L'Ile d'Enfer

Part 4

Chapter 43,725 wordsPublic domain

Ah! démon inquiétant qui me pousse... ce soir ici, demain ailleurs, pèlerin passionné d’aventures, en marche vers des horizons imprévus!

Quelle étoile me guide? Vers quelle adoration nouvelle?

Sur les plages de la Manche ou de l’Océan, les bons petits camarades, écrivains en chambre de romans compliqués, font de effets de smoking, bombent le torse ou inclinent l’échine, manœuvres d’assouplissement indispensables à la conquête des prix littéraires. Sous les globes électriques, la fumée des cigarettes met des écharpes vaporeuses.

Le jazz-band est déchaîné dans les dissonances des cuivres et le hurlement des nègres en sueur.

Les intrigues se nouent à l’ombre des casinos en carton-pâte qui déshonorent la virginité de la mer.

Mots d’amour, promesses que le vent du large emporte: cervelle illogique des femmes, égoïste calcul des hommes...

Non, non, non!

La neige purifie; le froid qui pénètre ma chair rend mon âme meilleure.

Les dégoûts de ma vie civilisée s’effacent jusqu’à l’oubli total.

Le cavalier qui poursuit cette randonnée fantastique n’a rien de commun avec le garçon indolent que j’ai laissé là-bas.

Il souffre dans sa carcasse, jamais plus dans son cœur, pauvre chère chose grelottante et pitoyable; mais, au souffle des rafales qui passent, les poumons se vivifient et ce cœur reçoit un sang nouveau qui le régénère et l’exalte.

* * * * *

La neige est un cloaque où l’on patauge sur le terrain spongieux, les chevaux enfoncent, j’ai de la boue jusqu’au ventre.

Nous commençons à descendre péniblement, les poneys glissent sur leur arrière-train. Une rivière barre la route, la croûte de glace est peu sûre.

Le poney-guide, plusieurs fois, l’a tâtée du sabot.

Enfin, là, il se décide. Suivons-le.

Mais l’autre rive est escarpée. Avec son fer, le poney creuse, creuse; par la même trouée, toutes les bêtes ont passé.

* * * * *

La brume, sans raison, se dissipe d’un seul coup, et c’est la féerie de la merveilleuse nuit polaire. Dans le ciel d’un vert tendre, il y a des nuages roses qui courent, poussés par une brise invisible.

Nos chevaux font lever un vol de cygnes sauvages.

* * * * *

Nous traversons à gué un fleuve qui roule des eaux noires entre les parois lisses d’une muraille de basalte.

* * * * *

Au _baer_, je dors dans le lit d’un valet qui me cède la place.

Dans le creux tout tiède, je me glisse en étirant mes membres et j’ai la sensation d’un bonheur absolu.

* * * * *

Trois heures après, Einar m’appelle.

--Monsieur, debout!

Hein! quoi? Déjà? Sans renâcler, je me lève, j’avale le café bouillant.

Einar sangle les bêtes et me tend l’étrier. Hop là! En route.

La neige nous accompagne.

* * * * *

Rude étape dans les rochers et la terre molle.

Le lac Anavatn est ma seule consolation. Sa tache émeraude contraste avec les roches brunes et la neige blanche; des milliers d’oiseaux le survolent. Des canards au col vert, des pluviers dorés. Des cygnes sauvages pataugent sur les bords, lourds et empêtrés.

Une maman et cinq petits font une escadre qui manœuvre.

* * * * *

Un autre petit lac, dont nous suivons la rive droite, nous conduit, à onze heures du soir, au pauvre _baer_ qui termine l’étape.

L’hôtesse est seule. Le paysan est à Akureyri. Elle nous a entendus, aussitôt elle s’est levée; sa fille aînée est debout, passant un linge mouillé sur le plancher; la maison doit être nette pour recevoir l’hôte.

Le café est servi, tout est prêt, et la paysanne nous reçoit sur le seuil de sa porte au moment même où nous descendons de cheval.

* * * * *

Les petits enfants, quatre marmots aux joues rondes, aux cheveux blonds hirsutes, veulent voir le «frankman».

Mon bracelet-montre les intrigue et mon stylo les émerveille.

Je griffonne ces notes sur mes genoux, cependant qu’Einar Jonson explique à la pauvre femme, désolée de n’avoir pas mieux à nous offrir, que je suis un «important personnage».

Animal d’Einar qui trouble l’âme simple de cette humble paysanne prodiguant les trésors de son cœur, seule richesse qu’elle ait!

Et je songe à l’accueil que l’on me ferait si je me hasardais à cogner, vers les onze heures du soir, à la porte de certains patelins du doux pays de France, m’amenant sans crier gare, moi, mes chevaux et un copain dont l’appétit est aussi grand que la taille.

* * * * *

La petite pièce, où j’ai dormi comme un prince, est creusée dans le sol; à hauteur de ma tête, un carré de bois: la fenêtre, par où entre la lumière du jour.

Par l’étroite ouverture, j’aperçois le lac sur lequel la neige tombe, fait un trou et fond.

* * * * *

La neige, naturellement. Douze degrés sous zéro, naturellement.

Les bourrasques de vent qui balayent le plateau soulèvent la neige. Mes yeux saignent, mon pied gauche commence à geler.

Arrêt.

Je me déchausse, l’orteil est boursouflé et bleuâtre.

--Einar, l’alcool camphré, s’il vous plaît!

Très consciencieusement, Einar débouche le sac, sort la boîte aux médicaments, déplace les objets, cherche et dit, la mine désolée:

--Je ne sais comment cela se fait. «Il» n’est pas là.

Il soulève la sacoche. Inutile! J’ai compris.

--Vous avez bu l’alcool camphré.

Ma phrase n’est pas une question, mais une affirmation, et Einar me répond, les bras ballants, paumes larges ouvertes, ce seul mot:

--Vraiment.

Je n’ai jamais pu démêler s’il fallait mettre un point d’interrogation ou un point d’exclamation à ce vraiment.

Ce dont je suis certain, c’est que ce sacré animal--que le diable l’emporte--a bu mon alcool camphré.

* * * * *

Je bande mon pied endolori après l’avoir longuement frictionné. En selle, mon vieux Freddy, l’étape est encore lointaine!

_’Tis a long way... to Rejkjavik._

A l’horizon, de hautes montagnes en pyramide. Sur la gauche, énorme, formidable, titanique, un volcan en forme de bouclier.

La neige a cessé, la plaine est sableuse; puis c’est un désert de pierres volcaniques et de cendres, ce qu’on nomme en minéralogie un «congloméré».

* * * * *

MODRUDALUR. Sur la carte du captain Daniel Braun, le mot est écrit en capitales. En effet, Modrudalur est un centre important. C’est un _baer_ riche, qui, à l’abri des hautes montagnes qui l’environnent, a des herbages nourriciers sur lesquels vivent plusieurs centaines de moutons et plusieurs tribus de poneys.

Modrudalur est, au fond d’un cirque volcanique, par 65° 29′ de latitude nord, 15° 55′ de longitude. Son altitude est de 480 mètres au-dessus du niveau de la mer.

* * * * *

Pendant la nuit, la neige est tombée, couvrant la plaine; cependant, le froid est moins vif. Le thermomètre n’accuse que trois degrés sous zéro.

Einar a eu l’amabilité de me prévenir que l’étape prochaine serait rude: Modrudalur à Grimstadir. Il y a surtout un certain fleuve que l’on doit traverser deux fois.

--Un pont?

Einar hausse les épaules.

--Un gué?

Einar secoue la tête.

Charmant! charmant! charmant!

Et puis après tout, flûte! On verra. Nous ne sommes pas au bout de nos peines.

La tentation me prend soudain de retourner en arrière, d’aller à Seydisfjord et d’attendre le premier steamer qui passera, soit pour Rejkjavik, soit pour l’Europe.

Une envie subite, irraisonnée, un coup de cafard monstre.

Allons, vieux, ça ne va pas, ce matin?

Beau début... regarde la carte, il y a un joli bout de ruban... Hein! Et puis ces fils qui s’enchevêtrent: rivières, fleuves, torrents; ces hachures, montagnes à franchir, précipices à éviter, ces mille pattes minuscules, volcans, laves, ça ne te dit rien?

Facile! Donne l’ordre du retour. On t’accueillera à Seydisfjord avec le sourire... et à Paris donc... Dis-moi la tête que feront les copains, tu vois d’ici leurs gueules de travers?

Ah! non, pas ça!...

--Eh! bien! quoi, Einar, qu’est-ce que vous fichez? Grouillez-vous, espèce de brute!

Mais Einar, philosophe, laisse passer l’orage. Il en a vu d’autres. Sans se hâter, il boucle les valises. Il a vraiment un chic extraordinaire pour équilibrer les bagages: une ficelle par-ci, une courroie par-là; il coupe, il taille, il coud, avec la même impassibilité.

Soudain, il se retourne.

--Monsieur, il faudrait acheter un autre cheval.

--Hein?

Einar sait fort bien que j’ai entendu. Il répond:

--Oui, monsieur.

Il a, du reste, maquignonné l’affaire; le maître du _baer_ est là, comme par hasard... et le poney aussi...

C’est une vieille bête rousse dont les côtes sont en cerceaux et les iliaques en porte-manteau. Elle est minable, mais elle a de bons yeux dorés sous les cils blancs.

--Il est vieux... fait le paysan.

Pardienne! on ne peut le nier.

--... Mais c’est une excellente bête. Achetez-la, monsieur, _elle est de bon conseil_.

--Combien?

--Trois cent vingt-cinq couronnes.

Et l’homme se hâte d’ajouter:

--Je vous donne le bât et la bride.

Oh! Alors... un animal de «bon conseil» à ce prix-là, c’est donné.

Tope!

On lui colle aussitôt l’appareil cinématographique sur le dos.

Pauvre appareil, il n’a jamais été à pareille épreuve!

Combien de fois, au long de ma route, mes yeux se sont posés sur lui, alors qu’au trot de la bête j’entendais comme un bruit de ferraille; le pied bringuebalait comme une rapière trop longue, dont le pommeau serait trop lourd.

Parfois il prenait au poney la fantaisie de se rouler, pattes en l’air... Puis, remis debout, il se secouait, heureux de ce délassement.

Ah! j’avais bien besoin de m’empoisonner avec cet outil-là!

Et je revoyais les pièces minuscules, l’iris et les entrailles mystérieuses, les écrous gros comme des têtes d’épingle, les roues dentelées, le fragile obturateur.

Dans la sacoche, les boîtes rondes où se trouve la pellicule vierge.

Pellicule, appareil, tout le fourbi, reçoivent la neige depuis des jours, traversent avec nous les rivières... mais le soir, lorsque je range soigneusement mon bagage, j’ai la satisfaction de voir que la maison Pathé, prévenante, a eu le soin d’écrire en grosses capitales tout autour des boîtes: «CRAINT L’HUMIDITÉ».

* * * * *

Donc, le vieux cheval roux est chargé du matériel cinématographique.

Aussitôt, comme s’il comprenait le rôle qui désormais sera le sien, il prend la tête de la petite caravane.

Nous n’avons plus qu’à le suivre.

En sept heures, nous faisons quinze kilomètres. Impossible d’aller plus loin. La bourrasque de neige est d’une violence inouïe. Le vent descend du haut des monts et s’engouffre dans la vallée étroite où nous cheminons. Les aiguilles de glace piquent les yeux des chevaux qui hennissent de douleur. Je souffre horriblement de ma gelure.

Einar, lui-même, y renonce. Il faut s’arrêter à Vididalur.

Le paysan s’empresse. Nous débâtons les chevaux et rentrons sous terre. Devant un bon feu de tourbe, jambes étendues, j’arrache d’un geste machinal les glaçons qui, sur mon chandail de laine, font de pittoresques stalactites.

* * * * *

Comme je vais pour m’étendre sur le bat-flanc qui me servira de couche pour la nuit, j’aperçois mes chevaux errant à l’aventure; leurs longues crinières et leurs queues traînantes flottent comme un drapeau sous les coups de la bourrasque toujours déchaînée.

Du sabot, ils raclent le sol, enlèvent la neige pour essayer de trouver une maigre pitance.

Ils vont errer ainsi toute la nuit; lorsque la fatigue les gagnera, ils se coucheront dans la neige, et la neige qui tombe les ensevelira.

Ainsi faisaient mes chiens d’Alaska; ainsi font les poneys d’Islande, livrés à la garde de Dieu, mangeant ce qu’ils trouvent, dormant où ils peuvent, ne connaissant jamais l’ombre tiède de l’écurie, le foin qui sent la prairie, l’avoine aux grains d’or.

Dans le silence, leur ronde inquiète est un cauchemar; ils passent, ombres et fantômes, dans le tournoiement exaspéré des flocons blancs. Les montagnes noires ont disparu. Le ciel bas semble vouloir écraser la terre à force de détresse et de désolation.

* * * * *

Au réveil, changement de décor. Le soleil fait valser des millions de molécules dans un rais d’or pâle.

Le ciel est bleu. La montagne violette.

* * * * *

Un beau soleil nous fait cortège, les poneys galopent dans la pierraille; mais bientôt la cendre volcanique couvre seule le sol, une cendre impalpable qui vole sous le pas des chevaux, une cendre qui a tout envahi, chassant l’ancien _baer_ de Grimstadir dont elle a dévoré les ruines, obligeant les paysans à fuir. Ils ont établi leurs fermes à plusieurs kilomètres... Là-bas... tout là-bas, on aperçoit les deux cubes de ciment gris, car Grimstadir est un _baer_ et une station postale.

C’est là qu’aboutit le courrier qui, tous les mois, suit la route que nous venons de parcourir. De Seydisfjord à Grimstadir, le postier va, par les noires gelées d’hiver, par des printemps pareils à celui-ci, franchissant les monts, traversant les rivières, apporter aux pauvres gens qui nous ont accueillis les ultimes nouvelles du monde civilisé.

L’homme de la poste est le seul lien qui les rattache à la vie.

* * * * *

On a séparé les agneaux des brebis. Par centaines, les agneaux bêlent; les brebis, là-bas, répondent.

On ouvre la porte, c’est la ruée de cinq cents agnelets et la galopade des brebis.

Chaque petit cherche sa mère, chaque mère son petit...

Et lorsqu’ils se sont retrouvés, la brebis s’arc-boute, écarte ses jambes, l’agneau donne des coups de tête furieux, puis happe les mamelles ballantes.

Les uns tettent les genoux repliés, d’autres sont sur le dos; d’autres tettent la bouche de travers... Ils s’impatientent, goulus... Une dizaine d’agnelets courent affolés, cherchant et bêlant, lamentables.

Si l’un d’eux se trompe de maman, la brebis se rebiffe et chasse l’importun à coups de tête.

Lorsqu’un petit meurt, on est obligé de tromper la mère en plaçant la dépouille du mort sur l’agnelet qu’on veut lui faire adopter.

Dans l’immense enclos, on n’entend plus que le baiser gourmand des agnelets.

Les mères clignent leurs yeux, dans une douce béatitude.

* * * * *

Il m’est impossible de trouver le sommeil, tant la lumière est vive. Elle entre à flots dans la chambre claire, dont les cloisons embaument le sapin fraîchement menuisé.

Je laisse errer ma pensée au fil des nuages qui passent, nuages roses qu’une brise légère fait cavalcader... et je vais chevauchant des chimères, car l’Éternel a dit: «Je te ferai passer comme à cheval par-dessus les lieux haut élevés de la Terre...»

Quant à l’héritage de Jacob, promis par Isaïe, je ne le trouverai point, en vérité, sur cette terre d’Islande, plus desséchée et plus aride que les rives lointaines du Jourdain.

* * * * *

Oui, mais les gens qui sont ici vivent de peu, arrachant, à force de labeur et d’opiniâtreté, de maigres profits à un sol particulièrement ingrat.

Si le bonheur est l’art de savoir limiter ses désirs, ceux-là sont parmi les heureux de ce monde.

* * * * *

Minuit! C’est un enchantement! Fête de grâce, fête d’harmonie, le ciel est à l’horizon couleur fleur de pêcher. Chante, mon cœur, la quiétude d’être seul, plus isolé dans tes pensers que Robinson dans son île, écoute s’égoutter la nuit. Non, pas la nuit, la promesse d’une lumière éternelle. Joie de cet enfer. Gloire et rayon! Aurore sainte!

* * * * *

Si vous étiez à Tarascon et qu’il vous prît la fantaisie de vouloir muser à Beaucaire, l’idée ne vous viendrait jamais de vous jeter dans le Rhône pour gagner l’autre rive.

Le fleuve est large, le courant rapide et puis... et puis il y a le fameux pont...

Une heure après avoir quitté Grimstadir, le Jokulsa nous barre la route, le Jokulsa qui est au Rhône ce que le Rhône est à la Seine.

Les eaux sont d’un gris cendré; elles courent impétueuses, venant des grands glaciers.

Et cependant il faut passer. Il faut passer...

Le vieux poney de «bon conseil» n’hésite pas, lui; il s’est approché, broyant sous ses lourds sabots les pierres ponces que le fleuve charrie et rejette en longue traînée d’argent sur ses rives, et bravement il s’est jeté à l’eau.

Les poneys porteurs, poneys de Panurge, suivent l’ancêtre sans discuter.

Einar pousse son cheval qui se décide après une hésitation.

Je pousse du talon le mien, il avance, recule, se cabre et soudain se jette à l’eau comme on se noie. D’un seul bond, il franchit trois mètres, tombe, souffle, hennit... et nage.

Les autres, là-bas, sont des points au milieu du fleuve. Seuls émergent les naseaux et le sommet du crâne.

La dérive est importante, le petit poney gris nage vaillamment; comme il est le plus léger, le courant l’entraîne... Mais la bête est brave, son instinct lui dit qu’il ne faut pas se laisser aller, elle nage, nage, nage, éperdument.

Je n’ai pas vidé les étriers. Mon regard fixe l’autre rive, car lorsqu’on traverse un fleuve à cheval il faut bien se garder de suivre le courant des yeux, sans quoi, inconsciemment, on se penche et l’on perd l’équilibre... Et si l’on perd l’équilibre, c’est la mort pour le cheval et pour soi.

Se garder aussi de tirer sur la bride, le moindre mouvement et le cheval se retourne sur lui-même. Le résultat est identique: la mort.

J’ai les maxillaires crispés. Le froid? non, la peur. Une peur insensée, stupide, qui me tient à la gorge...

Nous avons abordé à trois cents mètres de la crique où nous devions atterrir.

* * * * *

Fjord, voyant les bêtes à l’eau, a fait comme elles; mais, poids plume, le courant l’emporte.

Il a gagné le milieu du fleuve, lorsqu’il change d’idée et revient à son point de départ.

Là, il secoue ses poils, s’assied sur son derrière et, la tête droite, il pousse un hurlement.

Mais sa lamentation ne dure pas, il s’élance à nouveau dans les flots.

Sa tête met une tache noire sur l’eau grise; je l’aperçois longtemps, puis elle disparaît.

Pauvre, pauvre Fjord!

Soudain un jappement joyeux retentit, la petite bête maligne a coupé le courant en biais; elle est allée aborder à plus d’un kilomètre en aval, mais elle a passé...

Tous deux, mouillés et frileux, nous nous serrons l’un contre l’autre.

C’est si doux de se retrouver lorsqu’on a failli se perdre!

* * * * *

Sur la rive du Jokulsa, il y a un _sœluhus_. Un _sœluhus_ est un abri de pierre pour les voyageurs; c’est une pièce carrée où l’on trouve, roulée dans un sac, de la laine brute sur laquelle on peut dormir, un poêle, quelques morceaux de tourbe, parfois même du charbon.

Sur le poêle, une théière, une casserole de fer battu... des provisions, morue ou flétan séchés à l’air, quelquefois une boîte de conserves.

Mais les paysans préfèrent passer la nuit dehors, car il court des histoires sinistres dans lesquelles les _sœluhus_ jouent un rôle tragique.

C’est à l’intérieur de l’île que se sont réfugiés les esprits d’autrefois, non pas les dieux qui sont partis sans retour lorsqu’en l’an mille la parole de Christ les a chassés, non pas Odin ou Thor, mais les mauvais génies, les Alfas, les Trolls, les Géants, et le plus terrible d’entre eux: Olfür..., qui se plaisent à jouer mille tours à ceux qui sont assez téméraires pour venir les troubler dans leur domaine et dans leur solitude.

Malheur à celui qui s’endort sous le toit du _sœluhus_!

* * * * *

Einar, tout en effilochant sa morue sèche, me dit à voix basse:

--C’est vrai, monsieur, croyez-moi. Tenez, deux frères, Fredericsen et Jonson, étaient partis de Kirkjubaer; ils allaient à Vopnafjordur, lorsque la tempête les rencontra comme ils traversaient le Jokulsarhlid. Le poney de Jonson tombe et se brise la patte. Le cavalier dit à son frère: «Gagne le _sœluhus_, qui est au pied du Smjurfjall.» Le Smjurfjall, volcan où chacun sait que les esprits des ténèbres sont déchaînés...

«Malgré la neige, Fredericsen trouve le _sœluhus_. Il essaie de faire du feu, impossible; il cherche à tâtons la laine pour se coucher: pas de laine; à manger, rien, pas ça! De guerre lasse, il s’accroupit et s’endort... Soudain, il est réveillé par des coups que l’on frappe à la porte. Claquant des dents, Fredericsen se signe, le bruit cesse... Un instant après, il entend des pas au-dessus de sa tête, et pan, pan, pan, pan, les coups ébranlent la poutre maîtresse du toit et, dans la hurlée de l’ouragan, il perçoit un cri immense... On l’appelle... Cette voix, c’est celle d’Olfür, qui punit l’imprudent, Olfür qui réclame sa proie, Olfür pourvoyeur de la mort...

«Cinq jours après, des paysans qui passaient ont trouvé, couché devant la porte, gelé à bloc, Jonson, et dans le _sœluhus_ Fredericsen qui riait, riait, riait...»

* * * * *

Après le fleuve, pour la première fois, nous rencontrons les laves qui, par larges coulées, sont venues jusqu’ici.

Et c’est Dante à nouveau que j’évoque devant cette vision de l’Enfer.

A droite, à gauche, devant, derrière, partout des torrents de lave figés dans les derniers soubresauts du plus effroyable des cataclysmes.

La lave ride le ventre de la vieille terre, lasse de ce prodigieux enfantement.

Ici, la plaie est récente, elle date de quarante ans à peine; plus loin, c’est le hérissement des roches éruptives, affectant des formes propres à frapper l’âme des hommes.

Les bêtes de l’Apocalypse ou de la mythologie, tout ce que l’imagination humaine créa dans sa peur horrible de l’inconnu, est là.

Gueules bâillant sur des gouffres d’ombre, animaux antédiluviens en route pour une chevauchée effroyable; faces grimaçantes de monstres chinois, membres tordus comme des flammes, tout se rencontre et se confond dans un même sentiment: la faiblesse de l’homme devant la redoutable volonté de Dieu.

Je ne sais comment Alighieri, sous le pur azur florentin, a conçu sa descente aux enfers, mais, tandis que mon cheval s’avance, le vent, qui vient ici en droite ligne du pôle, m’apporte les harmonies de Berlioz et de Boïto.

* * * * *

Et pour que la sensation soit plus cruelle, plus juste aussi, une montagne, ocre jaune et saumon, se dresse, qui fume par d’invisibles pores, et l’odeur du soufre pique la gorge et fait pleurer les yeux.

* * * * *

Heureusement, voici le lac Myvatn.

La Montagne Bleue est couverte de neige rosissante. La Montagne du Vent creuse, à son sommet, un cratère mort couleur de cendre, d’un gris métallique.

Le lac est bossué d’îlots formés de roches éruptives; sur les eaux calmes passe le vol oblique des canards sauvages, qui sont ici par centaines.

* * * * *

Et dans la paix du soir,--est-ce bien le soir, cette éternelle lumière?--je regarde la silhouette de la croix du Christ, qui se découpe, nette, sur la page du ciel. Car il y a à Rejkjahlid, une église, humble et minuscule, où le prêtre vient une fois par mois louanger le Seigneur, une église qui garde un étroit cimetière où sont rangés huit tertres herbeux.

Ici aussi, la mort est anonyme. Que sont, du reste, ces fragiles poussières devant l’effroyable majesté des paysages millénaires?

* * * * *

A Rejkjahlid, il y a un petit moulin aux ailes trapues, un petit moulin juché sur un perchoir, un petit moulin à quatre marches.

Quatre marches de bois, quatre brasses de toile: un petit moulin à l’échelle de la petite église.

* * * * *

Le canot glisse sur les eaux vertes du Myvatn; on aborde les îlots volcaniques. Dans les roches, il y a des centaines de nids; dans les nids, des centaines d’œufs.

Des œufs de canes sauvages. En une heure, trois gamins et moi emplissons la moitié d’un baril. Les mères canards volettent en poussant leur _an-aa-an_ qui revient comme un refrain fatidique.

Les mâles, indifférents, font miroiter leurs plumes qui, autour du cou, sont d’un vert métallique.