Part 9
La section à laquelle M. Dauphin s'intéressait était en instance depuis plus de vingt ans. Elle avait encore à attendre un peu pour des raisons qu'il donnait et qu'il priait Elise de communiquer à M. Dauphin dès la première occasion. Suivaient quelques détails sur sa vie de garçon: il avait dîné au cabaret le premier soir; la vieille servante le soignait. L'oncle avait un accès de goutte qui retardait son projet de la rejoindre à Saint-Raphaël... où lui, Marcant, espérait lui rendre une courte visite de trois jours, mais pas avant trois semaines.
Elle brodait, lisait, arrangeait des fleurs, sortait de une à trois heures pour la promenade, avec Georges,--faisait à Saint-Raphaël quelques menues emplettes de voyageuse qui s'installe... effaçait de son logis, le plus possible, la banalité de maison louée en garni, posant çà et là un voile sur un fauteuil, un lambeau d'étoffe sur son lit, un tapis à elle sur une table, et, sur ce tapis, ses petits joujoux de femme, quelques portraits, un nécessaire préféré, une bonbonnière...
Elle donnait à Georges sa leçon quotidienne de lecture, d'orthographe et enfin d'anglais...
Et dans cette activité première de l'installation, elle ne songeait point à s'ennuyer. Aux instants où rien ne l'occupait, elle regardait, de sa fenêtre, ouverte au soleil, l'immobile tableau changeant: la mer bleue et dorée.
II
Le cinquième jour, sa fenêtre ouverte dès son réveil ne laissa entrer qu'une clarté malade, triste... Le vent d'est s'était établi dans la nuit et soufflait en rafales... Les nuages montaient de la mer, avec des rapidités inquiétantes... Des courants contraires, à de grandes hauteurs, les poussaient en tous sens les uns contre les autres. On eût dit des combattants qui se hâtaient, furieux, à la bataille... Ce sombre ciel, qui cachait l'autre, le bleu, assombrissait toute la mer... Il s'épaissit encore, se surbaissa, toujours plus sombre... et la pluie se mit à en tomber par nappes, comme si une mer supérieure se fût vidée dans celle d'en bas.
Sur le chemin qui passe derrière la villa, l'eau courait en ruisseaux, ressautait en jets épais et boueux. La verdure des collines s'enveloppa de grisailles sales. Une lamentation infinie emplit l'espace. Tous les horizons, voilés, se chargèrent d'on ne sait quel ennui d'inactivité et de mort. Et la mer, soulevée en montagnes sans cesse écroulées, arrivait du grand large dans la rade, à fond de train, la vague poursuivant la vague, jusqu'à la plage de Fréjus où elle battait en brèche la route faite de sables et de galets, et démembrait de nouveau les ponts de bois, reconstruits la veille.
Puis--quand la tempête fut apaisée--la pluie, régulière, fine, drue, menaça de ne plus finir. Après l'enfer de la bourrasque, après le paradis du beau temps bleu, quelque chose de monotone comme une éternité de limbes était dans l'étendue qu'on voyait bornée et qu'on sentait d'autant plus infinie dans ce ciel qui, avec la mer, ne faisait plus qu'un seul espace...
Elise avait vu cela avec surprise, puis avec terreur, puis avec ennui.
Georges, blotti contre elle, sur sa chaise, dans la chambre où flambait le feu, était nerveux, presque maussade, avec des envies de pleurer qui l'énervaient, elle, à son tour, au delà de toute idée.
Elle essayait de l'amuser avec un livre d'images, ouvert sur ses genoux, mais ni elle ni lui ne pouvaient y demeurer attentifs longtemps; toujours leurs yeux, malgré eux, revenaient à ce tableau triste,--attirant comme l'inconnu, comme l'obstacle à vivre,--de la mer morne et du ciel morne.
Sur le fond lointain, noir, des collines de Saint-Egulf, on voyait distinctement les millions de raies verticales, obliques, entrecroisées, que traçait la pluie dans l'air, sous les rafales...
--Oh! regarde, maman! dit tout à coup Georges, on dirait les barreaux d'une cage... c'est nous les oiseaux! nous ne pourrons plus jamais sortir!
Elle trouva le mot joli, et embrassa l'enfant.
Il reprit:
--Et l'_Ibis Bleu_, où est-il?
Elle y songeait depuis que le temps était devenu si mauvais. Dès qu'elle avait vu le triste rideau des nuages descendre sur le théâtre, hier si joyeux, de la mer et du ciel, elle y avait songé. Mais tout de suite elle s'était dit que le mauvais temps, ayant commencé pendant la nuit, avait dû trouver le yacht au mouillage, dans quelque baie. Elle n'avait donc aucune crainte pour leur aimable compagnon d'Agay. Elle n'avait que l'ennui d'être confinée chez elle et de voir, à travers les vitres ruisselantes, l'eau du ciel tomber, sans arrêt, dans l'immense coupe criblée de gouttes de pluie rejaillissantes.
Cela dura trois puis quatre jours, avec des violences diverses. L'omnibus de Saint-Raphaël au Dramont recevait les commandes de Marion, rapportait les provisions--car misé Saulnier, en bonne Provençale, regardait la pluie comme un obstacle définitif à toute sortie.
La femme qui venait tous les matins arrivait avec l'omnibus, apportant un vaste parapluie antique, et des plaintes sans fin.
Enfin, la pluie cessa, mais le temps demeurait sombre. Deux ou trois chasseurs au marais qui partaient pour l'expédition favorite, un employé de télégraphe sur sa bicyclette, c'étaient les seuls passants de la petite route, derrière la villa. Une voiture de temps en temps--celle d'un médecin allant à ses malades. Toutes les autres attendaient, sous les remises, que le soleil voulût reparaître.
Alors, le souvenir revint à Elise, très vif, plus coloré que l'image réelle, des quatre jours de beau temps qui les avaient accueillis à Saint-Raphaël. Elle revoyait sans cesse le bleu clair des eaux et du ciel, la blancheur ensoleillée du yacht, le pont éclatant de cuivres bien frottés, de bois bien briqué, la côte verdoyante comme un printemps sous les rayons du soleil d'hiver--et ce déjeuner sur le pont, et celui, aussi, au plein air, devant la ferme Antoinette, dans la plaine de Fréjus.
A présent, dans la plaine, les oiseaux de marais tournoyaient en se plaignant. Les goélands inquiets gagnaient l'abri des ports, demandaient au voisinage des villes une nourriture qu'ils ne trouvaient plus ailleurs. L'ibis grisâtre (le courlis au long bec courbe) traversait la bruine, en appelant, comme une âme en détresse.
Elise avait envie de pleurer, de retrouver au plus tôt son intérieur parisien où elle recevait du moins quelques visites, où elle avait ses habitudes et l'impression de la sécurité dans l'affection des choses. Le désir intense la prenait de revoir son Paris, ce Paris vraiment si chaud pour l'esprit que les neiges et les pluies y passent inaperçues, n'arrêtent aucune activité. Elle écrivit à Marcant de venir dès qu'il pourrait, surtout avant trois semaines, qu'elle avait besoin de s'habituer à sa solitude; et elle lui demandait des livres, beaucoup de livres...
--«Si ces pluies duraient, mieux vaudrait Paris mille fois...» Ici, il faut pouvoir vivre au dehors; sinon, tout est plus triste que partout ailleurs.»
Elle écrivit à ses amies, pour se distraire, déguisant son état d'âme actuel, racontant chaque fois à chacune la joie des premiers jours, la beauté des premières promenades, et, à les décrire, croyant les revoir, s'excitant à les regretter, à les appeler de tous ses désirs...
III
Il pleuvait encore, et encore.
Et c'était le spleen, quand, un après-midi, on sonna.
Elle eut le tressaillement intérieur de ceux qui espèrent quelque chose. Elle n'espérait pourtant rien, à cette heure-là.
--Une dépêche?
--Non, madame.
Marion apportait une carte sur un plateau. Elle le tenait gauchement. Elise sourit de cette prétention apprise, et trahie par la maladresse. Elle regarda la carte. C'était celle de Pierre.
Si elle ne s'était retenue, elle eût crié: «Enfin!» non parce que c'était lui, mais parce que c'était _quelqu'un_.
--Ce monsieur attend madame au salon.
Elle descendit, précédée de Georges, content lui aussi de revoir «son ami à la guitare».
Pierre se leva. Avant de l'apercevoir dans un coin du salon obscur, elle avait vu, sur la table, une corbeille de roses aussi grande que la table même, un bouquet exagéré, joyeux à force d'abondance.
Il fallait cela par ce temps sombre pour que la couleur finît par triompher du gris ambiant!... Il le lui dit.
--Comme vous me gâtez! C'est trop, dit-elle, heureuse.
On causa, on bavarda même.
--Va dire, Georges, à la bonne Marion de préparer le thé.
Georges sortit, revint. Pendant sa courte absence, un silence s'était fait, l'embarras brusque, à peine conscient en elle, du tête-à-tête. Mais lui, venait de s'apercevoir très bien qu'elle l'occupait.
--Marion prépare le thé, dit Georges de retour. Et l'_Ibis Bleu_, monsieur?... ajouta-t-il en levant sur Pierre ses beaux grands yeux.
Cette question lui brûlait la lèvre depuis que Pierre était arrivé.
--Il va bien, monsieur Georges.
--Moi, le mien, dit Georges, je l'attends avec beaucoup, beaucoup d'impatience... Et il n'arrive jamais... Je ne sais vraiment pas à quoi pense mon papa!
--Votre _Ibis Bleu_, à vous, monsieur Georges, le mauvais temps l'aura retardé... Moi, le mien était à l'abri.
--Où cela?
--Mais, dans le port même de Saint-Raphaël, répondit Pierre en regardant la jeune femme.
--Et vous n'êtes pas venu plus tôt?
Elle regretta la vivacité de sa réplique, et rougit beaucoup. Il s'en aperçut, et se sentit au cœur un trouble chaud. Quelque chose en même temps s'éclaira en son esprit. Une gaieté singulière lui vint comme si, les nuages dissipés, le soleil se fût mis à sourire sur le rêve heureux de la mer.
--Georges, mets des fleurs partout, dans tous les vases, veux-tu, mon petit bonhomme, et ne casse rien!
Georges s'amusa aussitôt à ce travail.
--J'étais si triste, dit Pierre, qu'il a mieux valu ne pas me montrer en cet état.
--Triste?... interrogea-t-elle. C'est le temps. J'étais triste aussi.
--Le temps, oui, dit-il, mais... bon Dieu!...
Il s'interrompit tout sec, et soupira très bêtement.
--Vous êtes un heureux de ce monde!... dit-elle.
--Vous croyez cela?
--Dame!
--Et... le cœur? dit-il.
--Ah! oui, le sonnet!
Elle se leva, prit des roses dans la gerbe, aida Georges à les arranger dans une coupe...
Elle s'apercevait que dans le tête-à-tête les plus grandes banalités sonnent comme des paroles graves.
Il la regardait et la trouvait toute charmante.
Ils auraient eu tort de parler. Ils avaient tort de se taire. Ils n'auraient pas dû être ensemble.
Dans ce grand et long silence, ils croyaient entendre leurs pensées, et déjà Elise s'inquiétait un peu du sens que prenait entre eux le silence.
IV
Comment avait-il, de son côté, passé ces quelques jours?
Dès le lendemain du dîner chez Marcant, il s'était trouvé tout drôle dans sa solitude. Le dégoût de vivre l'avait repris. Que faire?... A quoi bon?... Il relut les dernières lettres de celle qu'il appelait naguère sa «douce amie» et, cette fois, le mensonge de cette âme lui apparut, entre les lignes, si évident qu'il les lacéra avec rage, ne voulant décidément plus rien garder d'elle.
Etendu sur le divan de son salon du bord, le bras débordant le divan et tenant la cigarette suspendue au-dessus du large plateau de cuivre posé sur une petite table arabe,--il se mit à revoir avec le regard visionnaire de la jalousie les scènes finales de leurs relations.
Il se reportait à leur dernier soir.
Rien jusqu'alors en elle n'avait donné l'éveil au moindre soupçon. Il l'aimait, d'une passion physique forcenée. Elle paraissait également folle de lui.
Tout à coup, ce soir-là, elle lui dit:
--Allons, adieu! partez, je suis lasse...
--Partir! comment, déjà?
--Allons, mon cher, partez!
Il croyait entendre encore ce «mon cher» glacial, un peu sifflant... Une nuance de commandement, quelque chose d'impérieux, avec dureté était dans son regard et dans son attitude. Cela le surprit et le blessa.
--Vraiment! on ne dirait pas que vous me priez de vous laisser reposer... Vous me jetez à la rue, ma chère... Ce n'est pas une prière, c'est un congé!
--Partez!... c'est assez!
La douce amie se révélait presque brutale. Ses gestes devenaient saccadés et aussi sa voix. Il n'y avait plus aucune musique dans cette parole, d'ordinaire chantante avec nonchalance. Elle devenait brève, comme mate, et cinglait, par petits coups secs.
Il prit son parti, songea que sans doute elle était souffrante... Il eut même peur tout à coup qu'elle le devînt sérieusement. Saisi d'une pitié soudaine, presque tendre, il dit:
--C'est bon, je m'en vais...
Il l'attira une fois encore pour le baiser du départ... Elle le repoussa comme malgré elle, avec cette force des hypnotisés, qui, habités par une volonté qui n'est pas la leur, se dérobent mécaniquement, irrésistiblement, à toute autre et qui, si on les contrarie, renversent l'obstacle.
Il était clair qu'elle ne s'appartenait plus.
De nouveau, il essaya de l'attirer un peu vers lui.
--Non! dit-elle durement.
Et elle eut dans l'œil, devenu fixe, la vision de quelque chose de très présent pour elle, d'inexplicable pour lui, à quoi elle obéissait. Elle était possédée.
--C'est égal, vous êtes étrange!
Elle répondit, d'une voix qui venait de l'autre côté d'un abîme, de derrière l'obstacle:
--Prenez-moi comme je suis...
Il sortit, avec cette énigme en tête, et la retourna dans tous les sens.
Tout à coup il poussa un cri: «Suis-je bête! Elle a un amant!» Il le dit et ne le crut pas.
Il traversait à ce moment le rond-point des Champs-Elysées. Il alluma un cigare et se mit à remonter vers l'Etoile, avec une roue de feu qui tournait dans sa tête. Des pensées de fièvre se succédaient, en lui, nombreuses. Elles allaient, tournaient, viraient, couraient; et il marchait vite comme si elles l'eussent précédé et qu'il eût voulu les suivre.
«Cet homme allait entrer, était entré peut-être, quand elle m'a envoyé, chassé--oui, je peux me dire le mot: _chassé!_ Elle a regardé la pendule. C'est cela! c'est cela! Ah!... triple sot!...»
Et il l'injuria tout haut des pires insultes. Il continuait à ne pas croire un mot de l'histoire qu'il imaginait. Il se disait, au fond, qu'il était fou, qu'il rêvait et qu'ils en riraient bien tous deux le lendemain.
«Au fait!... songea-t-il tout à coup, s'il est entré, il faudra bien qu'il sorte!... J'y serai!... Je veux savoir!»
Il revint sur ses pas et commença une étrange promenade de cauchemar, coupée d'arrêts brusques dans les encoignures des portes ou sous les réverbères, d'un bout à l'autre de la rue,--l'œil oblique à chaque instant dirigé sur la porte de l'hôtel.
Il se dit vingt fois: «Idiot! va te coucher, que t'importe! l'essentiel est qu'elle te donne, quand il lui plaît, le plaisir que tu lui demandes. L'aimes-tu avec ta tendresse? Non, n'est-ce pas? Eh bien elle te le rend!... Ignore le reste. Ce sera spirituel.» Mais l'orgueil reprenait: «Si elle te trouve aussi bête qu'un autre, elle ne tardera pas à te mépriser et à te fuir. Montre-lui ta clairvoyance. Ce sera un triomphe d'homme qu'elle accueillera... comme il lui plaira...» Et vingt fois prêt à partir, vingt fois il revint sur ses pas.
--Attendre un homme, à cette heure, à la porte d'une maison, sans être sûr qu'il y soit entré, quelle absurdité! et quel ridicule!... D'ailleurs, peut-être est-il ressorti pendant que j'avais le dos tourné!... Ce serait un hasard, une vraie chance, de le voir sortir, à bonne portée du regard, de manière à être sûr qu'il sort de là... de là! de cette chambre où je me croyais tout à l'heure le plus heureux du monde!
Il tenait à ce moment le milieu de la chaussée, il allumait son quatrième cigare et se rapprochait pour la vingtième fois de la porte inquiétante... quand elle s'ouvrit! Un personnage en sortit, avec ce mouvement traître, indéfinissable, de l'homme qui, même se croyant seul, voudrait se cacher, affecte l'aisance.
«Si je lui parlais? Impossible, ce serait me dénoncer! De quel droit la compromettrais-je, puisque je ne veux pas l'épouser?»
Le cœur du pauvre Pierre fit un bond douloureux dans sa poitrine. Une angoisse l'étreignit tout entier. En même temps, il sentit que sa bouche riait en silence... Et il s'aperçut, un quart d'heure après, qu'il avait suivi l'homme avec d'infinies précautions.
Il était trois heures du matin. L'inconnu entra tout à coup dans un hôtel dont toutes les fenêtres étaient éclairées.
--Il est de mon cercle!
Pierre entrait au cercle, cinq minutes après son homme, interrogeait un valet dont il avait les bonnes grâces.
Et maintenant (sauf erreur, car il doutait de ses doutes), il savait tout, jusqu'au nom! Il n'ignorait qu'une chose, c'est qu'il avait supplanté un rival qu'on était en train de congédier.
Et c'est alors qu'il la quitta, sans la revoir, en lui disant pour toute excuse:
--Que voulez-vous? Je ne suis pas capable d'aimer longtemps! Plaignez-moi, pauvre fils du siècle que je suis!
Et sa maîtresse exaspérée le regrettait sincèrement, le pleurait et l'appelait. Lui, cherchait à se guérir d'elle... Il savait qu'il parviendrait et que ses dernières exaltations amoureuses étaient en lui les sursauts d'agonie de sa violente passion, frappée à mort...
Ayant repassé tous ces souvenirs et souffert à nouveau toute cette rage, Pierre avait retrouvé en lui un vide immense.
Et c'est alors qu'avait commencé ce temps morne de pluie continue, qui ôtait à ses yeux la distraction du spectacle de la mer, des horizons égayés par la lumière.
Alors, son vide devint noir. Il chercha le moyen de tromper un peu sa mélancolie. Il alla jusqu'à proposer au capitaine de l'_Ibis_ des parties d'échec sans fin. Il perdit toujours et envoya tout au diable. Il alla s'asseoir avec les braves pêcheurs de Saint-Raphaël dans la petite salle d'un cabaret populaire; il y porta sa guitare et les excita à lui chanter toutes leurs chansons marines... Rien n'y fit. Il demeurait sombre.
Enfin il se décida à aller saluer la femme, «simple, élégante, charmante», qui avait été deux fois l'hôte de son yacht; et, au moment où, de sa voix un peu traînante, mais sonnant la sincérité, elle lui avait dit: «Il fallait venir plus tôt»--tout en comprenant fort bien que c'était là seulement le mot aimable, dicté par l'ennui, il s'était senti, le mobile Méridional qu'il était, éclairé tout à coup, en son cœur, d'une lumière qui ne venait pas du soleil,--réjoui d'une chaleur qui ne venait pas de la saison...
V
--Et le cœur? avait-il dit.
--Ah! oui! avait répondu Elise.
Elle arrangeait ses fleurs avec grand soin, charmée de n'être plus seule, de voir, de toucher ces fleurs merveilleuses, d'entendre enfin une voix humaine! et une voix qui n'eût pas l'_accent_, l'accent de la vieille Marion ou de la jeune Toinette, celui du facteur!...
Elle oubliait la pluie qui crépitait au dehors, ruisselait aux vitres, la mer en grisaille qui apparaissait derrière la glace sans tain, voilée un peu par les roses en gerbe.
Il se fit un silence assez long.
Il ne savait comment le rompre, malgré l'aisance qui lui était habituelle. Elle lui inspirait un vrai respect. Il avait peur de paraître venu en aventureux... Et plutôt la crainte de l'insuccès ridicule qu'une pensée de sagesse--l'eût, au besoin, retenu encore, mais invinciblement.
Gênée, elle voulut parler la première, pour en finir avec ce silence.
--Alors, vous souffrez? tout de bon?
Cette question à voix haute s'était posée comme d'elle-même, avant la réflexion et le consentement.
Et la questionneuse avait un sourire, celui de la Femme, à la pensée des choses profondes de l'amour, de la passion, de la trahison. Le sourire de la Joconde.
--Mon Dieu, oui! fit-il résolument. Je ne suis pas heureux. Et cela depuis bien des semaines. Par cette pluie qui nous retire la joie des yeux, le bleu du ciel et de la mer, ces derniers jours ont été horribles... J'aurais peur de vous offenser par le récit d'une aventure de garçon... Mais le cœur, qui se moque des préjugés et des vertus convenues, souffre autant et plus d'une trahison dans l'union libre que dans le mariage... Il y a deux heures, j'étais désespéré!...
Il était sincère, et, au souvenir de sa grosse peine, du morne accablement de ces jours derniers, son visage refléta son cœur. Ses yeux, d'un gris verdâtre, se foncèrent.
Elle fut intriguée, ce qui était simple. Elle fut touchée, ce qui était grave. Elle entendait pour la première fois un amoureux parler d'amour. C'était, il est vrai, l'amoureux d'une autre: cet amour n'était pas pour elle. Elle ne croyait donc pas faire plus mal en écoutant ceci qu'en lisant un chapitre de roman. La différence, pourtant, était grande. Ce livre-ci vivait et parlait. C'était le romancier,--bien plus le héros du roman, qui était là devant elle, ajoutant à chaque mot l'expression du geste et du regard, la pénétrante inflexion de la voix. Le péril était voilé. C'était celui d'un piège profond... Elle était prise au premier fil d'un inextricable réseau.
Déjà elle désirait connaître la suite.
Et le silence recommença.
Parler d'amour, c'est être en plein amour. C'est une joie, même entre hommes. L'amour est un élément. La plus redoutable des passions, c'est de l'aimer pour lui-même.
Ils éprouvaient une émotion heureuse, plus confuse qu'une joie. Ils rappelaient chacun en soi leurs émotions passées, le trouble des heures tendres. Ce n'était qu'un souvenir, mais ils l'éprouvaient en même temps l'un par l'autre.
Charme inquiétant du fleurt, délicieux comme une poursuite où il est convenu qu'on ne s'atteindra pas, mais où l'on se frôle, et où le désir exaspéré court risque de posséder plus, en un rêve, que l'amour consenti et consacré!
A son tour, elle sentit le trouble doux que donne l'approche de quelque chose d'ami.
--Vous étiez désespéré? Il ne faut pas. Vous avez tant de sujets d'être heureux! Et le cœur, dites-vous?... Il faut vous marier!
Georges s'était approché «du monsieur».
Pierre l'attira à lui, et entoura d'un bras la taille de l'enfant.
--Georges, fit-elle, et notre thé?
Georges s'élança au dehors.
--Me marier? dit Pierre, voilà qui est grave!... Le mariage? oui; mais de parti pris? jamais. J'attends d'y être entraîné.
--Vous ne trouverez pas une femme à bord de l'_Ibis_! cria-t-elle en riant.
--Qui sait? répondit-il vivement... Vous voyez bien que des femmes y viennent. J'y verrai peut-être courir, un de ces jours, une volée de jeunes filles avec leurs jeunes mères!... On ne va pas visiter le logis d'un célibataire, mais--vous le savez, madame--on va visiter, très naturellement, un bateau... Notre sport a du bon, comme vous voyez!
--Vous vous dites triste? vous n'êtes pas même sérieux.
--Triste à mourir! mais si je me montrais tel que je suis aujourd'hui, j'aurais bien trop peur d'être ennuyeux!
--Avec moi, vous pouvez!... je suis un bon être, dit-elle sans coquetterie.
--Eh bien, dit-il, je vous jure que je l'aimais sincèrement, fortement!
Et, sur ces deux mots, la passion le traversa, illumina, enflamma ses yeux.
Elle ne connaissait point de regards pareils.
Il continuait, du même ton ardent, avec le même visage transfiguré:
--Tout! j'aurais tout fait pour elle!... j'ai été trompé avec une indignité rare! Comprenez-vous?... Non!... ces horreurs sont si loin d'une pensée comme la vôtre!... Elle ne m'a pas quitté pour un autre... entendez-vous? Elle a pris deux amants!...
Il serrait les dents.
Le visage d'Elise se contracta de répugnance.
--Pauvre garçon! fit-elle. S'être trompé ainsi, c'est cela qui doit être horrible!
--Je crois avoir tout clairement vu, ajouta-t-il après un moment; eh bien, je doute encore!... Il doit y avoir à tout cela une explication que je ne puis trouver tout seul, une de ces explications simples dont on s'étonne quand elles arrivent et qui sont impossibles à deviner!
Il rêva un moment et continua:
--L'homme qui sortait de sa maison pouvait fort bien ne pas venir de chez elle!... Tenez, plus j'y songe, moins je la crois coupable, voilà la vérité de mon cœur!... Ah! je suis malheureux!