Part 10
Il avait tant envie d'aimer, d'être aimé, de vivre, il se sentait si loin du bonheur, malgré son luxe, sa fortune, malgré tous les moyens qu'il avait de se procurer les joies du monde; il sentit à cette heure si profondément son impuissance qu'il eut, comme un soldat désarmé, une larme--plutôt de rage que de douleur--au coin des yeux.
Cette activité d'émotion chez un homme la bouleversa. Elle n'avait jamais vu un homme vibrant à ce point. Le rude Marcant, bien équilibré, était loin de cette sensibilité de femme énervée, qui était celle de ce surmené mondain, à demi artiste...
Elle se leva, comme le thé entrait, apporté par Marion suivie de Georges, et en passant près de Pierre, elle lui tendit la main, dans un élan de sympathie loyale. Il la porta vivement à ses lèvres... Elle fit le mouvement de la lui retirer avec effroi. Les chefs de bureau, amis de Marcant, ne l'avaient pas habituée à cet hommage d'un autre temps et d'un autre monde. Elle pensa aussitôt que sa surprise trahissait trop sa bourgeoisie... et de cela elle fut fâchée...
«Ou peut-être, songea-t-elle, va-t-il croire que ce baiser m'a fait peur... Serait-ce préférable?... Lequel vaut mieux?...»
Elle lui versa du thé et ils «goûtèrent» comme des enfants, égayés par le babil de Georges, que la bonne chaleur du thé réjouit et rendit bavard.
--Ce n'est plus une visite, madame, dit Pierre. Pardonnez-moi... Il y a deux heures que je suis là!
--Le regrettez-vous? fit-elle étourdiment.
Elle se dit, pour la seconde fois, que, dans le tête-à-tête, les mots les plus banals prennent une importance inattendue.
Pour toute réponse, il avait saisi de nouveau sa main qu'elle lui abandonna sans résistance. Il la garda sur ses lèvres une demi-seconde de plus que ne l'exigeait la pure courtoisie.
Et il sortit, un peu rêveur.
VI
C'était le moment où elle aurait dû ne pas le revoir. L'idée lui en passa par la tête. Elle y résista.
--Je suis si seule! Quel mal faisons-nous? Pourquoi me priver d'une distraction sans péril?...
Elle voyait bien pourtant, dans le charme ressenti, une joie dérobée, inavouable,--mais, véritablement, serait-ce vivre qu'épier et incriminer par scrupule les moindres battements de son cœur?...
C'est pourtant dans ce sophisme, murmuré par l'instinct, que fut toute sa faute. Jusqu'ici, rien n'était compromis. A partir de ce moment, la mollesse de sa volonté laissait la porte ouverte aux forces fatales.
«Fuir les occasions» c'est la recommandation profonde de l'expérience ecclésiastique. La liberté de ne pas choir existe, mais avant que le départ dans la chute ait commencé. La fatalité existe aussi. Elle commence à partir de l'heure où la main a lâché, sur le plan incliné, la bille d'ivoire. Il n'est donc pas vrai de dire qu'il n'est jamais trop tard; il n'est donc jamais trop tôt pour fuir. La vie fait basculer quelquefois sous nos pieds le plancher mobile sur lequel l'être roule, fatalement déchu ou emporté. Mais rarement les occasions inclinées, glissantes comme le marbre poli, se rencontrent sous nos pas avant que nos yeux ou notre esprit aient pu les pressentir...
La gloire de la volonté humaine, c'est de s'arrêter à temps devant l'abîme, comme ces chevaux qui, en pleine nuit, malgré l'éperon qui les pousse en avant, résistent au cavalier et reculent parce qu'ils ont flairé le vide.
Certes, Elise était libre. Elle devait le rester longtemps encore. Mais chaque jour allait la rapprocher de cette pente sur laquelle la chute se fait inévitable. Elle n'en était pas même encore au vertige... Le moment pour elle eût été d'autant plus favorable au choix raisonné et énergique entre deux destinées.
Et que pensait-elle? Tout simplement et sans croire au péril: «Il reviendra, j'espère.»
Quelle différence, en effet, entre ses journées de solitude et celle-ci, toute pleine d'un charme échangé, permis, d'élégance, de grâce, de jeunesse, d'amitié et d'amour!
Elle s'était tant ennuyée! Il avait l'air si bon, si triste! Il était «si sympathique» et causait si bien de toutes choses! Il était si bien élevé! Oh! on pouvait se fier à lui!
Au fond, elle essayait de se tromper elle-même. Ce fut là sa vraie faute. Et elle le savait bien.
VII
Il revint trois fois en trois semaines, et cette douceur de conversation, au coin du feu, fut retrouvée.
Georges aimait son ami, à présent, n'avait plus avec lui de timidité... Il l'appelait quelquefois «monsieur Pierrot», en souvenir de leur première entrevue, et cela faisait bien, puisque c'était le diminutif caressant de Pierre.
Les temps gris étaient rares. Le bleu réapparu faisait de la glace sans tain, au salon, un vivant tableau d'éclat, de joie.
Elle confia une fois son Georges pour une heure à M. Dauphin qui l'emmena, sur sa demande, à bord de l'_Ibis_, mouillé ce jour-là, devant la Terrasse.
Il leur semblait s'être connus de tout temps. La solitude les rapprochait, excitait aux confidences.
Elle avait parlé de sa mère, de Mâcon, de sa petite enfance.
Lui, interrogé sur ses attirants chagrins, avait fini par tout dire en détail de son passé d'amour.
Elle l'avait écouté avec une curiosité extrême, le cou tendu, l'œil ouvert, la tasse de thé ou la broderie suspendue dans sa main immobilisée par l'attention.
Il avait si cruellement senti la blessure faite à son amour-propre par l'infidèle, qu'il mettait à se plaindre, une pitié de lui-même touchante, communicative.
Il souffrait vraiment, il aimait l'amour et n'avait plus d'amour ni rien dans sa vie qui pût lui en donner l'illusion. Son égoïsme séduisant poussait sa plainte avec une grâce un peu romantique. Il imitait les _Nuits_ de Musset en des vers d'un nombre assez heureux, et qu'il récitait d'une bonne voix chaude, pénétrante.
Elle se grisait de cette musique vague, excitante au rêve, et qui lui faisait désirer de l'irréalisable, quelque chose comme un voyage dans l'impossible:
_Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu!_
Cependant, Marcant annonça qu'il retardait sa visite d'une semaine, puis de deux, puis de trois. Cela faisait un mois et demi de séparation; mais _il fallait_. Son devoir le retenait, impérieux. Il lui recommandait de se soigner beaucoup. Mars était dangereux: «Prends garde!»
Le soleil de mars flamboyait. La mer avait ses belles couleurs joyeuses, son bleu invraisemblable.
Georges avait reçu, depuis trois semaines, son bateau à voiles et à vapeur! un yacht de forme élégante, blanc comme son grand frère. Mais le nom y manquant, c'est Pierre Dauphin qui l'avait peint sur la poupe, en belles lettres dorées, à la grande satisfaction bruyante de Georges qui, pour le remercier, n'avait rien trouvé de mieux que de lui sauter au cou, une fois de plus.
Elle ne se demandait pas pourquoi M. Pierre, avec son _Ibis_, n'entreprenait pas quelque course un peu longue...
--Je suis allé passer trois jours près de Toulon, j'ai vu mon père et ma mère, lui disait-il.
Ou:
--J'arrive de Cannes.
Mais il arrivait toujours, il ne partait jamais.
Marcant écrivait souvent. C'étaient des lettres d'affaires. L'affection ne s'y voyait guère qu'aux recommandations touchant la santé, tandis que M. Pierre, lui, parlait en vers, de choses imprécises et éternellement désirables et fuyantes.
De plus en plus, ils entraient dans le péril, et à chaque instant l'expérience apprise aurait dû les avertir, celle du moins qui a son expression dans cette simple règle de convenance: «Un homme ne doit pas être l'hôte assidu d'une femme dans la solitude». Mais elle le voyait encore amoureux de cette «maudite femme» et, à cause de cela, ne prévoyait pas qu'il pût lui parler d'autre chose. Lui, pensait de même. Ils se croyaient en sécurité tous deux, derrière ce fragile abri. Et justement la consolation qui, par Elise, venait à Pierre, ruinait tous les jours un peu par la base cet obstacle imaginaire.
Ce commerce de confidences et de conseils leur révélait à chacun les qualités morales de l'autre, et une amitié véritable naissait en tous deux. L'échange de grande estime, de sentiments bons et sérieux, commençait entre eux et rendait le fleurt d'autant plus dangereux que leur méfiance s'endormit à mesure qu'elle eût dû, au contraire, s'éveiller plus vive.
Un jour, Pierre annonça une absence probable de quinze jours. C'était la première fois qu'il laissait prévoir un de ses départs. Il partit pour Naples.
Quelques jours après, arrivait Marcant.
On était en avril.
Elise gardait le lit avec un gros rhume, qui était inquiétant parce qu'il la prenait avant qu'elle fût bien guérie des suites du mal qui l'avait amenée dans le Midi. Elle avait voulu voir appareiller l'_Ibis_ et elle était restée au soleil de mars et au vent, sur la terrasse formée par le toit de la villa, haute d'un seul étage, mais d'où l'on dominait tout. Elle le dit, et elle fut grondée, doucement.
Elle ajouta ingénument, avec des ruses de fond, presque inconscientes, que M. Dauphin était venu la voir plusieurs fois, qu'il avait été très bon pour elle et pour Georges, qu'il adorait une femme et qu'elle, Elise, lui avait conseillé le mariage.
Elise était malade: Marcant ne vit que cela, ne songea qu'à cela. Tout le reste disparut pour lui. Il s'installa dans la chambre de sa femme, avec ses dossiers, lui lut les journaux et le roman à la mode. Le médecin, appelé, montra quelque inquiétude, ordonna l'obscurité, le silence, l'absolu repos...
--J'ordonnerais, si j'osais, dit-il, l'entière solitude.
Marcant retourna s'installer dans sa propre chambre, fort tourmenté, plus encore qu'il ne voulait le paraître. Il fut admirable avec Georges; il remplaça la mère, pour l'indulgence infinie. On eût dit vraiment qu'il n'était un peu sévère, à l'ordinaire, qu'afin de contre-balancer l'excessive faiblesse de la mère envers l'enfant, et que, lorsqu'elle venait à manquer, il savait être une maman aussi.
La passion de Georges pour son _Ibis Bleu_ ne tombait pas. Il jouait tout le jour dans les petits bassins sans profondeur, creusés par l'eau salée dans les roches du rivage.
Marcant, à son tour, le surveillait de la fenêtre, lui criant ses: «Prends garde!... Pas si loin!... Reviens!...»
Des soins attentifs remirent Elise sur pied, mais elle avait maigri et pâli.
Marcant, très ému, demanda au ministre une prolongation de congé d'une quinzaine de jours.
VIII
Il fit faire à sa chère Elise quelques promenades en voiture, aux heures tièdes. On retourna ensemble à la ferme Antoinette où Elise était retournée deux fois avec Georges.
Georges était toujours ravi de cette promenade. La plage de Fréjus l'amusait. Il y cherchait des menues coquilles dans le sable, des cailloux blancs, lustrés par la mer. Cette espèce d'ogre de Saulnier l'attirait aussi comme un monstre inoffensif, drôle à regarder. Et puis il y avait à la ferme les mulets et les chevaux, dont Saulnier parlait si bien, un gros chien docile avec qui on pouvait avoir des conversations interminables, et enfin la petite Toinette qui, dès ses premières visites à la villa, où elle apportait de temps en temps des œufs et des légumes frais, avait promis à Georges de lui donner quelque jour un écureuil! un joujou vivant!...
--Allons voir si mon écureuil est arrivé, maman!
Mais l'animal était encore à naître, en tout cas à capturer. Saulnier, piégeur à ses heures, n'avait pas pu encore en trouver un.
Ce jour-là, tandis que, dès les abords de la ferme, Georges, joyeusement accueilli par le grand chien, était allé se rouler avec lui dans l'herbe, on surprit Toinette en train de rire, sous les pins, avec un joli gaillard qui s'esquiva au plus tôt sans désirer être vu.
Cela les amusa. Ils la taquinèrent un peu. Elle rougissait à ravir.
--Tu l'aimes donc?
--Eh! oui, je l'aime, pardi! que voulez-vous? Le bon Dieu nous a commandé de quitter nos père et mère pour suivre un fiancé... C'est la vie, pas vrai?
--Voyez-vous, la philosophe! s'écria Marcant charmé... c'est pourtant vrai, c'est la vie, cela!
Cette idée que l'amour c'est la vie même, lui parut toute nouvelle, dans ce cadre de nature ardente et large.
Il s'y intéressa.
--Comment s'appelle-t-il?
--François Tarin.
--Quand l'épouseras-tu?
--Je ne sais pas.
--Qu'en disent tes parents?
--Ils ne savent rien...
--C'est donc un secret, dit Elise, souriant avec bonté, que nous avons surpris là?
--Oui, madame.
--Et tu ne nous demandais pas de ne rien dire?
--Non, monsieur.
--Et si nous l'avions trahi, ton secret d'amour?
--Que mes parents le sachent par vous ou par moi,--c'est tout égal; ou peut-être, c'est mieux par vous... Et puis, à la grâce de Dieu! ce qui doit arriver arrive.
--Pourquoi ne leur as-tu rien dit?
--Je n'ose pas encore. Mon père déteste la famille de mon amoureux.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas, monsieur. Pour des bêtises qui se sont passées dans les temps, entre les familles!... C'était entre mon père et le père Tarin, qui est mort. Il n'y a plus que la mère et la mère-grand;--mais mon père est têtu!
--Alors, s'il s'oppose, que feras-tu?
--Nous nous attendrons.
--Veux-tu que je lui en parle?
--Je crois qu'il ne faut pas encore...
Maître Cauvin, qui travaillait tout proche, arriva en ce moment, pour goûter à l'ombre des pins...
Il s'avança avec aisance et demanda des nouvelles de la «bourgeoise». La bourgeoise, c'était misé Saulnier. Il demanda également si on trouvait bons, à la villa, les légumes et les œufs frais de la ferme... Puis, se tournant vers Toinette:
--En voilà un, de panier,--le vôtre, monsieur et madame--en voilà un de panier, qu'elle porte volontiers et qui ne la fatigue guère!... Plus d'une fois, je vous assure, elle le pose en route, et la route n'est pas toute droite, d'ici à votre villa! Elle nous en fait des contours drôles, cette route!... Hier, par exemple, d'ici à Saint-Raphaël, ce chemin-là passait par le Grand-Chêne!... N'est-ce pas, petite?
Les yeux de Cauvin riaient. Toinette était toute rouge comme un petit coq. Elle redressa la tête, et frappant presque du pied:
--Qu'avez-vous à venir comme ça, vous, me tourmenter devant le monde? Et qu'est-ce que vous voulez dire avec vos paroles qui vont loin? Pourquoi m'épiez-vous, quand je sors? Les chemins que je choisis, entendez-vous bien, ne regardent personne!
Elle était jolie à croquer, avec son air rebelle. Charmante à voir, cette gentillesse jeune qui voulait paraître terrible, tout au moins se faire craindre.
Cauvin, campé devant elle, oubliait qu'il venait pour manger et boire. Il la regardait d'un air d'admiration heureuse, avec un sourire répandu partout sur sa face énergique.
--Ne t'emporte pas, petite! Tu me plais trop quand tu es en colère! Ma foi de Dieu! j'ai peur devant toi... Zou! gronde encore, que je vais trembler!
--Aussi, vous me taquinez toujours.
--Pourquoi fais-tu la cachottière?
--A vous, je n'ai rien à dire: vous n'êtes pas ma mère, je pense! ni mon père, voyons?
Une imperceptible pâleur passa sur le rude visage de l'homme. Ses yeux se foncèrent. Elise et Marcant s'en aperçurent.
Cauvin, sous les grands pins, ouvrit son carnier qu'il venait de poser sur la table de pierre, en tira sa gourde et il but.
--Va me chercher du pain et ne boude plus.
Et pendant qu'elle était absente:
--Ça se croit caché, ces petites, quand ça ne voit pas ceux qui les regardent! mais je connais tout son manège... et j'ai l'œil ouvert sur le grain. Son calignaire est un François Tarin dont jamais Saulnier ne voudra pour elle, si je ne m'en mêle pas... Et si je m'occupe d'elle--comprenez, monsieur, madame--c'est pour aider son bonheur... Je n'ai pas d'enfant, moi, poursuivit-il avec une nuance d'embarras, et je n'ai qu'elle qui m'intéresse... Je suis, savez-vous, son parrain, mais elle n'a jamais voulu me dire «_parrain_» peut-être parce que je l'ai souvent demandé, attendu que nous sommes (vous avez vu) un peu chien et chat... N'empêche qu'elle doit savoir que je lui _veux du bien_, et beaucoup!
Toinette revenait. Elle lui tendit un pain qu'il coupa, et, en se mettant à manger, il lui dit:
--Tu sais qu'il va tomber, le grand chêne? Un de ces matins, j'y mettrai la hache.
--Eh bien, c'est tant pis! vous savez que ça me fait peine. Pourquoi me le répétez-vous?...
Elle boudait.
--C'est pour te «badiner» encore et te faire mettre en colère.
--Ça m'est bien égal.
--Je croyais que la caille regrettait son nid!... Il y avait au pied de l'arbre un joli buisson vert où le panier que tu portais hier chez cette madame et ce monsieur que voici, s'est reposé un bon moment de trop entre une Toinette que je connais et un François que tu connais peut-être!...
Il riait de tout son cœur. Elle voulut fuir. Il la retint par un pli de sa jupe et ils l'entendirent qui murmurait, avec une tendresse contenue:
--Ne dis rien à ton père, gente coquine!... c'est moi qui lui parlerai!
Quand il la lâcha, elle s'en alla, courant comme si le diable l'enlevait! et lui, le dos contre un des grands pins, les deux bras levés gaiement, riait d'un large rire heureux, tout en la suivant des yeux.
IX
Marcant se prenait à aimer le roman de cette petite.
--Si nous pouvions l'aider? dit Elise.
--Croyez-vous, maître Cauvin, que si nous en parlions au père, nous autres, cela pourrait être bon?
--Sans doute, fit Cauvin, mais que lui diriez-vous? Il vous faudrait connaître d'abord, pour lui en parler en bien, la famille du galant... C'est tous des honnêtes gens... Vous pouvez les aller voir.
--Allons les voir, dit Elise.
Ainsi, en causant de fil en aiguille, il fut convenu qu'on irait. Marcant, à l'occasion, _bibelotait_. Justement, disait Cauvin, ces braves gens avaient une vieille table et deux ou trois vieilles assiettes que des chasseurs, des Parisiens passant un jour par là, avaient admirés. On n'aurait qu'à dire qu'on venait pour ça. Le hasard ou les circonstances feraient le reste.
Tout heureux de voir Elise distraite par ce petit drame, Marcant, avec elle et Georges, remonta en voiture. Cauvin indiqua au cocher la route à prendre et la maison des Tarin. Ils partirent.
Non seulement le roman de la petite Toinon, mais en général la vie du «travailleur de terre» intéressait Marcant. Il trouvait ces paysans du Var singulièrement intelligents, indépendants et fiers. Rien de plus juste. Hellènes et Arabes, ils sont artistes et pauvres sans trop en souffrir, sans humilité d'attitude. Chrétiens et fatalistes, il ont des attendrissements que leur inspire la crèche de Bethléem, populaire parmi eux, et des résignations silencieuses qui rappellent le «c'était écrit» de Mahomet.
Le plébéien Marcant se plaisait à les voir vivre chez eux, à prendre sur le fait leur vie intime.
Arrivés chez les Tarin, les Marcant trouvèrent le jeune amoureux qui les reconnut.
--On nous a dit, à la ferme Antoinette, lui expliquèrent-ils, que vous vous déferiez peut-être de certaines vieilles assiettes... Les voici sans doute, sur ce coffre?
François comprit très bien que c'était là un prétexte, et content de la visite qu'il devinait favorable à ses désirs, il appela sa grand'mère.
--Ma mère, dit-il, est à la ville; mais elle va revenir bientôt.
La grand'mère, interrogée, refusa vivement de vendre les assiettes.
La mère, arrivant là-dessus, s'indigna même qu'on lui offrît de les acheter.
--Songez un peu!... j'ai toujours regretté, mère, d'avoir vendu les petites chemisettes, les layettes de mes enfants... C'est des choses qu'on doit garder!
Les Marcant en voyaient assez pour être édifiés sur cette famille. Ces gens étaient parmi les derniers qui restent fidèles aux souvenirs du passé. Le père était mort, et le fils (chose assez rare parmi les Provençaux, qui sont très Sarrasins) vénérait les deux femmes. Même la mère le commandait. Il s'en trouvait bien.
On causa: ils s'apprivoisèrent. François offrit le verre de vin cuit traditionnel, et, pendant que Georges y goûtait, Elise laissait manier, par la grand'mère ravie, l'étoffe de son manteau pourtant très simple, et la dentelle qui dépassait le bas de sa robe.
Cela fut cause que la vieille se mit à conter une naïve histoire, que Marcant écouta avec ravissement.
--Quelle jolie histoire simple! disait-il en s'en allant. J'aime mieux emporter ça qu'une de leurs vieilles assiettes! Et cette histoire signifie qu'on peut souhaiter hardiment à la brave petite Saulnier d'entrer dans la famille des Tarin... Ce sont de braves gens, ceux qui content à leurs enfants, heureux de les entendre, des riens aussi touchants! Vraiment, il aurait fallu écrire les paroles de la grand'mère telles qu'elle les a prononcées.
X
HISTOIRE DE DEUX JUPONS BLANCS
Moi, des jupons blancs, avait dit la vieille, j'en ai eu deux. Ma mère m'avait donné le premier et un petit berger me donna l'autre.
Ce petit berger gardait les moutons du maître chez qui j'étais servante. J'avais dû me louer pour nourrir ma famille.
Le petit berger prit une _pérémonie_ (pneumonie), et un soir, il se coucha très malade. C'était au mois de mars, le mois des pérémonies.
On lui donna tout ce qu'il fallait dans sa chambre, et on le laissa seul, parce que tout le monde était beaucoup fatigué de la journée. Il me fit pitié, d'être seul, et je pensai à l'aller soigner, quoiqu'il fût très joli garçon et jeune. Jeune, il l'était, puisqu'il avait vingt-cinq ans; moi, j'en avais seize, mais je pensais à un autre, et puis le petit berger n'était qu'un homme venu de la montagne.
J'allai trouver un vieux domestique de la ferme et je lui dis:
--Allons voir le petit berger.
Le vieux voulut bien et nous y allâmes. Le pauvre garçon nageait dans sa sueur de maladie. J'ouvris alors une commode qui était par là, pleine de vieux linges bien propres, tout préparés pour les malades, et je pris deux nappes et des serviettes. Je descendis, j'allumai un grand feu dans la cuisine. Je fis chauffer les serviettes, les nappes que le vieux montait à mesure. Il sécha bien le malade et, à nous deux, nous le mîmes au bon chaud. Moi, j'essuyai son visage, ses cheveux mouillés de sueur, tout trempés, et je lui mis un bonnet. Et il demeurait tout ramassé dans son mal, mais bien content d'être au sec et d'avoir chaud. La nuit était froide. Sans nous, on l'aurait, pour sûr, le lendemain matin, trouvé gelé. Nous le laissâmes.
Le lendemain, on le soigna encore. La maîtresse et sa fille s'occupèrent beaucoup de lui, jusqu'à la fin de la maladie, mais le petit berger a toujours connu que, sans moi, il aurait souffert beaucoup davantage et que cette nuit-là l'avait sauvé.
Depuis ce temps, il était craintif avec moi; il se tenait à l'écart de moi; il n'osait plus me parler.
Le mois de mai arriva. Le jeune pâtre quitta la plaine pour mener son troupeau aux Alpes. Il partit sans rien me dire; mais quelque temps après arriva un charretier qui habitait une autre ferme du même maître loin de la nôtre.
Ce charretier arriva et me dit un matin:
--J'ai de l'argent à te remettre, Madelon.
--De l'argent! à moi! et de quelle part?
Je me mis à rire, n'y croyant pas.
--Le petit berger, Madelon, m'a remis cinq francs pour toi. Il dit que tu l'as sauvé; que tu es une brave et gente fille; qu'il n'a pas osé te remettre cet argent lui-même, et qu'il aurait voulu avoir plus, mais le bon cœur, dit-il, avec lequel il te donne ça, qui est peu de chose, remplace la plus grosse somme!
Ma foi, je le pris, l'argent du pâtre, et bien contente je m'en fus.
Et avec cet argent j'eus envie, quelque temps après, d'acheter un jupon blanc. Dame! à cet âge, les fillettes ont envie d'un peu de «bellure»! Voir les autres bien arrangées, cela donne jalousie!...
Je parlai à ma tante de mon envie.
--Eh oui! dit-elle, va, achète-le!...
Je fis la folie! Il me coûta quatre francs et demi. Les dix sous me restèrent pour ma poche.
Mes deux jupons blancs, je ne les ai plus. Mes filles les ont portés; puis, plus tard, en ont fait des chemisettes, des «facetons» pour leurs petites.
Ainsi, sans le pauvre berger, je n'aurais jamais eu qu'un jupon blanc: celui que m'avait donné ma mère...
XI