Part 6
«Par moi l’on va dans la cité dolente, par moi l’on va vers l’éternelle douleur, par moi l’on va vers la race damnée.»
_Per me si va nella citta dolente, Per me si va nell’eterno dolore, Per me si va tra la perduta gente..._
* * * * *
Et je suis prêt à laisser toute espérance.
* * * * *
--Ah! vous voilà, monsieur, j’ai tout arrangé, j’ai trouvé une chambre; on va pouvoir rester plusieurs jours.
Et Einar Jonson se frotte les mains.
Mais sa joie est courte, je viens de lui casser les ailes avec trois mots:
--Nous repartons demain.
* * * * *
Comme je médite devant un verre de bière, le commandant d’un cordier norvégien frappe sur mon épaule et me dit:
--Il n’est pas bon de boire seul. Cela rend triste. Venez.
Je l’ai suivi dans l’arrière-boutique, où se trouvaient déjà son second et deux matelots.
Ostensiblement, il commande de la bière, puis, lorsque la servante est partie, il sort de sa vareuse une bouteille d’eau-de-vie danoise.
Nous avalons chacun la moitié du contenu de notre verre et nous faisons le plein d’alcool. _Fifty-fifty_, moitié-moitié.
La bière à l’eau-de-vie, c’était de l’inédit pour moi!
Nouvelle tournée, celle du second. Servante, bière, alcool.
J’ai des remords, j’aurai dû emmener Einar.
Troisième, quatrième. Même cérémonie...
Je n’ai réussi qu’à me rendre malade.
* * * * *
Remontée de l’Eyjalfjordr au nord jusqu’à Glæsibaer, que nous laissons à droite. A droite aussi, l’église de Modruvellir, une église grise sur la prairie verte.
Nous passons l’Oxadalur sur un pont de bois. Les poneys ne s’habituent pas à cette façon de franchir les fleuves. Le bruit de leurs pas sonne sur le plancher et les effraye.
Direction sud-sud-ouest. Nous jouons à cache-cache avec le fleuve; à tout instant, on passe de la rive droite à la rive gauche. Naturellement, il n’y a plus de ponts, les chevaux se réjouissent de patauger.
Enfin la vallée s’élargit, nous restons sur la rive gauche.
Bon terrain. Deux heures de galop pour sécher nos vêtements.
Puis la piste s’étrangle entre les hautes murailles sombres Val d’enfer où les démons hurlent dans la plainte du vent.
La côte est rude à gravir. Le fleuve toujours nous accompagne; ses eaux tumultueuses se hâtent, blanches, parmi les rochers noirs. Sur le plateau, le paysage est lunaire: le hérissement des pics déchiquetés et des trous de lave grise.
Là-bas, sur l’autre rive, la masse formidable du Vindheimarjokul. Ici, l’immense jaillissement glaciaire du Tunahryggsjokul; devant nous, le Myrkarjokul.
Nous sommes les humains errants de l’époque néozoïque; rien ne viendra compenser notre peine.
Du ciel bas, la pluie tombe; l’horizon se rétrécit et nous enferme dans un cercle glacé. La fatigue du corps tue la bête qui bourdonne dans le cerveau. Nous descendons, au pas de nos chevaux, le flanc du mont aux roches lisses. Nous descendons aussi peu à peu en nous-mêmes, éteignant toute pensée, et du fond de la vieille terre monte le limon ancestral qui trouble l’eau de notre âme... La croûte de civilisation tombe et la brute réapparaît; je ne sens plus le vent qui glace, la pluie qui coule dans mon cou; je vais, comme les autres allaient, des jours et des jours, sous l’éternelle menace des fauves et des éléments, avec la double préoccupation de trouver un abri, une proie.
Mais Dieu a pitié de ma détresse. Dans la brume, une tache rouge et blanche apparaît et grandit. La parole du Galiléen est venue jusqu’ici accueillante et consolatrice.
* * * * *
L’église de Bakki est en bois badigeonné de blanc. Son toit est une coiffe de tôle ondulée passée au vermillon.
Au chevet de l’église, devant la porte du _baer_, il y a le cimetière.
Il doit être doux d’avoir ainsi devant les yeux, tandis que l’on travaille, ceux qui nous ont été chers et qui nous ont quittés pour dormir «du sommeil de la terre».
Ils sont moins lointains, moins partis.
Le bonheur vrai est ici, loin des batailles après pour un pain quotidien relatif, loin des villes tumultueuses. Nos grandes nécropoles sont un blasphème, monuments ostentatoires, couronnes effilochant leurs perles, fleurs de zinc découpé, fausse pudeur, hypocrisie, mort fardée...
Sommeil troublé du cauchemar de la vie qui se hâte, cris et jurons, sifflets des usines, trompes des automobiles, timbres énervants des tramways...
Trépigne, piétine, cours, passant imbécile! Le trou bâille, la mort te guette avec le crochet du père Ubu: dans la trappe... dans la trappe... et sur ta vie frelatée, la lourde pierre, la décomposition des bouquets misérables et des couronnes qu’entre-choque le vent qui grince!
Petit cimetière de Bakki aux tombes herbues, je voudrais dormir sous ta terre primitive qui n’a jamais connu la misère des hommes.
Dormir sous ta neige polaire, dormir sous l’herbe jeune de ton printemps si court, dormir devant la porte du logis où l’on est né, où l’on a grandi, où l’on a aimé, où l’on a souffert.
* * * * *
Sur le talus du mont, des milliers de violettes.
* * * * *
Dans la petite église de Bakki, il y a, dans le chœur, un retable où un artiste naïf a représenté le Seigneur et les saints. Un pinceau appliqué a tracé une date: 1702.
Le pasteur, qui est aussi le paysan, a mis la laine de ses moutons à sécher sur les stalles; sur la chaire, son vêtement du dimanche.
* * * * *
Morue, eau claire. Salut à l’hôte. L’église s’efface derrière un mamelon; nous descendons, voici le fleuve.
Je sors de l’eau les maxillaires crispés. Le froid me gagne; mon corps a des secousses brèves.
Les vallées se succèdent, désolées, arides, chauves, avec au fond l’inévitable rivière.
En dix kilomètres, nous la traversons trois fois.
Un _baer_ est tapi au creux des rochers, une maigre pelouse l’entoure. La paysanne, debout sur le seuil de sa porte, m’offre un bol de lait, que j’absorbe sans quitter ma selle. Si je descendais, je n’aurais jamais le courage de remonter.
Et nous allons ainsi pendant treize heures, sans un mot, sans autre bruit que le pas des chevaux sonnant sur la croûte de lave.
Je n’ai plus de crainte au cœur, de mauvaises pensées à l’esprit.
Ce qui est écrit au livre de Dieu est écrit.
Il est minuit. Un ciel gris-perle est tendu sur nos têtes, des oiseaux passent dans un vol silencieux, des linots sautillent, des linots au ventre blanc qui n’émigrent jamais, même pendant les froids noirs de l’hiver... Ce soir, dans la clarté polaire, ils sont heureux. L’un d’eux se perche entre les deux oreilles du cheval de file. Son petit corps suit le balancement de la marche.
Eux et nous sommes les seuls êtres vivants de ce paysage de mort.
* * * * *
Silfrastadir est une église pareille à un joujou d’enfant. Sa forme est hexagonale, elle a un clocheton de tôle blanche. Son toit est rouge; l’Hjeradsvatn roule, à ses pieds, des eaux vertes.
* * * * *
Nous avons grignoté quarante-cinq kilomètres.
Une borne--tout arrive--indique:
«_Rejkjavik: 310 kilomètres._»
Étape rude pour les chevaux. Douze heures de marche. Je donne un quart d’heure à la vieille église en terre battue de Vidimyri. Traversée du fleuve en bac, mais le bac s’arrête au milieu du courant.
La montagne fume, des sources d’eau bouillante jaillissent.
Après Vidimyri, c’est la montée du calvaire qui recommence: un calvaire caillouteux, incertain; les chevaux glissent et butent.
Le chien fourbu s’arrête tous les dix pas; assis sur son derrière, il tourne la tête vers moi, ses yeux inquiets m’interrogent et semblent dire:
--On va donc encore plus loin?
Péniblement, il se soulève, repart... Nouvelle station, nouveau regard, nouvel appel...
Je saisis la bête par la peau du cou, je la hisse et la place en travers de ma selle, devant moi.
Soudain, je sens une impression très douce à ma main gauche. A petits coups de langue, Fjord me dit: merci.
* * * * *
A droite, deux lacs: deux émeraudes. Mais la brume monte avec nous. Elle nous entoure, elle nous enveloppe, elle nous prend; nous la voyons courir à ras de terre. Nous allons au petit bonheur, à tâtons. Puis, sans raison, elle s’en va et j’ai devant les yeux le spectacle le plus poignant qui soit.
Je suis au haut du mont. A mes pieds, le fleuve décrit un gigantesque huit; la vallée, très fertile, est tachetée de carrés verts. Entre les deux boucles du fleuve, le _baer_, endormi.
Fermant la vallée, une muraille se dresse, couleur de rouille, et sur la muraille, à l’horizon, le soleil roule sa boule énorme et sans rayons, et, au-dessus du soleil, il y a le cercle impeccable de la lune.
La descente s’accomplit, périlleuse, en lacet; parfois la montagne est à pic. Les chevaux surmenés donnent un suprême effort; la prairie les attire. Les pauvres bêtes n’ont rien dans le ventre depuis le matin.
Le chien fourbu s’endort à mes pieds, tandis que je griffonne ces notes, mon carnet sur les genoux.
Einar est allé réveiller l’hôte, mais pour entrer il faut passer le fleuve à gué.
En selle, les chevaux renâclent; enfin ils se décident.
La servante est déjà debout et la table dressée lorsque j’arrive.
Ivre de fatigue, je m’écroule et je dors.
* * * * *
C’est dimanche. Une matinée de repos.
L’église de Bolstadarhlid est en fête. On doit y célébrer l’office aujourd’hui.
Au trot d’un robuste poney, le pasteur arrive. C’est un bon gros, habillé de toile brune, le ventre en proue, le cheveu rare; il a la trogne illuminée d’un personnage de Teniers.
Sans cérémonie, il s’installe à ma table, étale ses courtes jambes, tire sa pipe, tapote deux ou trois fois la table, puis, les yeux au plafond, les mains croisées, la pipe au bec, M. le pasteur prépare son prêche.
La fumée lui fait une auréole.
* * * * *
Les fidèles dévalent de toutes les sentes montagnardes. Il en vient de partout.
L’heure de l’office est élastique et approximative. On commence quand tout le monde est arrivé.
Les femmes en amazone ont l’air de paquets endimanchés; celles qui montent «en garçon» sont plus délurées, plus crânes. Les grosses mères sont installées sur des selles-fauteuils dont il faut les déjucher non sans encombre.
Un clair soleil anime toutes choses, les eaux, la prairie, et les yeux des filles qui, sournoises, regardent en dessous le «Frankman».
* * * * *
Il est trois heures et la cérémonie n’est pas commencée. Tant pis, je me passerai du sermon.
--A cheval, ami Einar. Nous avons devant nous trente-cinq kilomètres.
--Oui, monsieur.
--_Go._
Quelques jeunes garçons nous accompagnent pour nous faire honneur, certes, mais aussi pour avoir le plaisir de caracoler devant les filles qui nous regardent partir.
Au premier détour, ils nous saluent et tournent bride.
Nous suivons la vallée de la Blanda (le fleuve blanc) qui doit nous mener à Blondüos, un port minuscule qui range ses quelques maisons sur les bords mêmes de l’océan Glacial.
VI
UNE ROSE SUR UN ROSIER
A l’est de Vatnsnes, il est une large échancrure taillée dans la côte nord de l’Islande: c’est le Hunafjordr.
De hautes cimes arrêtent ses rives à l’est et à l’ouest; tandis qu’au sud s’étend une plage basse formée d’alluvions.
Par vent de terre, les navires peuvent mouiller, mais lorsque les vents du nord soufflent, le refuge est incertain, dangereux même. Les glaces y sont fréquentes. C’est là qu’est Blondüos, à l’embouchure de la Blanda, havre minuscule et peu accueillant; sa rade est foraine, on en voit de dures par vent de sud-ouest; mais, à la belle saison, on mouille par dix-sept mètres, la tenue est bonne, la mer pouvant être longue, mais jamais très haute.
Cependant, la Blanda a des roches à fleur d’eau et il y a une barre.
Fermant l’horizon, à gauche, une jolie ligne de montagne blanche et bleue.
* * * * *
Se loger n’est pas facile.
Einar parlemente, cependant que les indigènes désœuvrés me regardent sous le nez. L’aspect de nos chevaux les met en gaîté.
Les pauvres diables sont dans un triste état.
Seront-ils capables de faire route demain?
Deux ont des plaies sur le dos.
--Venez, monsieur.
C’est Einar qui revient, ayant trouvé gîte et couvert. Nous descendons jusqu’à la rive; debout sur un perron en ciment armé, il y a une petite vieille et la plus belle jeune fille qui soit; avec des gestes simples et un sourire, elles nous accueillent gentiment.
* * * * *
Les douces, les bonnes heures que j’ai passées là.
La vieille maman prévenante m’a choyé, cependant que sa fille adoptive (l’adoption est très fréquente en Islande) était pour moi comme une grande sœur.
Petite fille du Grand Nord polaire, je reverrai toujours votre front calme, vos yeux d’un bleu si tendre et votre sourire enfantin qui mettait à vos joues une double fossette!
Je vous vois toute pareille à la seconde précise où vous êtes entrée dans ma vie; le large ruban qui vous cravatait mettait une tache vive sur le corselet de velours noir où couraient des arabesques d’or. Et, sur votre épaule, il y avait la frange soyeuse de votre coiffe nationale, que baguait un anneau d’argent.
Vous étiez pure comme la neige et comme l’eau; nous n’avons échangé que de brèves paroles, et cependant nous étions l’un à l’autre par la communion de nos âmes.
Aucune pensée mauvaise n’a souillé nos deux cœurs.
J’ai pris votre main et j’ai joué avec vos doigts.
* * * * *
--On ne part pas, Einar, les chevaux sont trop las.
--Bien, monsieur.
La fatigue des poneys est-elle la raison qui me retient ici?
* * * * *
Dans un bol bleu, Anne m’a apporté du café noir.
* * * * *
Au-dessous de l’escalier, dans une soupente, un vieil homme siffle en menuisant.
Il rabote, cloue, scie, sans cesser sa chanson.
C’est une larve humaine à qui le froid a mangé les deux pieds, un soir qu’il s’était égaré dans la montagne, là-bas, vers le Sletafell.
* * * * *
Sur ma tête, un accordéon gémit des airs nostalgiques...
Son rythme met en mon cœur de lointaines réminiscences.
Airs farouches que jouait le _gaucho_, dans le bouge de Punta Arenas, airs de danses des _saloons_ de l’Alaska... Airs sentimentaux dont des notes subsistent, qui me disent mon enfance alors qu’un couple d’Italiens chante dans la rue de ma ville natale.
Soleil de mon pays, longues nuits polaires, je vous revois tandis que pleure l’instrument.
Alors Anne est sortie, puis elle est revenue accompagnée d’une femme.
L’horrible avorton échappé du pinceau de Goya! Mais sans mot dire, la joueuse s’installe, à mes pieds, sur un coussin. L’étrange chose, cette fille aux yeux clairs, ce grand garçon botté, au masque volontaire, et cette musicienne de sabbat...
Les bras s’étirent, l’accordéon pleure lamentablement, et soudain c’est le rythme endiablé d’une tarentelle, et comme une chaîne sans fin les morceaux se suivent, fous, épileptiques...
Assez, assez, je vais crier...
Au même instant, c’est la modulation d’une chanson naïve où l’âme s’amollit, chant de pâtre dans la montagne, amour toujours pareil sous toutes les latitudes; les notes voltigent comme des lucioles ou s’appuient comme une caresse, ô baisers, musique des lèvres!
On s’attendrit... mais un galop nous emporte, cela finit dans un déchirement. Je ferme les paupières, et, quand je les rouvre, la sorcière n’est plus là, partie, fondue, disparue, engloutie. Je suis seul, tout seul dans la chambre avec la jeune fille aux yeux d’un bleu si tendre...
* * * * *
Le sommeil me fuit. Je sors de la maison endormie et je descends vers l’Océan.
Les vagues se dandinent et jouent, blanches sur la mer grise, d’un gris métallique.
Dans le ciel mauve, il y a des nuages lilas qu’un soleil invisible entoure d’un halo rose.
* * * * *
Ce spectacle est pour moi seul. J’en savoure la joie égoïste, pleinement. Je reste immobile de peur que la vision ne s’efface; mais non, elle persiste et s’agrandit; poussées par une main invisible les nuées se mettent en marche pour une chevauchée triomphale.
Les chevaux, les reîtres, les lances, les casques défilent là-haut, en mouvement vers quelle apothéose?
En bas, la mer océane est un cœur immense qui bat.
Cette nuit, j’ai compris la majesté divine.
* * * * *
Près du poêle, il y a un rosier, objet d’une attention jalouse. Sur le rosier, fleurit une rose... Dirait-on pas le thème d’une chanson populaire conservé à travers les âges par la tradition... ou bien un conte qui commencerait par le fatidique: il était une fois...?
C’est une rose pourpre à peine sortie du bouton et déjà parfumée...
Mes lourdes bottes font craquer le parquet; je tourne comme un ours en cage, mais, à chaque passage, je m’arrête et respire la fleur.
La pluie bat les vitres, les montagnes sont brouillées, le ciel et la mer se fondent dans une même teinte grise.
Anne est sortie.
La vieille est restée un moment près de moi; seuls ses yeux vivent dans sa face parcheminée. Elle a essayé une vaine conversation, puis elle s’est tue; alors elle a pris ma main dans ses deux pauvres mains ridées, puis elle a ri d’un rire rouillé qui a tiré ses lèvres en dedans.
Einar est, quelque part, avec un camarade. Je ne l’ai point vu depuis hier.
La bonne grand’mère trotte menu, puis disparaît.
Je recommence ma ronde, et l’odeur de la rose pénètre ma chair.
Je n’ai pas entendu Anne rentrer. Lorsque je me retourne, elle est derrière moi; alors, sans un mot, elle a brisé la branche et m’a tendu la fleur d’un geste simple et familier.
* * * * *
Entre les pages de mon carnet de route, il est un petit spectre noir qui me rappelle le rêve effacé, bulle qu’aucune pointe n’a crevée et qui est montée, légère, vers les paradis où les amants ne sont jamais entrés.
Petit spectre noir, souvenir parmi les souvenirs de ma vie errante; petit spectre noir dont l’âme parfumée est absente, partie avec le mirage de mon songe désabusé.
VII
AUX PORTES DE L’ENFER
La descente vers le sud commence. La pluie tombe, une pluie tenace qui pendant trente-cinq kilomètres nous suit. Avec cela, un vent du diable qui nous jette au visage des paquets d’eau.
Nous traversons un fleuve, eau dessus, eau dessous, eau partout, puis nous entrons dans une région curieuse.
Il y a une succession de petites collines pointues, de cinq à vingt mètres de haut; elles sont roussâtres pour la plupart et caillouteuses. Elles sont séparées les unes des autres. Nous avons l’air de jouer à cache-cache.
Un double arc-en-ciel nous montre la route de Lœkjamot.
* * * * *
En sept heures, nous faisons dix-neuf kilomètres. Lœkjamot–Stadarbakki, décidément, c’est un record, dix-neuf kilomètres au pas, dans un terrain détrempé, sous une pluie battante.
* * * * *
De Stadarbakki à Stadir, courte étape afin de ménager les chevaux qui demain auront un rude effort à fournir pour traverser le plateau de Holtevorourheidi.
Pluie et soleil. Nous suivons le Hrutafjord (le fjord des béliers), un des plus profonds de l’Islande.
Là-bas, de l’autre côté, quelques maisons aux toits rouges, quelques barques: c’est la station commerciale de Bordeyri. On ne peut vraiment pas appeler cela un port.
Stadir nous apparaît dans la brume avec son église traditionnelle et son traditionnel _baer_.
Église, ferme, terre, ciel sont gris, d’un gris argenté, très moderne et très doux.
* * * * *
Rude journée. Dix heures de cheval dans la brume et la pluie.
Dans le terrain mou, les chevaux enfoncent; l’un d’eux s’enlise jusqu’au poitrail.
A un mètre, on ne voit rien. Seule, la dernière heure est bonne. La pluie a cessé, la brume s’est effilochée, mais des cumulus lourds de menaces courent, très bas, dans le ciel.
Le bord du plateau est rocheux; des cascades tombent à pic dans le fleuve qui serpente au fond de la gorge.
A la ferme de Sveinnatunga, je me réchauffe devant un feu de tourbe. En ouvrant mon carnet, je lis une date: 14 juillet.
Je ris malgré moi en pensant:
--Si le 14 juillet est pareil à Paris, il doit pleuvoir sur le feu d’artifice.
* * * * *
Comme je remontais à cheval, une belle fille aux bras blancs, de ce blanc laiteux et nacré des rousses, cueille, dans la prairie qui borde le _baer_, une fleurette jaune et me la tend en souriant.
Je pars. En haut du col, je me retourne. Le _baer_ est là-bas; tout là-bas la jolie fille me fait un signe de la main. La silhouette s’estompe et diminue. C’est une tache blonde dans du soleil.
* * * * *
Ce soleil est un doux présage. Le dieu nous accompagne et flambe de tous ses rayons.
Sa caresse inaccoutumée nous enveloppe et nous prend. La croupe des chevaux brille; les boucles et les étriers ont de rapides éclairs.
Et, dans la joie reconquise, je chante l’Hymne de reconnaissance et de foi:
«Aryaman, Vivasmat, Ravi, Sourya des Brahmaniques, salut!
«Harbéhouditi, Harnoubou, Horus à tête d’épervier, le Très-Haut, le Très-Élevé, le Très-Supérieur des Égyptiaques, bonheur sur moi, paix sur toutes choses!
«Hélios, fils d’Hypérion, fils de Théia, frère d’Eos, frère de Séléné, amant de Clymène et de Perseis, filles de l’Océan et de la nymphe Rhodé, père de Phaéton, le conducteur lumineux, d’Aetès, de Circé, des douces Héliades, dont chaque larme est un grain d’ambre!
«Hélios, qui conduis les hommes depuis les premiers âges du monde, après avoir conduit les dieux, Hélios d’Aéa, d’Argos, de Corinthe, d’Elis, de Trézène et d’Olympie!
«Hélios à qui les prêtres immolaient des chevaux!
«Dieu toujours jeune, toujours rayonnant, toujours glorieux, Dieu à la chevelure abondante, ceinte d’une couronne radiée!
«Dieu d’Homère!
«Dieu que Charès de Lindos dressait, colossal, sur la rade de Rhodes!
«Les nymphes Phæthousa et Lampétis gardent tes coursiers piaffant le sol de l’île de Trinacrie!
«Hélios, base du trône de Zeus!
«Hélios des bas-reliefs du Parthénon, je t’honore, je te vénère, je te sers!
«Mithra, dieu de la lumière créée!
«Mithra, qui juge les hommes!
«Mithra, la pureté!
«Mithra, que les soldats de Pompée, venus de Cilicie, apportèrent en Occitanie!
«Mithra, adversaire du Christ!
«Mithra, qui comme lui remettais les péchés!
«Mithra de Lutèce et de la Camargue!
«Les mauvais dieux descendus du Septentrion, Hel, gardien des enfers, et les géants du froid se taisent, matés sous la terre de glace.
«Soleil, Principe de Vie, Soleil-Roi, Soleil Toute-Puissance!»
* * * * *
Depuis Hvammur, nous chevauchons la terre volcanique. Les laves hérissent, à nouveau, des monstres surgis des entrailles de la vieille terre, laves bleues, laves rouges, laves grises, laves métalliques, laves sonores, gouffres qui bâillent et d’où montent des grognements de bêtes rageuses, trous d’eau sans fond.
Dans cette mort, la vie s’impose. Au creux des roches éruptives, le destin apporta quelques poignées de terre végétale, et des bouleaux nains sont nés, qui mettent dans l’air calme des parfums pénétrants.
* * * * *
Cherchant leur place, les poneys vont ainsi pendant des heures. Mais mon âme n’est plus abattue, je marche avec ma vie dans la main; à chaque pas se dresse un piège, qu’importe, c’est la remontée des enfers. Comme le poète, je m’évade; mon étoile, c’est l’astre qui flamboie.
* * * * *
Pour la première fois, dans le labyrinthe des laves, dans l’enchevêtrement des pierres calcinées, je m’égare.
La boussole, ici, est inutile.
Un fleuve se fraye une route dans un lit de basalte. Suivons-le.
Dans les eaux claires, des saumons filent comme des traits, remontant le courant; parfois leurs écailles luisent.
* * * * *