Part 7
Bonne idée. Voici la piste. Si nous avions continué sur la gauche, nous allions vers Borganès et le Borgarfjordur. La Hvita coule en grondant dans une gorge. Nous descendons la montagne en lacet. Bonheur! un pont de bois est jeté sur le fleuve. Et voici un _baer_ accueillant!
* * * * *
Des sources d’eau chaude jaillissent, mettant une buée bleuâtre entre la terre et le ciel.
L’eau s’écoule pour aller rejoindre la rivière. Les chevaux tendent le mufle, reniflent et refusent de passer.
Le chien, plus entreprenant, essaye, il revient vite en poussant de petits cris; puis en trois bonds il franchit l’obstacle.
Les chevaux en deux coups de reins suivent.
L’odeur du soufre monte, âcre.
* * * * *
De Gründ, la descente vers le grand lac Skorradatsvatn que l’on contourne et dont les bords finissent en marais. Des myriades de moustiques nous accompagnent.
Les chevaux, affolés par les insectes, partent au galop, mais le terrain mou ralentit leur allure. C’est alors un véritable supplice, et j’en suis à regretter le froid des étapes passées, la pluie, le vent, la neige.
La peau des pauvres bêtes a des secousses brèves. Elles hennissent de douleur. J’ai moi-même les paupières boursouflées et les mains en sang.
Le ciel est caché par une nuée bourdonnante.
Enfin, le sol devient moins spongieux, les roches réapparaissent, le cauchemar se dissipe d’un seul coup.
J’arrête mes chevaux qui tremblent encore, et de leur oreille j’enlève, avec le doigt, une confiture sanguinolente, moustiques et sang coagulé.
* * * * *
Et cependant, le paysage est magnifique. Barrant l’horizon de sa masse caparaçonnée de neiges et de glaces, il y a le Skarsheidi; à droite, le grand lac étend ses eaux trompeuses. Plus loin, pour la première fois, les flots de l’Atlantique: c’est le Borgarfjordur, la côte ouest tant espérée, le but atteint, la fin de nos misères.
L’escalade recommence dans un lacis de rochers, granits primordiaux, racines de la vieille terre.
Dans une échancrure du mont, un torrent surgit, faisant un saut de trente mètres.
Nous passons à gué, l’ascension se poursuit. Le col est là.
Sur l’autre versant, trois petits lacs aux eaux pures dans lesquels la montagne se reflète à l’envers.
Une maisonnette au toit rouge, c’est la station téléphonique de Geitaberg.
A six heures, une borne nous dit:
_Rejkjavik, 100 kilomètres._
* * * * *
Hvalfjordur: le fjord de la Baleine, seize milles de mer dans une échancrure de roches volcaniques.
A mes pieds, voici l’Océan dont les eaux clapotent sur la rive pierreuse.
Comme les guerriers de Xénophon, un émoi monte à mon cœur et malgré moi je répète: la mer! la mer!
Les chevaux ont-ils compris ma joie? Ils se hâtent, faisant se lever des oiseaux par centaines.
_Kria_, les hirondelles de mer, aux longues queues grises, effilées comme des couteaux, poussent leurs cris rauques et tourbillonnent autour de mon malheureux chien. J’interviens et chasse à coups de fouet les plus audacieuses; les _kjoi_, gris et noir, compagnons des hirondelles, les _kjoi_ qui ne savent pas plonger et qui volent le poisson dans le bec des hirondelles; les _loa_ au jabot noir cerclé de blanc qui ont une plainte miaulée... _Ti...eu... ti...eu... ti...eu_; les eiders qui processionnent avec leurs nouveau-nés; les petits _mariatla_ bleu et blanc; les gros _tjaldur_ au grand bec rouge.
Tous ignorent la traîtrise de l’homme, certains ne se dérangent même pas. Des grappes de mouettes sont juchées, hiératiques et blanches, sur les aiguilles des rochers noirs.
Une famille phoque s’ébat, joyeuse, sur la grève. Le père, mastoc et lourd, rebondit comme une balle de caoutchouc; la maman, en se dandinant, gagne le bord, saute à l’eau et fait des pirouettes, ce qui amuse beaucoup messieurs les phoquelets.
* * * * *
J’ai passé le fjord à marée basse. Un détour me cache la mer et me revoici au cœur de la montagne sauvage, âpre, décevante, farouche; la montagne sans piste que je veux franchir, délaissant les bords du fjord pour couper au plus court.
Les rochers surplombent l’abîme, des gouffres noirs s’ouvrent comme des gueules, les pierres roulent sous les pas des chevaux et tombent. Le monstre gronde, nous avons dérangé son sommeil millénaire.
Sur le plateau, la neige nous accueille. C’est la première étape qui se renouvelle, traversée longue et monotone, coupée par le cauchemar des roches qui surgissent soudain, inattendues et fantastiques, ruines de châteaux d’une époque passée, gargouilles de cathédrale, masques de tragédie.
Sur la glace, le fer des chevaux glisse... le vieux poney marche le cou traînant, le mufle au ras du sabot... Que flaire-t-il, le vieux philosophe? Ses camarades le suivent prudemment, un à un.
Tous passent, le dernier qui me porte s’engage sur la piste. Soudain, la croûte cède, la bête fait un effort pour se dégager, mais la crevasse est là, attirante, et c’est la chute dans l’abîme.
* * * * *
L’enfer n’a pas voulu de moi, je suis remonté à la vie. Comment?
J’ai un bras en pantenne et un cheval en moins.
Je marche lourdement, hébété, sans bien me rendre compte de ce qui est arrivé. J’ai un petit rire saccadé qui se casse net, et soudain ma carcasse tremble, mes dents claquent. La bête qui me ronge le poignet appuie sa morsure. J’ai mal. J’ai très mal.
Plus rien à l’horizon que la neige et les monstres de basalte... Est-ce que je vais mourir là?
Un froid intense crispe ma chair, une main prend mon cœur et le tord... Un vertige passe...
Non, non, il faut marcher; si je tombe là, je suis perdu. Courage, vieux, courage!
J’arrache chacun de mes pas à l’étreinte de glace, étreinte de la neige, étreinte de la mort... Les Géants et les Trolls me guettent. J’ai parcouru leur domaine inviolé, j’ai troublé leurs rêves de dieux déchus... Thor et Odin se vengent du pauvre Galiléen que je suis.
Regrets des anciens jours, bonheurs fugitifs d’autrefois, amitiés durables, tendresses passagères, je suis une bête appauvrie, amoindrie, blessée, qui va soutenue par l’instinct ancestral, qui cherche un coin pour y porter sa peine, pour y dormir, pour y mourir...
* * * * *
Hraf, le grand corbeau, Hraf, l’ami d’Odin qui attaque et emporte les agnelets bêlants, Hraf passe et son vol noir tournoie au-dessus de ma tête.
Suis-je donc une proie? J’allonge mes foulées, chaque pas fait un trou dans la neige. Ma main droite soutient mon poignet gauche, dans un geste à la fois maternel et puéril.
Hraf croasse et tourne... Soudain, au fond de l’horizon, deux autres croassements ont répondu. Hraf remonte en ramant l’air de ses vastes ailes. Que veulent-ils? Que veulent-ils?
Et soudain j’aperçois comme un point dans l’espace: c’est Falki, le faucon... Les trois oiseaux de ténèbres l’ont aperçu aussi et veulent l’encercler.
Mais Falki est courageux. Il a vu les bêtes puantes, il plane et tout à coup tombe comme une pierre sur le crâne d’un corbeau. Un coup de bec, deux serres qui étreignent, quatre ailes qui battent désespérées, un cri terrible... mais les deux autres corbeaux arrivent à la rescousse. Falki lâche sa victime et prend du champ! même jeu, même tactique, il plane et s’abat encore. Hraf vise les yeux du faucon. Falki se dégage et remonte, les autres le suivent. La lutte se poursuit là-haut, très haut; Falki se laisse choir puis écarte ses ailes et veut fuir; les corbeaux se dispersent en triangle... Un coup d’aile a dû aveugler le faucon qui ruse pour s’échapper... Il fait une feinte, le corbeau de droite le suit, mais, plus rapide, il est passé non sans avoir décoché un coup de bec furieux à l’oiseau!
Hraf est touché et bien touché. L’envergure de ses ailes diminue, diminue, et soudain il tombe à dix pas de moi, comme une chose inerte tombe.
Il a deux ou trois convulsions, un cri rauque, puis ses pattes se raidissent. Il est mort.
Là-haut, Falki a pris sa volée. C’est un petit point gris dans l’espace.
Derrière moi, les deux compères décrivent un cercle de plus en plus étroit, et, quand je suis passé, ils foncent sur le cadavre de leur ami qu’ils dépècent.
Il y a trois taches noires sur la neige et de la pourpre sur du blanc.
* * * * *
Dans le ciel passe un tout petit nuage que le vent pousse lentement vers la mer.
* * * * *
Cinq heures après, j’ai trouvé mes chevaux, au pied de la montagne, heureux, bien reposés; ils tondaient, inlassables, une herbe galeuse. J’ai couché dans un refuge auprès d’un fleuve, la fièvre battant mes tempes, et je me suis endormi harassé, berçant mon bras malade comme une petite fille sa poupée.
VIII
UN SOIR, AU COL DE SVINASKAR
... Un soir, au col de Svinaskar, j’ai arrêté mon cheval et j’ai vu dans le lointain le promontoire de Rejkjavik, comme une ligne bleue tracée sur l’Océan.
Qu’importent les heures détestables des jours passés: la ville est là; le but qui reculait sans cesse, comme dans un mirage, est atteint. _La longue et périlleuse traversée de l’Islande de l’est à l’ouest est accomplie._
Le danger est derrière moi, je l’oublie. Fleuves impétueux qu’il faut traverser à la nage, glaces qui s’ouvrent sous le pas des chevaux, gouffres qui bâillent, avalanches de roches qui croulent dix secondes après qu’on a passé, tempête de sable rouge, pluie de cendres grises crachées par on ne sait quel volcan mystérieux, tapi dans les glaciers énormes, toutes ces choses sont effacées de ma mémoire devant le tableau qui s’offre à mes yeux.
Maintenant, dans le galop du cheval, ce n’est pas moi qui marche: c’est le paysage qui vient vers moi comme pour m’accueillir.
Et c’est la féerie du soleil couchant qui se renouvelle, une boule rouge qui chancelle et tombe dans la mer et laisse au ras du ciel des pourpres lumineuses, cependant que de la terre monte la vapeur de sources d’eau chaude qu’Ingolfür, en 874, prenait pour des fumées.
--Rejkjavik! la baie des fumées! s’écriait le hardi matelot, en prenant possession de la terre de glace.
Et je me sens, ce soir, une âme conquérante où passe le souffle qui animait autrefois les grands pirates, mes aïeux.
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Rejkjavik? une cité américaine à la deuxième période. Le ciment armé commence à remplacer le bois.
Le plus énorme cube appartient à la Banque d’État, c’est la civilisation qui s’affirme.
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Là-bas, à l’écart, sur la rive du fjord, une bâtisse au toit rouge: la léproserie. C’est la civilisation qui se protège.
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Un lépreux est un citoyen; alors, les hommes politiques, à l’abri derrière une barrière de bois, viennent haranguer ces monstres. C’est la civilisation en marche vers un meilleur avenir.
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L’hôtel d’Islande est en bois, mais il joue à l’hôtel moderne. Ses soubrettes ont des tabliers à bavolet, ses garçons, des smokings de toile blanche.
Il y a un orchestre et l’on danse.
Non les danses lentes et graves, religieuses, du pays, mais les horribles fox-trots.
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Quand je suis entré dans la salle en chandail et botté, j’ai eu l’air d’un anachronisme.
On m’a servi, dans un coin, une bière fade et des mets à la manière de Copenhague. J’ai regretté la morue.
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Les modes danoises et américaines s’harmonisent. Ici, plus de costume national, plus de coiffes soyeuses, plus de corselet... Des fagotages de robes et de pitoyables chapeaux pleurant des plumes.
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Dieu me pardonne, il y a trois prostituées!
En vérité, je vous le dis, la civilisation ici est souveraine.
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Ici, on trafique, on achète, on vend. Les combinaisons s’échafaudent, on truque, on ment, on trompe, on ruse; offre et demande, concurrence; il y a des petits et des gros, des pauvres et des riches. Un hôpital, une prison, un Parlement, ô civilisés, mes frères!
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Pureté de la mer et pureté des neiges. L’océan bat les noirs rochers de l’île. La neige est là, aux portes de la cité.
L’enfer est-il dans les espaces redoutables que j’ai traversés, là-bas, derrière vous, montagnes?
N’est-il pas plutôt dans ce grouillement de crabes en perpétuelle agitation, ici, sur cette langue de terre?
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Rejkjavik fait des _affaires_.
Rejkjavik est une capitale.
Ames d’Ingolfür et de Hjorleifür qui êtes quelque part dans le Walhalla des ancêtres, leur pardonnerez-vous?
Moi, l’Étranger, je vous évoque; moi, l’Étranger, je vous vénère; moi, l’Étranger, je pense à vous, ce soir, tandis que ceux de votre race se hâtent à la recherche du temps perdu.
* * * * *
Il y a même une route! Et sur cette route, des autos.
De Rejkjavik à Thingvellir, il y a cinquante kilomètres de montagnes russes que les Ford franchissent en deux heures, avec l’accompagnement du clakson pour la plus grande frayeur des chevaux inhabitués à ces fantaisies sportives.
* * * * *
La descente sur Thingvellir est grandiose. C’est une immense tranchée basaltique qui se casse à pic soudain pour faire place à la plaine de l’Althing, aux eaux calmes du lac Thingvallvatn. Un lac qui, à cent deux mètres au-dessus du niveau de la mer, se hérisse de cônes volcaniques et reflète sur sa rive l’image de son église minuscule.
A l’horizon, un volcan noir et blanc.
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Plaine de l’Althing, où dorment les grands souvenirs de l’histoire islandaise.
Isolés, les descendants des compagnons d’Ingolf voulurent se grouper.
Il fallait un emplacement pour réunir l’assemblée. _L’homme-qui-avait-des-chaussures-en-peau-de-mouton_ découvrit cette plaine.
De tous les coins de l’île les fermiers arrivèrent, et, la muraille de basalte formant écran, le peuple entendit des paroles de concorde et de paix.
Elle est là la tribune naturelle où s’élaborèrent les lois. C’est là qu’est née la République à l’aube du Xe siècle.
C’est là, devant ces monts farouches, que les paysans revinrent, tous les douze mois, discuter leurs affaires, qui étaient celles du pays. C’est là qu’en l’an mille les vieux dieux nordiques s’effacèrent devant la pâle figure du «doux charpentier dont la parole était de miel».
Mais la vieille _saga_ nous dit que Thor et Odin n’acceptèrent pas leur destin. Tandis qu’on discutait, un homme venant du sud apparut sur un cheval blanc d’écume; il criait: «Le feu est sorti de la terre!»
En effet, on pouvait voir monter à l’horizon les menaçantes fumées volcaniques.
Les païens et les esprits timorés y voyaient la colère des dieux outragés. Mais le soldat du Christ qui tenait la tribune frappant du pied le sol calciné, demandait:
--Contre qui les dieux étaient-ils furieux, qui voulaient-ils punir, lorsque, il y a des milliers d’années, ces rochers où nous sommes brûlaient comme des torches dans un pays où rien ne vivait?
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Aujourd’hui dimanche, les couples citadins font la dînette au bord du lac.
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Nous sommes, André Courmont, consul de France, et moi, à la tête d’une cavalcade de dix-sept poneys, qui, selon la coutume, s’égaillent dès qu’ils aperçoivent une touffe d’herbe.
Nous laissons les Islandais à leur joie paisible pour commencer à travers les laves, les trous d’eau, les ravins et les gouffres, l’ascension d’une montagne brûlée.
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Là-haut, nous laissons souffler nos bêtes. Le paysage paie notre peine. A perte de vue des monts déchiquetés, des vallons qui se creusent, des sources d’eau chaude qui jaillissent, faisant des ombres bleues, et là-bas, tout là-bas, très visible, très nette, la formidable masse de l’Hekla, qui, pour un jour, a laissé son capuchon de brume et fait miroiter ses neiges sous les rais obliques du soleil.
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La descente est rude, pénible, dangereuse; le terrain est fangeux, les chevaux pataugent.
Dans la plaine marécageuse de Middalur, nous dressons la tente, cependant que des myriades de moustiques claironnent des fanfares à nos oreilles. Dormir? Pas possible, les poneys irrités mènent un beau tapage.
Debout! Bouclons nos selles. En avant!
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La marche est dure dans ces terres sans consistance qui nous conduisent vers les geysers.
C’est à l’abri d’une petite montagne, ocre rouge et safran, un mamelon creusé de trous dans lesquels l’eau bouillonne et gicle...
Un glougloutement ininterrompu vient du tréfonds des entrailles terrestres; mais, hélas! c’en est fait des beaux jaillissements d’autrefois. Le grand geyser n’est pas mort, il agonise.
Depuis quatre ans, il refuse obstinément de sortir de sa tanière.
Tremblement de terre? Déplacement de la poche des eaux? Obstruction du goulet? On ne sait.
Ses bords se revêtent d’une croûte calcaire rose et bleue. Seul, le Strokker, toutes les trois secondes, fait un petit saut de trente centimètres.
Ils sont là, par centaines, fumant et bouillonnant; leurs eaux transparentes et vertes laissent apercevoir des architectures merveilleuses, des palais enchantés, des floraisons aquatiques, compliquées et charmantes; mais il y a toujours un trou sombre qui donne le frisson par son attirance et son immensité.
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A la ferme où nous dégustons le café traditionnel, nous trouvons une vieille dame irlandaise assise face au mur sur une chaise et qui égrène son chapelet avec ferveur, s’arrêtant aux gros grains pour dire dans un soupir: «Mon Dieu! mon Dieu! c’est le pays du diable!»
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Quatre heures après, c’est l’énorme tranchée volcanique au milieu de laquelle coule, blanche, immaculée, la Hvita.
La Hvita qui, soudain, fait un saut fantastique de soixante à quatre-vingts mètres et lance dans le gouffre le tonnerre de ses eaux. Chute de Gullfoss, spectacle unique, plus beau que le Niagara, plus sauvage, plus horrible surtout.
Le fleuve franchit les rapides, roches noires au ras de l’eau; c’est d’abord une première chute à angle droit, puis la tombée formidable.
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Sur la terre mouillée, on s’endort bercé par l’énorme chanson.
IX
LA FOLLE RANDONNÉE
Au matin du troisième jour, c’est la folle randonnée sur Hvitavatn à travers le désert, le désert absolu, le congloméré de cendres et de pierres rondes, sans un pouce de végétation. C’est, à perte de vue, l’immensité grise coupée par des sables rouges que le vent soulève en tourbillon.
Et le monstre apparaît derrière les bizarres montagnes crénelées que les Islandais appellent «les chapeaux du Baron». C’est une ligne livide, imprécise encore, mais effrayante déjà: le Lonjokul, le long glacier, vers lequel nous marchons.
La Montagne Bleue nous barre la route de sa masse abrupte. Nous la contournons pendant cinq heures. Nous allons d’un train d’enfer sur un terrain abominable.
Un ravin s’ouvre, crachant une eau torrentueuse. Nous franchissons et l’eau et le ravin; nous retrouvons la Hvita, qui coule, à notre droite, blanche dans son lit noir.
Plus on remonte vers sa source, plus elle s’élargit. Elle surgit du lac formé lui-même par le glacier.
Ici, elle a quatre cents mètres d’une rive à l’autre.
Le vent fait rage, soulevant sur les flots de véritables lames courtes, et cependant il faut passer.
Et nous passons pour retrouver le désert de pierre et de sable, puis une herbe marécageuse.
* * * * *
Enfin le glacier est là, prodigieux, splendide; en face, il tombe à pic dans l’eau, tandis que, sur la gauche, il meurt en pente douce. Des crevasses bâillent, puis c’est l’étagement des glaces qui prennent à nos yeux des formes fantastiques: clochers de cathédrales, palais asiatiques, longues théories de personnages vêtus de toges, acropoles grecques et burgs allemands accrochés au rocher, colonnades de temples dans une perspective infinie...
Hélas! nous n’avons plus les belles nuits de lumière, l’ombre descend, estompant l’horrible beauté et, tandis que nous nous endormons sous la tente, cependant que la neige tombe en rafales, nous entendons un bruit semblable à celui que feraient plusieurs batteries qui tireraient ensemble: c’est un pan de glacier, lentement miné par les eaux, qui s’écroule et que le fleuve émiette et emporte dans une longue procession.
* * * * *
Au matin, le brouillard a mangé la montagne. Il ne reste plus rien. La veille on a rêvé, alors?
Non. Les bruits sinistres continuent, attestant que, dans l’ombre, la poussée du glacier se poursuit.
Et voici que, venue d’on ne sait où, une pluie de cendres tombe, fine, impalpable, mortelle.
Il ne fait pas bon s’attarder. Les chevaux effarés tremblent de tous leurs membres, le vent souffle en tempête, le sable et la cendre rouge nous fouettent le visage. Mille aiguilles trouent ma peau, mes yeux saignent; les poneys aveuglés hennissent de douleur.
Désert, fleuve qu’on retraverse; on file accompagné par les mauvais esprits, gardiens de ces lieux interdits...
Dans la hurlée de l’ouragan, c’est le retour sans gloire.
Au soir, près des geysers, une humble ferme nous accueille.
Je dors, assommé.
X
NOUS ENTRERONS DANS LA LUMIÈRE
Et maintenant?
J’ai vendu mes chevaux sur la place publique. L’animal «de bon conseil» a tourné vers moi ses yeux frangés de cils blancs; Fjord, mon compagnon fidèle, a hésité, il regardait la bête qu’on emmenait et l’homme qui restait... il a suivi la Bête!
Einar est parti ému, roide et ivre.
Et je suis resté seul.
* * * * *
... Départ de l’Islande à bord d’un courrier, tandis que dans le ciel s’allument les étoiles.
La lumière blonde du matin sur les noirs rochers des Westmann où dans chaque creux se cache un nid, si bien que l’on dirait que c’est la mer qui chante.
Portland et la côte de fer où les carcasses de navires attestent la puissance de Poséidon, dieu de proie.
L’Islande s’efface dans une brume violette, et sur les flots surgit bientôt la grappe des Féroé.
Le soir, sur le pont du navire, des filles dansent en rond, chantant des airs nostalgiques. Le talon frappe le bois par mouvements saccadés, les mains forment une chaîne sans fin...
L’Écosse est là, à tribord, avec ses dunes et ses ajoncs. Lieth et la laideur anglaise; Edimbourg, double image: splendeurs et haillons, Princess-Street et Court-Wilson.
L’ombre de Mary Stuart, la reine d’amour et de mort erre dans Holyrood, «la fatale abbaye»; des tombes parmi les dalles d’une église dont la voûte est le firmament.
Si je veux, dans vingt-trois heures je serai à Paris, mais mon désir est autre.
* * * * *
Un marché dans un bar de la basse ville. Le patron d’un cotre veut bien m’accepter à son bord. Il me ramène à Thorshaven des Féroé. Et, sur la pétrolette d’un pêcheur de saumon, je refais la route vers l’ouest.
* * * * *
Je franchis le Cercle Polaire à la hauteur de l’île Grimsey. Voici les deux balises blanches à bande noire verticale, sauvegarde des matelots.
Dans la mer s’engloutissent les cinq promontoires escarpés du grand Nord-Islandais: Ritr, Straumnes, Kogr, Heljarvikrbjarg et Horn.
Nous sommes seuls sur une embarcation fragile, livrés au caprice de Celui-qui-nous-mène.
Mer grosse et dure. Nous gagnons difficilement au vent, mais le moteur ronronne, régulier, monotone.
Mon camarade, un Norvégien aux robustes épaules, fixe de ses yeux clairs un point, droit devant lui. Rêve léger qui monte et se dénoue? Peut-être? Peut-être aussi repos complet de l’âme dans un corps sain, d’une âme que rien ne trouble et qui ne cherche pas de jouissances loin des buts immédiats et des réalités.
Et moi qui veux toujours connaître le pourquoi des choses, je voudrais savoir.
Derrière le front de cet homme, qu’y a-t-il?
Sais-je seulement ce qui est en moi-même?