longtemps, poussant à chaque coup une plainte étouffée. M. Pernichon pouvait lire une véritable inquiétude--ou même quelque chose de plus--sur le visage dont il s’était détourné tout à l’heure avec dégoût. Cette inquiétude s’aggrava jusqu’à l’angoisse, puis les traits se détendirent, et à la grande surprise de l’auteur des _Lettres de Rome_ une sorte de sérénité s’y répandit, qui ressemblait à une affreuse tendresse... M. Guérou venait de respirer faiblement.
--Il s’en tirera! dit le masseur, en passant sous son nez le dos de la main. Nom de Dieu! j’ai eu chaud.
Il regardait avec douceur la masse de chair redevenue vivante, plaquée de rouge, où fumaient l’eau et la sueur. Mais la surprise de Pernichon devint de l’effroi, lorsqu’il vit la moustache noire tordue par une grimace significative... Jules pleurait.
--Malheur! reprit-il après un clin d’œil cordial, quel tempérament! On n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, un tempérament pareil. C’est fort autant qu’un percheron. Ça voudrait tout arracher d’un seul coup d’épaule. Ça se ferait mourir pour rien, pour le plaisir. Quelle nature! Sauf votre respect, monsieur, c’était un homme à crever dix femmes, vingt femmes--un colosse. Je l’ai connu, moi qui vous parle, sain comme la main, beau comme un dieu--je peux dire--un gaillard! J’avais quinze ans, à l’époque. On se serait fait couper en morceaux pour un homme pareil... Et il faut que ça se laisse détruire par des femelles, des garces--respect de vous, monsieur--et qui n’ont pas l’âge, des vrais singes! Dieu sait ce qu’il en consomme, et de pas ordinaires! Ah! monsieur...
Il s’essuya les yeux avec un coin de la serviette, retourna M. Guérou sur le ventre et frappa de nouveau à grands coups, bien que sans hâte.
--Voyez donc, disait-il à Pernichon, la méthode est bonne. C’est brutal, c’est maussade, mais c’est simple comme bonjour, inratable. Dans cinq minutes, il sera debout, solide comme vous et moi. Aussi fort que le voilà, il ne se meut plus aisément, le sang est lourd... C’est la circulation qui faut entretenir, et des massages, et tout... Un métier de forçat! Notez que j’ai des rhumatismes depuis le Maroc. Il y a des jours que je crie comme un gosse, en le maniant. Il est si lourd! Hé! malheur: n’importe! Sitôt mon temps fini, je suis venu le retrouver: j’aurais marché sur des tessons. J’étais infirmier légionnaire, j’ai appris exprès le massage, à cause... Ainsi! Oh! c’est un homme dangereux et qui a une manière de tenir son monde! Impossible de s’en passer. Il a le vice si aimable! Et une intelligence!
Il jeta la serviette, disparut, revint aussitôt avec une robe de flanelle dont il enveloppa son maître avec un soin maternel. M. Pernichon n’osait répondre, ni même lever les yeux. L’auteur de _Mécène_, enfin, soupira.
--Si c’était un effet de votre obligeance, dit l’infirmier, je vous demanderais de m’aider un peu à l’asseoir, sans le brusquer... Retour de ces crises, il est d’un susceptible! C’est à ne pas croire...
Il rassembla les coussins autour des épaules, en glissa deux sous la nuque, ramassa la serviette, et enveloppant une fois encore son maître d’un regard indéfinissable, glissa sur ses savates et s’en fut.
L’Auvergnat rassembla son courage pour ne pas le suivre. La honte seule le retint un moment plutôt que la pitié. Le gros homme respirait lentement, les yeux mi-clos, ses bras étendus jetés au hasard, ainsi que d’un enfant surpris par le sommeil. Son visage était si calme, et le silence autour de ce visage si profond et si familier que Pernichon eût souhaité d’oublier ce qu’il avait vu et entendu. D’ailleurs, que savait-il au juste? Qu’avait-il appris? Mais il se sentait submergé de dégoût, et si las, si las!
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Enfin le malade s’étira, gémit doucement sans ouvrir les yeux:
--Vous me croyiez mort, jeune homme, murmura-t-il... Rassurez-vous. Ces petits accidents sont au contraire les bienvenus: je dors si peu et si mal! Il faut que le sommeil m’assomme d’un coup, comme ça, sans me faire attendre, ainsi qu’un pitoyable bourreau...
Il tâta de ses mains errantes la flanelle souple, et frémit.
--Ho! Ho! dit-il, je vous prie de m’excuser. Cela sans doute a été plus grave que je ne pensais...
Mais comme il ouvrait tout à fait les yeux, il s’aperçut que M. Pernichon avait disparu.
TROISIÈME PARTIE
A ce moment l’auteur de la _Vie de Tauler_ quittait la Bibliothèque Nationale, et descendait la rue de Richelieu sous un soleil oblique, dans une poussière dorée. La ville, écrasée tout le jour par un brouillard impitoyable, aussi brûlant que l’haleine d’un four, se détendait ainsi qu’un animal fabuleux, grondait plus doucement, tâtait l’ombre avec un désir anxieux, une méfiance secrète, car les villes appellent et redoutent la nuit, leur complice. Cependant l’abbé Cénabre marchait de son grand pas égal, aussi indifférent à cette sérénité grossière qu’il l’eût été sans doute au désordre éclatant de l’après-midi, ou à la déchirante et pure haleine de l’aube, égarée parmi les pierres, pareille à un oiseau blessé. Car depuis longtemps, la pensée de l’abbé Cénabre était sans issue vers le dehors et il en épuisait la malfaisance avec une admirable cruauté.
Six mois plus tôt, dès son retour d’Allemagne où il s’était enfui, la première angoisse vaincue, il était entré sans débat, ainsi que de plain-pied, dans une paix profonde. Du moins, il l’avait ainsi nommée, car elle lui donnait l’illusion du calme absolu qui suit l’orage, d’une définitive immobilité. Des forces obscures dont il osait à peine supputer la puissance et le nombre, après s’être affrontées dans un chaos effrayant où il avait senti sombrer son âme, s’étaient non pas seulement apaisées, mais confondues, semblaient avoir contracté entre elles une monstrueuse alliance. Ainsi que la pauvre humanité dresse sa tente misérable entre des collines autrefois jaillies du sol dans un cataclysme inouï et gratte, pour manger, la pellicule refroidie d’un astre où mugit toujours l’abîme souterrain, il s’était installé comme au centre même de ses propres contradictions. Il y vivait seul et sauvage, loin des hommes, loin de son redoutable passé devenu maintenant plus mystérieux, plus redoutable que l’avenir, ce passé auquel il avait échappé par miracle, et qu’il entendait encore gronder, au-delà de son refuge, ainsi qu’une bête réclame sa proie. Et néanmoins la rupture semblait consommée.
De telles ruptures ne sont pas si rares, mais elles sont généralement le fait de circonstances particulières, imprévues, d’une révolte des sens, ou de l’orgueil, ou de la raison, qui emporte d’un coup toute résistance, et laisse après elle une déception si douloureuse que la volonté en reste affaiblie à jamais, garde en secret, comme un principe de mort, le regret de cette part de soi-même arrachée. Alors le doute insidieux renaît plus tenace qu’avant, car il prospère dans le milieu le plus favorable, en pleine décomposition. Peu d’hommes, en une telle conjoncture, évitent le double piège d’une tendresse équivoque et nostalgique pour ce qu’ils ont renié, ou d’une haine stérile qui n’est qu’une autre forme de leur remords, et les dégrade entièrement. Nul n’est dupe de leurs violences, tous les voient mendier, l’écume à la bouche, le pain qu’ils viennent de jeter, dont ils gardent une faim éternelle. Qu’importe si dans leur orgueil ils se flattent d’être affranchis, désormais uniques, solitaires: ils ont au contraire un immense besoin des autres. Ils ne sont que dépossédés.
Mais l’abbé Cénabre avait fait au désordre sa part, ainsi qu’un chef qui recule en bon ordre, et ne se laisse pas aborder. Les sens étaient intacts,--intact, inaccessible, son orgueil qu’aucune déception grave n’avait jusqu’alors entamé. Même la crise d’angoisse qui avait marqué la dernière étape de sa lente et presque méthodique séparation d’entre les hommes, il en était à la considérer comme un accident sans doute décisif, mais négligeable en lui-même, superflu. La honte qu’il en avait d’abord ressentie avait été vite regardée en face, abolie. Il évitait mêmement, avec une extraordinaire prudence, de tirer vanité, comme tant d’autres, d’un débat tragique, et il eût été bien certainement incapable d’y trouver matière à littérature. Par instinct, par un mouvement de sa nature la plus profonde, ainsi qu’une espèce hait une autre espèce, il détestait Renan, ou plus exactement, le méprisait.
Ce détail peut surprendre: il est révélateur. A quiconque ne recherche de ce mépris la raison secrète, l’abbé Cénabre restera sûrement toujours étranger. Les contradictions de Renan, sa sensibilité femelle, sa coquetterie, son égoïsme sournois, ses brusques attendrissements, tout dénonce une âme qui se dérobe par une volontaire dissipation. Ce dérobement perpétuel rend témoignage à Dieu, à peu près comme les détours de l’animal poursuivi révèlent la présence d’un chasseur qu’on ne voit point. La vie de l’abbé Cénabre est, au contraire, un des rares, et peut-être le seul exemple d’un refus absolu. Pour donner idée d’une âme ainsi désertée, rendue stérile, il faut penser à l’enfer où le désespoir même est étale, où l’océan sans rivages n’a ni flux ni reflux. Et certes, on ne peut croire que cet homme étrange fût né sous le signe d’une si effroyable malédiction. Quelque part que sa jeunesse ait faite au mensonge, une heure est venue entre toutes les heures où l’indifférence s’est muée en un renoncement volontaire, délibéré, lucide; mais on ne connaît pas cette heure.
Il ne la connaissait pas non plus. Avec les symptômes les plus douloureux de son mal avait disparu, en apparence au moins, la colère qu’il avait un moment si puissamment exercée. Elle dormait. Sa conscience d’ailleurs ne formulait aucun reproche, et il ne sentait toujours aucun remords. La blessure s’était refermée, dès qu’il avait osé se regarder en face, se définir une fois pour toutes. Il ne croyait plus. Il avait totalement perdu la foi. Sa grande adresse, car la ruse chez lui n’est pas inégale à la force, avait été de résister à la tentation de retarder indéfiniment l’opération nécessaire, en ne rejetant pas tout à fait des symboles préalablement vidés de toute substance. Il avait rompu le contact, et de telle manière que le retour fût impossible, ne se pût même pas concevoir. «Le sens métaphysique, a-t-il avoué un jour, est chez moi comme aboli.» Et ce n’était pas assez dire. Un petit nombre de ceux qui lui ressemblent ont su s’arracher aux douceurs d’un spiritualisme nuancé pour atteindre aux rivages plus amers de l’agnosticisme. Là encore, à leur insu, ils vivent au milieu de visages familiers. L’abbé Cénabre pensait avoir réussi le coup d’audace de se vider en une fois non seulement de toute croyance, mais de tout espoir. A la limite de son effort, il n’y a plus rien. Cette pensée l’exaltait: il l’éprouvait sans cesse, ainsi qu’on retourne mille fois dans sa mémoire un souvenir délicieux, ignoré de tous. Cette âme, que son vieux crime avait depuis longtemps vouée à la solitude, enfin s’y donnait, s’y perdait sans retour. «Entre le néant et moi, se disait-il, il n’y a que cette vie hésitante, qu’un souffle peut abolir, la rupture d’un petit vaisseau.» Et il se sentait aussitôt le cœur cerné d’un trait de flamme.
Le néant est accepté le plus souvent comme l’unique hypothèse possible après la ruine de toutes les autres, possible parce que par définition invérifiable, hors de portée de la raison. On l’accepte avec désespoir, avec dégoût. Mais lui, il donnait vraiment au néant sa foi, sa force, sa vie. Il le voulait tel, ne voulait que lui. Dans ce choix extraordinaire, dans cette préférence surhumaine, il ne distinguait point la part d’une rancune accumulée par des années et des années de contrainte. Une telle découverte l’eût profondément humilié. Il se croyait sûr au contraire d’avoir agi sans violence, accepté virilement l’inévitable, et il mettait son honneur à ne se reconnaître aucune dette envers qui que ce fût, soit de haine, soit d’amour.
Néanmoins il se savait coupable d’une faiblesse, la seule, demeurée incompréhensible, l’appel à l’abbé Chevance. Désormais unique possesseur de lui-même, tirant de lui sa peine ou sa joie, dans une parfaite solitude, ce souvenir lui était insupportable. Tel un avare qui ne jouit plus de son trésor parce qu’on lui en a dérobé une parcelle, et dissipe sa rare et précieuse volupté à désirer ce qu’il n’a plus, M. Cénabre ne se consolait pas d’avoir laissé prendre, par mégarde, quelque chose de sa vie. Une brèche restait ouverte. Un certain pressentiment l’agaçait.
A cette inquiétude près, il se sentait sûr de lui, n’ayant jamais rien livré au hasard, ni commis aucune autre imprudence. A son retour d’Allemagne, afin de s’accorder quelques jours de réflexion, il avait consigné sa porte, et fait dire qu’il était malade. Mais alors même les rares intimes qui l’approchèrent n’eurent certainement pas de soupçons. Dès ce moment, d’ailleurs, sa décision était prise: il avait résolu de ne pas changer l’ordonnance extérieure de sa vie, de vivre et de mourir en prêtre.
Il peut sans doute paraître étrange qu’après avoir longtemps mordu son frein, l’occasion ne lui parût pas bonne de se libérer entièrement. Mais c’était de lui seul, c’était de lui-même qu’il avait prétendu se libérer, c’était devant lui-même qu’il prétendait ne plus rougir. Ayant consommé sa révolte, une dissimulation nécessaire, bien loin de diminuer la liberté reconquise, la lui rendait plus sensible, par un contraste matériel. On l’eût certes bien étonné en lui faisant connaître que la décision qu’il avait prise serait la cause de plusieurs événements tragiques que sa sagesse ne pouvait prévoir, dont son bon sens eût même écarté l’hypothèse. Il ne voyait pas le péril de cette dissimulation, il n’en sentait pas non plus la honte, depuis qu’il était en règle avec son orgueil. Au contraire, il s’acquittait de toutes les obligations de son état dans un vain zèle, mais ponctuellement, avec une dignité accrue, un sérieux, une tristesse même qui eût dérouté les plus perspicaces. Ainsi célébrait-il chaque matin le sacrifice de la messe à la chapelle des sœurs de Marie, et le vieux sacristain qui l’assistait depuis tant d’années ne l’avait jamais vu si recueilli.
Le cinquième tome des _Mystiques florentins_ venait de paraître, et rien ne distinguait ce livre de ceux qui l’avaient précédé, sinon peut-être une méthode de critique plus prudente, une plus scrupuleuse objectivité. Un certain persiflage dans la discussion des points contestés, une veine comique un peu sombre, les impatiences et les insolences ne s’y retrouvaient pas. L’imprimatur avait été accordé dans le délai le plus court, et il avait néanmoins reçu, comme d’habitude, les félicitations d’un grand nombre de jeunes prêtres qu’enthousiasmait sa réputation de hardiesse et ce qu’ils appelaient dans un jargon naïf, et aussi par un détour habile, sa modernité. Le vrai est qu’il avait écrit les derniers chapitres en grande hâte, pressé seulement d’en finir. Son goût de la controverse avait disparu comme par enchantement, avec les derniers scrupules de sa conscience. Il formait le projet de s’en tenir désormais à son rôle d’historien, d’utiliser ses fiches. Il attendait.
Il attendait, mais non pas comme on pourrait croire, l’un de ces événements imprévus qui rétablissent tout à coup l’équilibre d’une vie bouleversée, mettent d’accord les apparences et la réalité, consacrent un mensonge. Non, il n’attendait rien de tel. Sa fierté était grande, au contraire, d’avoir réussi à renouer avec les habitudes anciennes sans rien briser de leur réseau délicat, de s’y retrouver tellement à l’aise, alors que tant d’autres auraient sans doute cédé au désir aveugle de tout rompre autour d’eux, de se venger ainsi de leurs angoisses, après les avoir surmontées. Au contraire, son destin était désormais fixé, et le cours de sa vie tracé jusqu’à la mort, qu’il ne souhaitait ni ne redoutait, car il en portait singulièrement l’image en lui-même; elle était déjà sa certitude et son repos. Ce qu’il attendait ne se définit pas aisément, ou du moins il était bien loin d’imaginer que l’entreprise était à peine commencée--que d’ailleurs elle était probablement de celles qui n’ont ni commencement ni fin. La découverte de la solitude où il était tombé l’avait d’abord enivré, rempli de confiance, de force, de mépris. C’en était assez de rompre si parfaitement avec le reste des hommes, de ne vivre que pour lui, et par lui, et il avait cru de bonne foi n’épuiser jamais une si âpre et si rare volupté. Mais voilà que déjà il devait la rechercher, l’éprouver sans cesse, et il ne tirait plus d’elle qu’une joie avare, lente à venir. Il commençait de sentir que le mépris ne se suffit pas à lui-même, qu’il doit se retremper, se renouveler dans un sentiment plus absolu--mais lequel? De ce sentiment, il n’était pas loin de deviner la nature, bien qu’il usât de ruses misérables pour ne pas prononcer son nom, car il sentait que le nouveau monstre, né en lui, ne voulait qu’être vu et caressé une fois pour croître affreusement, et rester seul, dans l’âme détruite, comme un chancre se moule parfaitement sur le membre qu’il a dissous, et en perpétue la forme hideuse. Sans doute il n’eût pas été capable encore de rendre clairement compte des craintes vagues, des pressentiments, de toutes ces choses aveugles et rampantes au fond de sa conscience, et il croyait simplement n’avoir qu’un dernier effort à faire pour se délivrer entièrement. Soit qu’il l’eût ainsi voulu, soit qu’il fût plus simplement arrivé au terme d’une lente mais incroyable dégradation, sa vie tout entière avait pris son appui sur l’orgueil, et il se flattait de lui avoir trouvé là une forte et sûre assise. Étrange erreur d’un homme qui ne savait point encore que l’orgueil n’a rien en propre, n’est que le nom donné à l’âme qui se dévore elle-même. Lorsque cette dégoûtante perversion de l’amour a donné son fruit, elle porte désormais un autre nom, plus riche de sens, substantiel: la haine.