L'Ile d'Enfer

Part 5

Chapter 53,694 wordsPublic domain

* * * * *

Myvatn est un étonnement au milieu de la lave, une lave aux reflets d’un bleu d’acier ou d’un rouge de rouille. A Myvatn, il y a des arbres.

Des arbres? Entendons-nous, des arbustes, hauts comme ça... Des bouleaux nains que les Islandais appellent _birk_ et qui méritent bien leur nom latin: _betula odorata_, cela sent bon la myrrhe.

Les oiseaux, étonnés d’être dans un feuillage, chantent.

* * * * *

C’est une région où j’aimerais rester longtemps. La Montagne Bleue est si belle, elle se découpe si nette sur le ciel, son profil se reflète si pur dans les eaux du lac. Oui, mais la Montagne du Vent, la Montagne des Cendres, la Montagne du Soufre montent la garde, attestant que les dieux enchaînés, les cyclopes géants, n’ont pas abandonné toute espérance.

Pour peu que l’on prête l’oreille, on entend le marteau de Vulcain résonner sur l’enclume; la forge est en activité, la flamme siffle, le soufflet grince.

Demain, le lac sera-t-il là?

* * * * *

Cependant, les paysans travaillent, les moutons broutent l’herbe qui croît aux creux des laves; un agneau, sur le toit du _baer_, tond l’herbe courte.

Les chiens rassemblent les poneys.

La vie se poursuit et la mort l’accompagne.

* * * * *

Dans le salon du _baer_, l’hôtesse m’a montré avec orgueil l’image de son fils, un garçon aux yeux clairs déjà américanisé. Il est à Winnipeg, avec les autres, tous les autres Islandais qui dans le Manitoba ont apporté les vertus de leur race.

Il est parti, et l’histoire se renouvelle d’Eric le Rouge et de son fils Lief.

Eric qui, chassé de Norvège, chassé d’Islande, suivit la route de l’Ouest.

* * * * *

Sur la barque non pontée, ils allaient chercher les terres nouvelles promises à leur vaillance.

Par-dessus la redoutable barrière de la banquise, la côte se dessinait, coupée d’arêtes, hostile: Groenland. «Terre verte!», s’écriait le réprouvé, qui ajoutait facétieux: «Un beau nom fait toujours bien.»

* * * * *

On était en 983.

* * * * *

De Brattahild, la nef reprit sa course. Eric le Rouge et son fils Lief descendirent la côte du Labrador et pénétrèrent dans l’estuaire du Saint-Laurent.

Les fils d’Islande suivent la tradition, la terre canadienne les appelle, cette terre qu’ils découvrirent les premiers, avant les Dieppois, qui cependant devancèrent Colomb.

* * * * *

Les Dieppois avaient à leur bord un certain Martin Alonso Pinzon, mauvaise tête, mais bon marin.

Le capitaine, un jour, le débarqua à Rejkjavik.

* * * * *

Alonso Pinzon, en 1492, commandait la caravelle la _Pinta_, «qui allait toujours de l’avant».

L’astucieux Génois, chef de l’expédition, ne naviguait donc pas au hasard, mais selon le tracé d’une route que son second connaissait.

* * * * *

Pinzon ne voulait pas ravir la gloire de Colomb, Colomb lui doit toute la sienne.

* * * * *

Tous ces faits de l’histoire du monde défilent devant ma mémoire comme sur un écran. De l’humble _baer_ où je suis, un fils est parti pour la Terre nouvelle, comme ses frères d’autrefois.

A la _saga_ qui dit les exploits de ceux-ci, un chant s’ajoutera pour célébrer celui-là, puisque les exilés de New-Island, de Winnipeg, gardent la Tradition sacrée.

* * * * *

Pendant la veillée, le paysan m’a dit:

--Ton père, que faisait-il?

--Ceci.

--Et son père à lui?

--Cela.

--Et le père de son père?

--Il était docteur dans un petit village, au sud de mon pays.

--Bien. Et son père à lui?

Un geste insoucieux et je réponds:

--Ma foi, je n’en sais rien.

Le paysan s’étonne, il me considère avec une pointe de pitié au coin de l’œil, une moue de mépris au coin de la lèvre, et avec fierté il déclare:

--Moi, je suis fils d’un tel, qui était fils d’un tel, lequel était fils d’un tel.

Volubile, il ajoute:

--Je peux remonter ainsi jusqu’à l’ancêtre qui est venu aux premiers jours, avec Ingolfür et Hjorlejfür.

* * * * *

Ce paysan n’est pas une exception. Quatre-vingt-dix pour cent des Islandais peuvent ainsi dresser leur arbre généalogique depuis ses rameaux récents jusqu’aux racines profondément enfoncées dans la nuit du passé.

* * * * *

Cela, les _sagas_ le prouvent, les _sagas_ plus belles que les chansons de geste médiévales ou les récits chantés par les rapsodes errant dans les bourgs de l’Hellade.

* * * * *

Mot gothique _saeja_: ce qui se dit.

_Islandigabok_, saga d’Are Frode; _Landnamabok_, saga de Sturla Tordsson, qui nous ont conservé mille trois cents noms de personnes et mille quatre cents noms de lieux.

* * * * *

L’Histoire s’est brodée, fil à fil, pendant les longues nuits polaires.

Ces hommes, qui venaient de Norvège, trouvèrent une terre désolée; tout leur manquait, tout fut leur œuvre...

Et dans l’île d’Enfer, sentant leur isolement, ils éprouvèrent le besoin de perpétuer leur souvenir.

Tradition orale d’abord, tradition écrite ensuite.

Récits toujours authentiques, chroniques brèves au ton impersonnel... «Un tel, tel jour, a fait cela», «Ceci se passait là».

* * * * *

Celui de Winnipeg ne dira pas: «Je m’appelle ainsi, mon père était un tel...», il écrira: «Un jour, de telle année, Sigurd Sigurdson arriva. Il venait du _baer_ de Rejkjahlid, sur les bords du lac Myvatn... Son père...»

Ainsi, les races ne meurent pas.

* * * * *

Le _baer_ est construit sur la lave. Il a trois façades de bois non peint. Le long de ces façades, il y a des chapelets de poissons séchés; au milieu, l’écusson de la poste: «Landissima Stod.»

* * * * *

Sur une plaque d’émail, il y a un faucon blanc sur fond d’azur. Le faucon, blason de l’Islande.

A peuple issu de pirates, il fallait pour emblème une bête de proie, et ce faucon est blanc de la blancheur et de la pureté des immensités vierges.

* * * * *

Comme je cinématographiais les bords du lac et la montagne, le paysan a dit à son ami:

--Le Français est un officier qui «lève» des plans pour son pays.

IV

LA CHEVAUCHÉE DANS LA TEMPÊTE

La longue, l’abominable étape! Nous laissons sur la gauche la Montagne Bleue et coupons à travers les roches éruptives, puis soudain, sans raison, le désert de cendres et de pierres.

Les chevaux butent, s’enfoncent, se dégagent d’un coup de reins, s’enfoncent, butent, se dégagent...

Pas une touffe d’herbe, rien ici de vivant, ni sur la terre, ni dans le ciel. Pas un insecte ne rôde, pas un battement d’aile.

Nous descendons, au pas, la vallée de la mort.

* * * * *

A l’horizon, une chaîne de montagnes. Pas à pas, mètre par mètre, nous allons vers elle avec l’espoir secret que du haut du col nous changerons de paysage.

La descente, le cheminement au creux de la vallée, la remontée du mont chauve... Au sommet, nous apercevons à nos pieds l’immensité désertique.

Mornes heures où la désolation de la nature courbe nos âmes. Nous ne reverrons jamais le pays du soleil, les eaux jaseuses qui bordent la prairie, le fuseau des peupliers qu’un vent très doux incline vers le sol.

Vignes de mon village, vignes feuillues, vignes aux ceps tordus, vignes lourdes de grappes, un mirage vous dresse devant mes yeux; la plaine est écrasée de soleil. Dans les platanes, il y a des cris stridents de cigales, et là-bas l’étang et la mer se joignent dans une étreinte bleue.

Un nouveau col, et c’est encore le déroulement infini de la terre maudite.

C’est une symphonie grise: gris de la cendre, gris des cailloux, gris de mes pensées.

Le morne balancement du poney qui me porte m’assoupit et m’endort. Il semble que je descends aux rives fatales, île d’Enfer, pays du diable.

Je m’enlise dans la mort, lourd du poids de tous mes péchés.

Quel archange blond fendra la nue d’un coup d’aile et m’emportera frémissant vers les sommets enfin atteints, vers les rêves enfin réalisés?

* * * * *

Nous marchons depuis sept heures; depuis sept heures, devant nous s’ouvre le désert. Il s’ouvre et se referme sur nous.

J’ai voulu m’arrêter, mais les poneys têtus ont poursuivi leur chevauchée exaspérée.

Suis-je seulement sur la bonne route? Einar, guide, ne guide rien du tout. Il est affalé sur sa bête, le front barré par la peur indicible qui le mord aux entrailles.

Comme moi, il songe aux enfers. L’épouvante s’inscrit sur son visage, et dans son âme se lève la crainte atavique des Trolls et des Géants.

Et, dans son cerveau, il évoque Odin qui a ordonné et gouverne le monde; Odin, fils de Borel, fils de Besla, qui protège les hommes courageux et les accueille au Walhalla.

A l’instant même, deux immenses corbeaux coupent notre route; ils rament l’air de leurs ailes pesantes et passent en croassant.

Einar reconnaît en eux les deux compagnons inséparables du vieux dieu: Hugin, la Réflexion, et Munin, la Mémoire.

Et, poussant du talon son cheval, il le presse, flanc contre flanc, avec le mien, et dans un chuchotement il me dit sa crainte et son espoir.

Odin, dans le Valaskjalf, nous guette; il est sur son trône d’argent pur que les poètes appellent Hlidskjalf. De ce trône, il voit le monde entier et surveille ses trois épouses: Iord, la terre inhabitée; Frigg, la terre cultivée; et Ring, la terre engourdie par l’hiver.

Nous traversons le domaine d’Iord, mais le Dieu nous garde, les deux corbeaux qu’il nous a envoyés en sont la preuve irréfutable.

Du reste, c’est aujourd’hui jeudi: _Torsdag_, le jour de Thor, et, si son père Odin nous oubliait, le terrible massacreur des Géants et des Trolls ceindrait son baudrier de vaillance, lequel double sa force--ainsi que chacun sait--et brandissant sa massue, Mjoelne, il foudroierait les monstres de l’enfer.

* * * * *

Mais Thor ne sera pas obligé de quitter son palais de Bilskirne dans le royaume de Trudvâng, car, du haut du mont, j’aperçois enfin la fin de nos misères. A nos pieds, voici la tache verte d’une prairie. Là-bas est le _baer_, là-bas est le repos.

Les chevaux, comme nous, ont vu. Ils partent au galop, dévalant le flanc de la montagne presque à pic par des sentiers où n’iraient pas les chèvres.

Un vent du diable nous accueille sur ce versant. Le froid est intense, mais on néglige sa morsure; là-bas la prairie, là-bas le _baer_, là-bas le repos...

* * * * *

Hélas! entre le _baer_ et nous il y a le Laxardulr; du sommet c’était un mince fil coulant dans la vallée; sur la rive, c’est un fleuve qui gronde.

Des terres fangeuses le protègent. Les chevaux prennent un bain de boue... le vieux poney patauge, flaire, cherche, et le voilà qui nage en plein courant.

* * * * *

Au milieu du fleuve, un îlot où croissent quelques herbes; les poneys s’arrêteraient volontiers, mais, glacés, transis, ruisselants, nous les poussons à l’eau.

Soixante mètres de nage et nous voici sur l’autre bord.

Un galop nous amène devant l’église de Thvéra. Inutile de songer à atteindre Einarstadir aujourd’hui. Il y a treize heures que nous sommes à cheval.

Du reste, le pasteur est là, debout, sur son seuil, qui nous attend et nous accueille.

* * * * *

Sans songer à manger, mon chien mouillé et frissonnant s’endort en boule sur le meilleur fauteuil de notre hôte. Je n’ai pas eu le courage de le chasser, moi qui, ruisselant, enlève mes bottes, le dos confortablement calé par l’édredon d’eider qui recouvre le lit.

* * * * *

Le pasteur de Thvéra vit seul entre son _baer_ et la maison de Dieu. C’est un vieillard à la face lépreuse, aux mains gonflées et molles. Il s’informe longtemps des mœurs de mon pays, tandis que nous puisons tous trois, Einar, lui et moi, non dans le même plat, mais au même poisson: un flétan séché que nous effilochons avec conscience.

Einar dépouille un filet, moi l’autre; le servant du Seigneur fait ses délices de la tête.

--Il y a, me confie-t-il, vingt-sept morceaux désirables dans une tête de flétan.

«Tenez, celui-ci,--et du pouce il arrache un court filament derrière l’oreille,--celui-ci, on le nomme «la langue de la vieille.»

Et les yeux fermés, il avale le morceau avec un émoi religieux.

* * * * *

La veillée passe, rapide. Je laisse Einar et notre hôte en tête à tête.

Tête-à-tête qu’ils ont mis à profit. Au matin tous deux ont un air guilleret.

Tandis qu’Einar recoud une sangle, je mets un fer au pied gauche avant de mon poney.

Le pasteur soutient, sur ses genoux, le sabot de la bête, cependant qu’au couteau je gratte et enlève la corne.

Et tandis que je cloutais, le vieillard m’a fait une étrange confidence:

--Où avez-vous couché hier?

--A Rejkjahlid.

--Ah!

Et le pasteur branle sa tête eczémateuse, puis il dit avec un ton de mépris incommensurable:

--Le paysan... c’est un ivrogne!

--...

--Il boit de l’alcool à brûler.

Il prend un temps, puis il ajoute comme à regret:

--... Et il en est avare!

Je ne saurai jamais si le digne homme réprouvait le paysan «parce qu’il buvait de l’alcool à brûler» ou parce qu’il ne lui en donnait pas.

* * * * *

Thvéra est loin derrière nous. Nous chevauchons enfin une terre moins ingrate, mais c’est le diable de mener les poneys. A chaque instant, ils s’égaillent comme un vol de linots. Ils prennent le galop, ce qui leur donne le temps de s’arrêter pour tondre une touffe d’herbe; dès qu’ils nous sentent derrière eux, les voilà repartis. Mais les uns tirent à droite, les autres prennent à gauche. Nous en ramenons deux, trois en profitent pour se sauver.

Coups et cris les remettent en ligne, et les voilà menant un train d’enfer, la tête au ras du sol, coupant au passage un brin d’herbe.

Le terrain devient raboteux; l’herbe est galeuse, râpée comme un tapis centenaire.

Les «trapps», les bandes trachytiques, les hérissements des roches basaltiques, la stratification grossière des tufs se succèdent et calment l’ardeur des chevaux.

Soudain, monte un grondement; c’est un roulement lointain qui, au fur et à mesure que nous avançons, se renfle. L’écho nous l’apporte amplifié.

Je presse mon cheval et, debout sur le roc primordial, je vois à mes pieds la chute de Godafoss, une des plus célèbres d’Islande.

Les eaux courent sur les rochers, polis depuis les premiers âges du monde, et tombent.

La chute affecte une forme qui rappelle celle du fer à cheval (la _Horse shoe_) du Niagara.

Et le courant se perd entre les parois de basalte.

* * * * *

Miracle! il y a un pont.

Mais les poneys, peu accoutumés, refusent de passer... Quelques-uns, par habitude, descendent sur la rive; nous avons toutes les peines du monde à les empêcher de se jeter à l’eau.

Enfin mon poney gris, le plus jeune, s’engouffre sur l’étroit passage; le bruit de ses sabots frappant le bois l’effraye, il fait un brusque écart... J’ai juste le temps de sauter, il est au bord de l’abîme, la frêle barrière craque déjà... S’il recule d’un pouce, il est perdu.

Je lui parle doucement, caresse son encolure... la bête frémissante me suit. Ses quatre membres tremblent par secousses brèves.

* * * * *

Ljosavatn, oasis de cet enfer, eaux calmes du lac dans la paix reconquise, eaux d’un bleu clair avec des violets presque mauves. L’ombre de la montagne qui s’y reflète est d’un violet plus sombre.

Des bouleaux nains bordent le lac.

Ljosavatn, joie des yeux, joie du cœur.

* * * * *

Il y a des pluviers par centaines. Les pluviers animateurs de la triste campagne islandaise, qui précédant nos chevaux, poussent leur monotone _spo...é..._ Ils voltigent autour de nous, ignorant la barbarie des hommes, se posent avec grâce, leurs longues pattes repliées; l’un, plus téméraire, se juche sur le crâne d’un poney, puis étendant ses ailes pointues reprend son vol et son cri... _Spo...é... spo...é_.

Les trois doigts de leurs pattes font un triangle sur la terre molle.

Ils ont une livrée grise et blanche, mouchetée de noir ou d’or roux.

* * * * *

Au bord du lac, nous faisons ripaille. Morue, naturellement, et biscuits de France; j’éventre une boîte de singe, cependant qu’Einar accroupi confectionne le café.

... Les chevaux en profitent pour s’esquiver.

On les rassemble. En route! Misère! un torrent... Einar s’aperçoit que les cailloux qui forment le lit sont instables.

Nous sautons et entrons dans l’eau, tirant les poneys par la bride; parfois on perd l’équilibre, un galet tourne et c’est le plongeon... En général, l’eau nous vient aux aisselles, une eau glacée.

Décidément, congestion, tu n’es qu’un mot!

* * * * *

Une gentille amazone qui monte «en garçon» nous dit que l’église de Hals est prochaine.

Heureux de la nouvelle, je pousse ma bête... Une heure, deux heures, rien.

En Islande, il est deux choses très approximatives pour les paysans: l’heure et la distance.

Un après-midi à quatre heures, le _baer_ allait s’endormir, car la pendule, de par la volonté du maître, marquait neuf heures. Selon l’individu, le temps qu’il faut pour atteindre un endroit déterminé est on ne peut plus variable... en effet, cela dépend du temps qu’il fait et des jambes de votre cheval.

Enfin, voici Hals perché sur la colline. _Baer_ important. Église confortable.

Einar parlemente avec une bonne femme, toute de noir vêtue, propre, cheveux tirés, broche d’argent niellée au corsage.

--Le pasteur regrette, il ne peut vous recevoir.

Pour la première fois, en Islande, un _baer_ nous ferme sa porte...

Pourquoi?

L’explication est prompte... On entend des éclats de voix, des chansons et des rires... M. le pasteur de Hals est en train de gobeloter avec le _sysselmann_ (le bailli) d’Akureyri et dix autres convives.

Et pour nous qui grelottons dans nos vêtements trempés, il n’y a pas une place.

J’ai comme une vague idée qu’au _baer_ de Hals M. le pasteur et ses amis n’observent pas à la lettre le règlement qui prohibe l’alcool...

Einar est navré.

--T’en fais pas, mon vieux, à cheval...

Avant de remonter sur sa bête, mon Islandais se retourne, montre le poing à la porte fermée, et avec volubilité prononce des mots que je ne comprends pas; je ne les comprends pas, mais je suis certain que l’ami Einar traite le représentant du Seigneur comme du poisson de l’avant-veille.

* * * * *

Pendant quatre heures, je conjugue le verbe: rogner.

Une surprise nous récompense de nos peines: enfouie au milieu des bouleaux, la maison du _garde forestier_, oui, vous avez bien lu: du garde forestier.

Vogulm est une pépinière où le gouvernement islandais essaye, avec succès, le reboisement de l’île.

Dans le salon où l’on dresse ma couche, il y a des livres, beaucoup de livres. Ibsen est au complet, et je m’endors heureux comme si mon sommeil était gardé par des amis retrouvés.

* * * * *

De Vogulm à Akureyri, trente kilomètres au juger, trente kilomètres dont vingt-cinq d’escalade.

On grimpe en zigzag, effarouchant les brebis que des paysans à cheval ramènent. Du haut du mont, on aperçoit Akureyri. La ville est rangée le long de la rive gauche du fjord. Il y a des maisons, de vraies maisons en ciment et en pierre, et des bateaux dont les cheminées mettent des panaches dans l’air bleu.

Une joie enfantine m’étreint: au sortir de l’enfer, c’est un paradis riant qui s’offre à mes yeux déshabitués.

Des maisons, des bateaux... un canot automobile glisse sur l’eau nette du fjord; son _teuf... teuf... teuf..._ se répercute et m’arrive, distinct. C’est la pulsation qui bat au poignet de la vie.

Allons, hop! pressons... Mais la descente est rude. Il a plu la nuit, le sentier est un infect cloaque, les pattes des poneys sont gantées de boue gluante.

* * * * *

Dans l’eau salée, les chevaux ont bu à longs traits, narines dilatées, mufle retroussé.

Puis ils ont mangé les algues que le courant apporte sur la rive.

Après quoi, ils sont entrés dans l’eau pour effacer les souillures de la terre. Ils sont ressortis propres et nets. Alors, de leurs dents longues, ils ont peigné, l’un l’autre, leurs crinières.

Puis ils ont joué à se rouler sur les galets.

* * * * *

Einar a confié les chevaux à un paysan. Nous traversons le fjord en canot... Nous mettons vingt-cinq minutes, en souquant ferme, pour atteindre la rive.

Des milliers d’hirondelles de mer tournoient au-dessus des réserves de harengs. Parfois, l’une d’elles plonge et remonte, tenant dans son bec un poisson qu’elle avale en deux déglutitions.

Fjord, chien-paysan, qui ignore la mer, est malade... comme une bête.

V

DORMIR SOUS LA NEIGE POLAIRE

L’Eyjalfjordr s’enfonce de trente-quatre milles dans la terre d’Islande. Entre Thorhildarvogr et Gjogrta, il y a dix milles. Le sommet de Kaldbarkr domine le fjord de ses mille cent cinquante mètres; à l’ouest, la masse du Siglunesgnupr.

A neuf milles de l’entrée, dans l’axe du fjord, l’île Hrisey aux côtes escarpées, sauf au sud-ouest où le rivage est plat et sablonneux. L’île a trois milles et demi de longueur, sa largeur est de un mille. Au fond, le port: Akureyri.

* * * * *

Akureyri, au sud de la pointe Oddeyri, est libre de glaces pendant les mois d’été. Il est bloqué pendant la mauvaise saison.

A l’est de la ville, le mouillage est sûr. A deux encablures de terre, il y a des fonds de trente mètres.

* * * * *

Chalutiers français, goélettes norvégiennes, cordiers des Féroé, vapeurs anglais, pêcheurs de harengs ou pêcheurs de morues, se hâtent, profitant de la belle saison.

* * * * *

Je suis tout étonné d’être debout sur une place, d’aller et de venir. Je retrouve la rue ainsi qu’une vieille amie après une longue absence.

Mes pieds frappent le sol comme pour en prendre possession.

Je passe fier, bombant le torse, indifférent à tout ce qui n’est pas ma satisfaction personnelle.

Des maçons s’affairent sur leurs échafaudages, des charpentiers clouent des poutrelles, des paysans vont au trot de leurs chevaux, la sirène d’un cargo hurle, il y a du bruit, des cris, des appels, des chansons et des rires. La vie grouille, la vie est belle!

* * * * *

Non, la vie n’est pas belle, la civilisation a gâché ma joie. Laissant Einar à ses fonctions de fourrier, je cours à la station postale.

Il y a des centaines de lettres qui attendent les marins de tous les pays; toutes ont une écriture hésitante, lettres de maman, lettres d’épouses, lettres de fiancées; plusieurs lignes: le nom du gars, celui de son bateau, aux bons soins du capitaine... Des cachets ronds attestent qu’on a cherché le matelot de Rejkjavik à Seydisfjord, de Seydisfjord à Blondüos, de Blondüos à Akureyri...

D’ici, elles repartiront vers quelle destination?

Je les tiens entre mes doigts qui tremblent, je ne voudrais pas m’énerver. Impossible, je hâte le tri, vite, vite, vite.

Rien pour moi.

Impossible aussi.

Je mate mon désir et reprends la besogne. Une à une, les lettres défilent. Aucune ne porte mon nom.

Nul souvenir n’est venu jusqu’à moi de la terre natale. Une main invisible crispe ma gorge, une envie de pleurer monte de mon cœur à mes yeux. Non, pas ça... pas ça.

D’un geste machinal, je repousse les pauvres chères choses que d’autres espèrent depuis des jours.

Et je sors.

Ah! que m’importent le bruit, le tumulte de la ville, le grouillement des enfants qui jouent, le rire des femmes qui, sur l’appontement, apprêtent la morue.

Vite, vite, tournons le dos à la vie; comme l’autre, je suis maudit. Mon destin me conduit aux portes de l’enfer et les lettres de feu flambent, qui disent: