L'Ile d'Enfer

Part 8

Chapter 8505 wordsPublic domain

La philosophie de ma race se dresse, vivante, dans le tumulte de mes pensées. Je fais les mouvements qu’il faut, par réflexe; le canot bondit à la crête des lames, et mon cœur est crucifié à la proue, mais le vent du large le sanctifie. Je l’ai conduit, ce cœur passionné, sur toutes les routes humaines, hors des sentiers accessibles aussi.

Pèlerin d’un siècle moderne, il vient de descendre aux enfers sans avoir près de lui la vigilante amitié de Virgile; il est remonté à la lumière du jour, meilleur, exalté par l’effort.

Nous sommes d’une génération qui veut aimer et qui veut vivre, qui veut comprendre surtout pourquoi elle aime, qui elle aime.

Nous voulons servir, et non passer inutiles et satisfaits. Nous portons en nous le tourment de connaître, nous tenons le flambeau que nous ont transmis les ancêtres dans un poing qui ne tremble pas. Et c’est parce que nous sommes des êtres sains que notre cœur saigne devant la misère des hommes.

* * * * *

Ma jeunesse était couchée à mes pieds comme une bête lasse; la vie de tous les jours sur le pavé des villes l’avait abâtardie.

Au souffle des vents, au rythme des vagues, elle s’est dressée comme un symbole. Elle est celle-qui-combat-en-avant; comme Athenæ Promachos, elle a des yeux couleur d’espérance.

Puissent d’autres hommes la suivre!

Le danger est partout dans le ciel et sur la mer. Qu’importe, nous aurons vécu! Après la mort, nous entrerons dans la lumière.

* * * * *

C’est ici, sur cette mer grise, que l’Islandais Thorgils Orrabeinsfostri fit naufrage en l’an de grâce 998.

C’est ici, sur cette mer grise, que le brick de guerre _la Lilloise_ que commandait de Blosseville, se perdit--corps et biens--le 28 juillet 1833.

Depuis cette nuit mémorable, quel autre Français est venu là?

Moi.

* * * * *

Ici, Hval, la baleine, engloutit les pêcheurs; ici, les esprits des eaux attirent les aventuriers téméraires. Oui, mais ceux qui meurent ici, le grand esprit Torngasoak les emporte vers les pays sans glace où rayonne un soleil éternel.

* * * * *

Soleil de notre Orgueil, Soleil de notre Foi, donne-nous ta flamme triomphante, éclaire la nuit de notre âme, voici descendue du Grand Nord polaire la redoutable escadre des icebergs!

A l’horizon se dressent les glaciers quaternaires de la Terre de désolation.

C’est vers là que je vais.

Vierge, étoile de la mer, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs et des Sept Joies,

Vierge, fuseau blanc et bleu dans la trame de notre vie, qui prendra pitié de notre chair souffrante?[2]

[2] Au moment de mettre sous presse, j’apprends que l’_Yport_ a coulé au large de Terre-Neuve.

_Mer d’Islande.--Islande.-- Océan Glacial Arctique, 1922._

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages I.--L’appel des dieux déchus 9 II.--Dans les brumes d’Islande 31 III.--La montée du calvaire 77 IV.--La chevauchée dans la tempête 137 V.--Dormir sous la neige polaire 157 VI.--Une rose sur un rosier 177 VII.--Aux portes de l’enfer 189 VIII.--Un soir, au col de Svinaskar 209 IX.--La folle randonnée 223 X.--Nous entrerons dans la lumière 229

Paris.--Imp. RAMLOT et Cie, 52, avenue du Maine.