Part 11
Son émotion était encore si forte qu’il renvoya son chauffeur, et résolut de gagner à pied la rue de Bellechasse (il était l’hôte, à Paris, de l’ancien ministre Pupey-Gibon, député radical de la Côte-d’Or, son camarade de l’École normale). Il se reprochait--car le scrupule de cette âme désarmée est douloureux et incessant--de n’avoir pris parti avec plus de vigueur, il n’eût su dire d’ailleurs pour qui, le désespoir de Pernichon l’ayant profondément ému, bien qu’il sentît toujours pour M. Catani la même estime mêlée de crainte, ou peut-être d’un secret dégoût.--J’aurais pu agir à temps sur le jeune homme, l’apaiser, l’éclairer sur son imprudence...» Chose étrange! il ne doutait guère que l’infortuné publiciste n’eût dit vrai, et pourtant la perfidie de son redoutable adversaire ne révoltait pas son cœur. La sérénité de ce sot se distingue à peine du pessimisme le plus noir, et il a des hommes le même mépris qu’un notaire ou qu’un policier, mais inconscient, stupide, inaltérable. Une fois pour toutes, et malgré la réelle honnêteté de ses mœurs, sa juste sévérité pour lui-même, il a donné au mensonge, à la duplicité, à l’ambition, à l’envie, à la haine, des noms rassurants, il leur a trouvé des synonymes exquis dont il est la première dupe. Ce qu’il appellerait volontiers chez lui, si du moins il était assez vil ou assez hardi pour la commettre, trahison prend, dans sa bouche, à l’égard d’autrui, le surnom beaucoup plus favorable de tricherie ou d’excessive habileté. Pareillement, certains provinciaux s’imaginent qu’une Parisienne élégante ne saurait être que perdue de mœurs. Ainsi ce naïf compliqué croit dur comme fer qu’un homme de lettres, un journaliste, un député, même de l’espèce bien pensante, bénéficie d’une sorte d’alibi moral, a droit à un traitement de faveur, ne peut être tenu, avec le commun des êtres raisonnables, d’observer les règles élémentaires de la simple honnêteté. Il éprouve, à connaître, à fréquenter d’aussi près ces privilégiés, à s’en servir, la même équivoque fierté du fils de famille faisant honnêtement sa partie dans un tripot, et finissant par se lier d’amitié avec des grecs et des filles, qu’il montre de loin à de jeunes cousines stupéfaites. Cette indulgence souriante, ce scepticisme à fond de candeur, fait l’admiration de ses vicaires, et il passe avec honneur, dans sa petite ville, pour un Talleyrand démocrate, dont le directeur du grand séminaire et quelques vieux prêtres attardés déplorent (non moins candides!...) les compromissions et l’audace. C’est ainsi que ce niais a tenu l’invraisemblable gageure, restant lui-même sans reproche, de perdre, à l’égal d’un aventurier, un certain sens du juste, la pudeur de l’honnête homme.
Tel quel, il n’osait pas s’avouer, ce soir, qu’il était content d’en avoir fini, mais il en savourait, tout en marchant, l’allégresse. Il serait le lendemain à Paumiers. On ne le reverrait pas avant la Toussaint. D’ici là, le jeune Auvergnat serait oublié, après beaucoup d’autres, qui valaient mieux que lui! Car les partis avancés, quels qu’ils soient, font une forte consommation d’hommes... Ou peut-être Catani?... Mais il appartenait à la race de ces moribonds éternels... Il sursauta de déception et de colère en entendant la voix de Pernichon.
--Monseigneur!... pardonnez-moi... Je vous suis depuis un instant... Je vous supplie de m’écouter... Vous êtes mon seul espoir... Je ne puis plus compter que sur vous!
--Je... Je rentrais chez moi, dit mélancoliquement l’évêque de Paumiers (il réprima très vite ce premier mouvement d’humeur). Quelle aventure, mon enfant!
--Je suis perdu? interrogea le pauvre diable, n’est-ce pas?
Puis il fit quelques pas en silence. Sa fureur était aussi complètement tombée que possible. L’indignation est pour lui une dépense trop forte, intolérable. Tout son être, son regard inexprimable, tout son corps même, implorait le pardon, n’importe quel pardon.
--J’ai été trop loin... murmura-t-il.
--Mon enfant, reprit le prélat, je suis heureux de vous retrouver si sage, dans ces dispositions excellentes... édifiantes... vraiment chrétiennes... J’en rends grâce à Dieu.
--Je vais... Il ne reste qu’à me tuer, dit Pernichon.
Mgr Espelette s’arrêta stupéfait.
--Vous ne parlez pas sérieusement? De telles paroles, à moi! Je... vous venez de me faire une peine immense, mon enfant!... C’est... Enfin, c’est un blasphème... Vous!
Il s’était remis en marche, il hâtait le pas, fuyant presque.
--Qu’ai-je été faire aujourd’hui chez M. Guérou? gémit-il. Ma place n’était pas là. Sans doute, mon cher ami (il passait paternellement son bras sous celui du chroniqueur), vous venez de parler dans un accès... dans un léger accès de délire. Vous regrettez déjà... Si! Si! je le sais! Mais ce trait me confirme dans cette idée--qui m’est trop familière, hélas! depuis quelque temps--que les luttes politiques et sociales ont pris un caractère... Oui! même entre nous, si pleins de zèle et de bonne volonté!--un caractère d’acuité... de violence... Ainsi vous-même, cher jeune ami!... cette passion...
--J’ai brisé ma carrière, interrompit le malheureux, sans entendre. Je suis perdu. Je suis absolument perdu. D’ailleurs, l’affaire était décidée depuis longtemps. J’ai été tiède, beaucoup trop tiède, trop prudent, à la dernière élection sénatoriale... J’avais voulu me ménager... Je me croyais capable d’être un intermédiaire utile, le moment venu... On pouvait craindre une certaine réaction... Le cardinal Riccoti...
Il se heurta rudement au parapet de pierre. Il chancelait comme un homme ivre.
--Un mot d’abord! interrompit Mgr Espelette avec une grande autorité. Retirez, retirez devant moi, _à l’instant_, les paroles malheureuses, impies... que vous avez prononcées.
--Quelles paroles? demanda l’Auvergnat, béant.
--Vous le voyez! J’en étais sûr! triompha l’évêque de Paumiers. Vous n’avez jamais été sérieusement tenté de vous livrer sur vous-même... de commettre le crime des crimes... Dieu ne nous abandonne jamais! Vous pouvez poursuivre, conclut-il sur un ton de supériorité discrète. Je vous écoute.
--Hein? dit Pernichon.
--Vous avez prononcé tout à l’heure le nom du cardinal Riccoti...
--Je pourrais évidemment faire des excuses, continua l’auteur des _Lettres de Rome_... mais à quoi bon? Il y a eu trop de témoins... D’ailleurs, M. Catani est désormais assez prévenu contre moi... Il devra se défendre... Son intérêt l’exige...
--Si vous croyez que mon intervention ait chance de vous être utile? demanda Mgr Espelette. Je retarderais volontiers mon départ. Voyez-vous, mon cher enfant (car, après ce qui vient de se passer, je me sens autorisé à vous parler en père), il n’est rien de plus dangereux, de plus maladroit, que d’irriter vainement un ennemi, pour rien, pour le plaisir, pour la seule joie de l’humilier. Dieu seul est juge des intentions. Notre devoir est de ne jamais condamner--du moins jusqu’à la limite extrême où la bienveillance devient aveuglement ridicule--un adversaire sur ses intentions... Je puis essayer de faire comprendre à M. Catani que vous avez cédé à un entraînement excusable à votre âge, que vous avez été trompé par certaines apparences défavorables--ou peut-être imprudemment conseillé... que sais-je?
Depuis une minute, Pernichon le fixait d’un regard indéfinissable, triste et sauvage. Il retira violemment son bras.
--Monseigneur! dit-il (sa voix se brisait horriblement), il n’est pas possible que vous ne le méprisiez pas! Dites-moi du moins que vous le méprisez! Dites que vous le méprisez, j’endurerai tout. Je vous en conjure!
L’évêque de Paumiers haussa les épaules.
--A quoi cela pourrait-il vous servir? Quel profit retirerez-vous d’une parole que mon goût, mes habitudes, l’habit même que je porte m’interdisent de prononcer?
--Je suis las!... soupira Pernichon. Affreusement las. Je ne sais pas ce que j’ai... Je crois que je vais mourir.
Il passait dans sa barbe une main défaillante.
--Ne me quittez pas ce soir! s’écria-t-il tout à coup.
--Quel enfantillage, dit Mgr Espelette, après un long silence. Vous êtes un enfant, un grand enfant. Cela passera. Ce soir même, je vous le promets, vous serez plus sage. C’est simplement une heure de votre vie pénible à surmonter. Accordons-le. Mais la réflexion, l’énergie viennent à bout de tout...
Il reprit le bras de Pernichon sous le sien; il caressait de sa belle main la manche du pardessus, avec un ronron léger des lèvres.
--Je vous le jure, Monseigneur, poursuivait le malheureux... J’ai besoin... Oh! j’ai besoin... comment dirais-je? J’ai besoin... ah! j’ai tellement besoin de... de sympathie!... de votre sympathie! Depuis quelques semaines--je ne devrais pas vous l’avouer... je sens que je vais achever de me perdre dans votre esprit... depuis des mois, je ne sais absolument plus prier!
Une sincère émotion--et peut-être quelque chose de plus--apparut dans le regard du compatissant prélat:
--Vous devez vous ouvrir à quelque prêtre consciencieux, réfléchi--mais éclairé, sachant le monde... Le choix n’en est pas facile! Hélas! pourquoi tant de nos confrères, et parmi les plus zélés, manquent-ils si souvent de cette largeur d’esprit indispensable?... Avant que de vous conseiller, je désire me remettre, peser le pour et le contre. C’est une entreprise délicate! Accordez-moi que je ne pouvais m’attendre... Notre entretien vient de prendre un tour...
Il sourit, secoua gentiment le bras qu’il sentait frémir, allongea son index, tâta le maigre poignet.
--Vous avez la fièvre! Du moins vous êtes en plein état fébrile... Quelle folie! Comment une simple altercation a-t-elle pu vous bouleverser à ce point? Ne prenez donc pas au tragique des malentendus... Oui! oui!... ajouta-t-il aussitôt en rougissant légèrement, je pense aussi à ce malentendu d’ordre plus intime, cette crise de sécheresse qui vous détourne de la prière... Il y a péril, mon cher ami, à se laisser obséder par ces menus épisodes de la vie intérieure... C’est une des formes de la tentation qui... Non! non! croyez-le bien: je ne suis pas--grâce à Dieu!--de ces hallucinés qui voient le démon partout, en parlent à tout propos. Nous prêterions inutilement à rire aux maîtres de la psychologie moderne, dont je suis loin de repousser toutes les thèses... Les défaillances de notre nature suffisent, dans la plupart des cas... suffisent à expliquer des... des incidents... Ici le moraliste et le théologien sont d’accord (ils devraient toujours l’être!). Le travail, l’exercice, la pratique des devoirs d’état...
--Quels devoirs d’état? fit Pernichon. Je n’ai plus de devoirs d’état. Je n’ai plus rien. Comprenez donc! Ce qui vient de se passer il y a un moment pouvait être prévu, prédit à coup sûr. C’était la crise inévitable, la manifestation matérielle... concrète... Ah! ma perte était déjà consommée!... J’ai cessé de plaire, parce que j’ai cessé d’être utile. Je suis brûlé,--voilà le mot,--je suis brûlé ici et ailleurs, je suis brûlé partout!
--Allons! dit le prélat. L’appui de M. Gidoux... En quoi la rancune de M. Catani (je le dis entre nous... car enfin... M. Catani?...) pourrait-elle changer quelque chose aux dispositions favorables de l’illustre professeur au Collège de France?...
M. Pernichon tourna vers lui un regard égaré:
--Mais il n’y a rien... il n’y a rien, avoua-t-il avec une sorte de haine... Je n’ai aucune raison sérieuse de croire à un projet si avantageux, si honorable pour moi... A peine une certaine sympathie... les relations que j’entretiens... Oh! voyez-vous... ce n’était qu’un rêve! J’ai fait cette folie, voilà quelques semaines, de laisser croire à M. Catani... Je sentais qu’il se détournait de moi, qu’il m’échappait... Oh! Monseigneur, ce mensonge m’a coûté cher! Dès ce moment, il m’a pris en exécration. Comment pouvais-je me douter? On m’a dit qu’il négociait le mariage de Mlle Gidoux avec Jean Delbos!
--En sorte... c’est prodigieux! incroyable! en sorte que vous vous êtes sacrifié--offert en holocauste?--à une innocente vantardise? A rien?
Il contemplait avec ébahissement ce personnage fallacieux, ce fantôme qu’une semaine de Paris effacerait pour jamais, qui disparaîtrait sans avoir jamais rien eu en propre--pas même ce dernier désastre, dont le prétexte était aussi fallacieux que lui.
--Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant! Mais pourquoi...
--Ne me demandez pas pourquoi! gémit le malheureux. Ce n’est pas le seul mensonge... J’avais quitté Aurillac plein d’illusion: je souhaitais être un journaliste--qui sait? peut-être un écrivain... J’avais une recommandation du vicaire général... Je suis tombé en pleines élections, en pleine intrigue. J’ai soutenu brillamment à Châlons-sur-Marne la candidature d’un radical modéré, pour barrer la route au conservateur. J’ai réussi. C’est ce qui m’a perdu! Hélas! je me vois tel que je suis. Je n’ai pas de talent... Non! je n’ai pas de talent. Sans l’intrigue, je n’eusse fait ombrage à personne... Mais je rédige un rapport à merveille: voilà tout le mal. Ces gens-là, ils passent leur temps à faire des rapports... Si! Si! vous le savez bien! Ils les rédigent rarement; ils ne les signent jamais... Oh! c’est un monde si compliqué! Je suis trop las pour commencer autre chose. Je suis perdu...
Il baissa la tête et parut sommeiller en marchant, poussant l’un devant l’autre ses pieds plats, indifférent, accablé... La Seine, à leur gauche, ruisselait d’une lumière dorée, qui venait mourir aux rives dans une double frange d’écume bleue, et l’air était déchiré de cris d’hirondelles.
L’évêque de Paumiers ne put supporter ce silence plus longtemps:
--Permettez! cher ami, fit-il enfin, vous aviez choisi...
Mais Pernichon l’interrompit brusquement:
--_Que pensez-vous de l’abbé Cénabre?_ dit-il.
* * * * *
--C’est un homme d’une intelligence exceptionnelle... tout à fait exceptionnelle, commença le prélat--un homme hautement respectable, bien que discuté, âprement discuté, un historien dont la conscience, le talent...
--Ce n’est pas ce que je demande! s’écria l’auteur des _Lettres de Rome_ avec une irritation contenue.
Il fit quelques pas, agitant convulsivement les bras et les épaules, et tout à coup:
--J’irai à lui! Je me jetterai à ses genoux!... Depuis qu’il m’abandonne!... Ah! j’obtiendrai qu’il voie M. Jérôme! Un mot bienveillant de M. Jérôme dans le _Bulletin_ peut sauver ma malheureuse «Enquête». Je vous demande pardon! Je... J’y vais de ce pas!
--Attention! fit Mgr Espelette, comme malgré lui.
Et déjà il regrettait ce cri imprudent. Mais le regard qu’il reçut de Pernichon, il ne l’oublierait jamais plus.
--Ho! Ho quoi!... dit l’Auvergnat d’une voix profonde... Celui-là... Lui aussi!
--Voulez-vous vous taire! supplia l’évêque de Paumiers au désespoir. Vous êtes fou, mon enfant! Vous êtes dans un état d’énervement... d’exaspération... Le moindre mot a sur vous un retentissement! Je vous conjure: n’interprétez pas, écoutez simplement. On vous sent prêt à tout, affolé. Je craignais pour vous une déception... M. l’abbé Cénabre est froid, très froid (en apparence, du moins)... peu sensible--enfin! il me semble!--à une infortune comme la vôtre. Voilà tout.
--C’en est assez, dit Pernichon, glacial. J’ai compris.
--Non! vous n’avez pas compris. Votre plaie est encore si vive! Quelle plaie! N’en avez-vous qu’une? Je crains que, pareil à ces blessés, qui, sous le choc, ne savent dire où ils ont mal, vous ne soyez pas capable en ce moment de renseigner sur votre véritable état qui que ce soit, et surtout mon illustre confrère... Enfin, il me semble que vous souffrez d’abord dans votre juste et légitime ambition, mais vous souffrez aussi dans votre conscience. Votre conscience est troublée, conclut-il d’un air fin.
Ils traversèrent le boulevard Saint-Germain en silence.
--Ne parlons plus de ce mouvement de révolte, des paroles insensées... Oui, oublions-les! Je n’y reviens pas. Dès ce soir, vous en demanderez pardon à Dieu... Voyez-vous, mon cher enfant, il n’est qu’au ciel que Dieu soit servi par des anges, de purs esprits. Nous devons tenir compte ici-bas de certaines nécessités sociales, politiques... Sur ce point, je suis tenu à une grande réserve, je pèse les mots, mais enfin! Une situation comme la mienne comporte des charges, de lourdes charges! Puissiez-vous tirer de cet aveu une consolation dans vos peines... Nous avons à lutter contre des préventions, des méfiances... Veuillot et ses pareils nous ont fait tant de mal! Les apôtres laïques sont de trop: chacun à sa place. Ce que nous avons voulu constituer, rassembler, c’est une petite troupe d’hommes sérieux, prudents, pondérés, aussi peu suspects que possible de préjugés de classe, de doctrine, favorables aux idées modernes, même ardemment démocrates... qui soient... qui nous servent... comment dirais-je?... enfin qui soient nos intermédiaires officieux auprès du pouvoir. Car, sans le pouvoir! Ne nous faisons pas d’illusions! Restons en face des réalités. L’État est plus puissant que jamais...
Il avait repris le bras de Pernichon, et le serrait étroitement sur sa poitrine.
--Dans ces conditions, mon pauvre enfant, il n’est pas raisonnable de s’étonner... de se scandaliser... de certaines imperfections... Allez! Allez! elles m’apparaissent comme à vous... Ce sont des ombres... de petites ombres... Nous ne les verrons plus dans le rayonnement de l’œuvre achevée... amenée à son point de perfection... L’Église et la société moderne enfin d’accord... réconciliées...
Il baissa la voix.
--J’ai la réputation d’un prélat--pour parler comme une certaine presse--avancé. Cela se peut. Si vous saviez cependant avec quelle joie je me retrouve à Paumiers--ces vieux curés, ces simples prêtres, très simples... Tenez! une idée me vient. Vous devriez faire une retraite de quelques mois, dans votre Auvergne, au sein de votre aimable famille...
--Quelques mois! s’écria Pernichon amèrement. Ma chère Auvergne! Mon aimable famille! Et que ferais-je dans quelques mois? D’abord, je n’ai plus de famille. Où prendrais-je seulement les frais de voyage et de séjour? Mon installation m’a coûté horriblement cher. Je dois neuf mille francs à M. Catani, c’est vrai; mais j’ai encore signé pour près de onze mille francs de traites à «l’Usine générale du Meuble». Mon départ du journal, la ruine de mon enquête suffisent à consommer ma perte. Je ne me relèverai pas! Je ne puis me permettre d’avoir des dettes... Sans la considération, je ne suis rien...
Il prononça ces derniers mots avec une gravité farouche.
--Écoutez! dit Mgr Espelette. Nous voici bientôt rendus. Nous allons nous séparer... Oh! pour cinq ou six semaines à peine! rectifia-t-il aussitôt naïvement. Enfin! je vous donne un dernier conseil.
Il se recueillit, sourit.
--Je ne vois à présent qu’un homme dont la situation... très particulière... l’indépendance absolue à l’égard de ceux dont nous parlions tout à l’heure... un certain goût du paradoxe, du défi... son scepticisme même (très exagéré par la médisance, croyez-moi!), mon ancien condisciple à l’École normale, auquel vous venez de rendre visite, M. Guérou...
--Oh! fit Pernichon.
--Oui... oui... je devine ce que vous n’osez pas dire. C’est un homme un peu... mystérieux... énigmatique... Nul n’a déploré plus que moi l’immoralité de ses livres!... Mais il n’a plus écrit une seule ligne depuis des années... Son infirmité, sa patience, sa résignation--hélas! tout humaine--le rendent digne de pitié, d’égard... D’ailleurs, il porte le plus grand intérêt au problème religieux, à ses solutions les plus neuves... Et puis son influence est grande... je le crois même un peu redouté.
A un signe de Pernichon, il rougit légèrement, et reprit d’un air piqué:
--Permettez-moi de ne faire aucune allusion à certaines calomnies... Je ne pense qu’à vous, mon cher enfant... Ne croyez jamais si aisément sur parole les gens bien informés. Jusqu’à ces toutes dernières semaines, vous le savez mieux que personne, M. Guérou menait, à la campagne, une vie très retirée, très secrète, qu’on m’a dit même austère... Je l’ai vu cinq ou six fois l’an passé sans que le plus petit indice... Enfin, j’ai appris son retour à Paris en quittant Paumiers... Pour moi, c’est la démarche d’un homme qui se sent condamné... se met en présence de la mort imminente... c’est-à-dire, en quelque sorte, devant Dieu... Laissons cela!
Il s’arrêta au seuil de l’hôtel Pupey-Gibon, tout frémissant de sympathie, de bonne volonté, d’impatience--et d’un geste de sa main gantée, il écartait, il dissipait déjà ainsi qu’une légère fumée, ainsi qu’une odeur importune, ce drame où il avait failli entrer, auquel il venait de fermer son âme, le tragique Pernichon.
--Vous avez tout à l’heure quitté la pièce en forcené, sans dire adieu à personne, et après une scène regrettable que notre hôte était en droit de juger inconvenante, conclut l’excellent prélat... Il me paraît indispensable que vous alliez d’abord lui présenter vos excuses, et le plus tôt sera le mieux... Vous avez là une excellente entrée en matière... Pour le reste, mon cher enfant, je m’en fie à votre naturelle droiture, à votre intelligence, à votre tact...
Il lui prit une dernière fois les deux mains, les serra de toutes ses forces, et disparut sous le porche vide et sonore, avec un parfum de verveine et d’encens.
* * * * *
L’Auvergnat descendit rapidement la rue. D’ailleurs, il n’allait nulle part: le nom même de M. Guérou avait traversé son cerveau sans laisser de traces. Il se sentait merveilleusement vide. Depuis un moment, la présence de l’évêque de Paumiers lui était devenue, à son insu, intolérable. Son désespoir n’en était plus à chercher un confident, mais un complice, et ce complice était en lui. Ce qu’il emportait en fuyant, c’était cette pensée, qu’il tenait dans son misérable cœur, sans avoir encore osé l’affronter, qu’il pressait étroitement, de peur qu’elle ne s’échappât, ainsi qu’un chasseur en maraude serre sous sa blouse l’oiseau volé dont il sent frémir les ailes. La rapidité de sa course l’oppressait, mais son délire était tel qu’il fuyait cette oppression comme tout le reste, en hâtant le pas. Il finit par s’arrêter dans une rue déserte, à bout de forces. L’asphalte, tout à l’heure éclatant de blancheur, lui apparut noir et luisant. Il avait les épaules glacées. Pourquoi? Pourquoi cette rue déserte et noire? A cet instant, il s’aperçut qu’une averse l’avait trempé jusqu’aux os, et qu’il était devant la porte de M. Guérou.
Le seuil à peine franchi, il regretta d’être venu, par une sorte de pressentiment ineffable. On l’avait introduit dans le salon une heure plus tôt retentissant des éclats de sa chétive colère, et le souvenir du grand et unique effort de sa pauvre vie achevait de l’accabler. Par quel mystère était-il ici plutôt qu’aux genoux de l’abbé Cénabre, auquel il avait gardé sa foi? Il n’y comprenait rien et n’y voulait rien comprendre, étant à ce dernier tournant où la tyrannie des circonstances commence à paraître bienfaisante et douce, lorsque le hasard est invoqué comme un Dieu. Car jamais il n’avait senti pour l’homme célèbre, qui était en ce moment son dernier recours, autre chose qu’une admiration craintive et beaucoup de méfiance--la méfiance d’un petit provincial besogneux pour l’écrivain opulent, dont la réputation universelle était plutôt d’un voluptueux amateur, aux mœurs suspectes.