Part 19
--Je vais essayer, dit Toinette.
--Emmène-moi! s'écria Georges.
Il la suivit, en lui tenant la main.
Cette question de l'écureuil domina tout, en sorte que tout le monde fut mis à l'aise: misé Saulnier qui, à peine arrivée, commença de servir la soupe à son mari, Saulnier qui tout de suite s'était attablé, et Cauvin, qui arriva le dernier.
--Bonsoir à tous, dit-il dès le seuil.
Il n'eut pas l'air d'attacher d'importance à la présence de Marcant.
Il était tout échauffé et tout préoccupé de son travail. Il expliqua qu'il venait d'abattre le chêne. Là-dessus, il s'anima.
--C'est des arbres de riches, ça, monsieur! Ça vous mange la terre, figurez-vous! mille litres de vin, voilà ce que nous boit un fainéant comme ça, lorsqu'on le laisse faire! Aussi, moi, quand j'en tiens un, je vous jure, mes amis! que je ne m'endors pas dans les branches, là-haut! je ne m'ennuie pas, non! je cogne avec bonheur dessus.--Ah! canaille, c'est toi le mangeur de sève, de vigne et de soleil? attends un peu! et à chaque coup qui fait trembler le bois, le cœur me saute de plaisir, mon homme!...
Cauvin prit sa place à table, près de Saulnier.
--Allons, j'ai faim! à la soupe!
Il était superbe, l'homme, manches retroussées, le cou solide, le front emperlé de sueur. A le comparer à Saulnier, Marcant se prenait à excuser Marion; et il s'étonnait de son indulgence. Il subissait une sympathie qui, très fortement, l'attirait vers ce Cauvin. Il le regardait avec plaisir dans l'aisance de ses mouvements, debout dans sa force active ou assis au repos.
Cauvin jouissait de retrouver la ferme chaque soir.
C'était, pour ce travailleur rude, le bon moment de la journée.
Il regardait cette maison--où il apportait l'aisance, où deux femmes soignaient son feu et sa nourriture--comme sa propre maison. Il l'aimait. Si forte était son habitude de se considérer là comme chez lui, que l'idée de quitter un jour la place lui semblait une monstruosité. Qu'il pût y être forcé un jour, cela lui semblait, après tout, impossible. Ç'eût été, dans son idée, l'injustice même! Et il arrangeait en esprit tout son avenir. Quand la fillette serait mariée, eh bien, il ne serait pas loin d'elle, ici; et il profiterait des visites qu'elle ferait à sa mère. Le foyer lui resterait. Il continuerait à se réjouir, le soir, lorsqu'au retour de son travail, il verrait devant lui, du fond de la plaine humide, en hiver, au lieu de sa cabane vide, glacée et noire, un flot de lumière luire par la fenêtre de la ferme; et, l'été, en regardant, du plus loin, monter, au-dessus du toit, la fumée qui dit: la soupe est prête. Et sans remords, bien accommodé à sa position fausse, Cauvin se réjouissait. La présence de Marcant, ce soir, achevait de le mettre en sécurité.
Marcant faisait donc plus et mieux qu'on ne lui avait demandé! Cauvin souriait, et, en maître, il dit, comme il achevait la première bouchée:
--Voulez-vous faire comme nous, monsieur Marcant?
Banale phrase d'hospitalité que le paysan ne manque jamais de réciter à quiconque le voit prendre son repas, et qui lui permet de ne pas le retarder. Cette invitation, qui est de rigueur, sous cette forme, chez les paysans attablés, Saulnier ne l'avait pas faite.
Cauvin ajouta:
--C'est de bon cœur.
--Merci, dit Marcant, nous allons vous dire adieu.
Il se prenait à songer aux dessous de cet intérieur.
Ainsi, la fourberie quotidienne s'asseyait tous les jours à cette table, aux côtés de la pauvre fillette innocente, avec misé Saulnier; avec Cauvin, cet homme à mine si ouverte! avec le sordide Saulnier! Marcant était écœuré; il se trouvait complice par sa présence. C'était assez. Il voulait maintenant s'en aller au plus vite.
Toinette et Georges revinrent.
--Oh! papa! qu'il est joli! je l'ai vu sauter et courir! Il s'était perché tout en haut d'une armoire qui est dans cette chambre. Il tenait dans ses mains quelque chose qu'il mangeait, en remuant le nez comme un petit lapin! Et--figure-toi comme c'est drôle--il avait retroussé sa queue qui montait par-dessus sa tête, ouverte comme une ombrelle! Oh! papa, qu'il est joli!... mais nous n'avons pas pu le prendre!... Quand pourras-tu?... dit-il à Toinette, j'ai tant envie de l'avoir à moi!
Toinette expliqua comment l'écureuil, saisi un instant, lui avait encore échappé. On l'attraperait à la nuit. Elle le porterait à Georges le lendemain.
XXIV
Elle disait cela distraitement. Elle était toute préoccupée.
--Qu'as-tu? lui demanda sa mère.
--Je suis avec mes pensées, répondit-elle, et elles ne sont pas toutes gaies.
Marcant s'apprêtait à sortir.
--Allons, Toinette, viens à table, dit Cauvin.
Il prononçait ces mots d'un ton si singulièrement doux de la part d'un paysan, que Marcant, touché tout à coup, s'arrêta pour le regarder encore.
S'il avait bien compris, cette Toinette était sa fille, à ce Cauvin. C'est pour elle surtout--maintenant que sa passion pour la femme devait être apaisée, usée par le temps--c'était pour ne pas abandonner sa fille qu'il acceptait maintenant sa vie de ruse, de mensonge, de honte! Il se rappelait que ce Cauvin ne gardait rien pour lui de ses salaires, donnait tout à la fillette; il se rappelait les confidences, là-dessus, de misé Saulnier, le jour de leur première visite avec Elise. Quel singulier mélange de bons sentiments et d'habitudes coupables! Dans tout ce fumier de ferme, il y avait cette perle: le pur attachement, l'amour de ce traître,--dévoué à la fillette innocente!
--Vous ne partirez pas sans goûter de notre lait, monsieur Georges? dit misé Saulnier, obséquieuse.
Elle avait servi un bol, sur une petite table qui se trouvait près de Georges.
--Non, nous partons, insista Marcant.
--Je veux bien le lait, papa.
--Alors, dépêche-toi... Dépêche-toi, il se fait tard!
Georges trouva le lait bon. Il le buvait à petites gorgées--puis il reparlait de son écureuil.
--Vous l'aurez, vous l'aurez, pour sûr, dès demain.
Les hommes mangeaient, le couteau au poing, le poing sur la table, la joue gonflée.
--Eh bien, Toinette? alors? tu ne viens pas à table, ce soir?... répéta doucement Cauvin.
Gaiement, par taquinerie gentille, il ajouta:
--Il est tombé aujourd'hui, le grand chêne que tu aimais tant... Tu sais ce que je veux dire, petite?... Le nid de la caille est gâté.
--Vous,--ne m'ennuyez plus! dit-elle. Le temps de rire est passé.
A ce mot, tous la regardèrent.
Elle s'était collée au mur, dans un coin, la tête un peu baissée, le regard un peu relevé et, farouche, elle était là, résolue, comme une bête au ferme. Elle avait son idée, Toinette.
La présence de Marcant, qui lui avait toujours été bon, lui paraissait protectrice, favorable de plusieurs manières à un coup d'éclat. Devant Marcant, pensait-elle, jamais son père n'oserait la battre!
--Allons, à table! cria tout à coup Saulnier, bourru, la bouche pleine.
Misé Saulnier, qui évitait sans cesse le regard de Marcant, eut une inquiétude vague. Elle se fit douce:
--Viens, ma fille, viens. Elle est bien bonne, ta soupe. Tu l'as bien soignée.
--Qu'as-tu? interrogea de nouveau Cauvin, qu'as-tu, ma fille?
Il la regardait avec bonté.
--Serais-tu malade? N'as-tu donc pas faim?
--Non! dit-elle tout à coup, d'une voix nette, brève, décidée. Non, je n'ai pas faim, maître Cauvin... et je n'aurai plus jamais faim ni soif, à cette table--tant que vous y serez!
Et elle la montrait du doigt, la table.
L'homme devint blanc comme un linge. Il releva la tête. Son couteau tomba de sa main.
--Qu'est-ce que c'est? hurla Saulnier.
La mère s'était levée, décontenancée, troublée à ne savoir que penser ni que dire:
--Voyons, Toinette, voyons, ma fille? Qu'est-ce qu'il t'a fait? qu'est-il arrivé?
Saulnier cria:
--Elle est folle, je pense! A table tout de suite, mauvaise peste! avance ici, je te dis, galère!
Mais Cauvin se mit debout.
--Avant de l'injurier, maître Saulnier, dit-il, je calcule qu'il est juste de l'écouter. Cela convient... Vous savez bien qu'elle a été toujours sage et raisonnable...
--Je te dis qu'elle est folle! gronda Saulnier hors de lui.
--Non, je ne suis pas folle, dit alors la petite--et vous allez bien comprendre--et ce brave monsieur qui est là peut en être le juge--j'en suis bien aise. Et voici ma raison. Mon fiancé, François Tarin, est venu tout à l'heure et m'a dit comme ça: «Le compère Cauvin est toujours à votre table, matin et soir, même les dimanches, et il commande tout dans votre maison. Eh bien, cela est mauvais, cela fait parler le monde depuis longtemps. Enfin ça vous fait mépriser!...» Voilà ce que m'a dit celui que j'aime--et, si les choses restaient ainsi, mon mariage serait perdu!... Réfléchissez, maître Cauvin. Vous n'êtes pas même mon parent. D'être mon parrain, ça n'est guère... Voilà ce que j'avais à dire. Voyez en conséquence ce que vous avez à faire, vous, et si je dois perdre tout mon avenir pour un étranger, après tout!
Marcant souffrait pour cet homme, pour ce père, chassé du logis par sa fille. Le châtiment lui était brusque et terrible. Il était pâle de plus en plus. On eût dit un condamné à mort. Il frémissait, frappé en plein cœur, comme son chêne sous la hache.
Saulnier se leva, étendit le bras, prit dans l'angle du mur un bâton qui était là...
--Ah! carogne! attends un peu! Tu n'as pas crainte, canaille!... Le compère est de la famille! et ma maison est à moi!... Tu n'as pas le droit d'y parler!
Il essaya de se dégager de l'angle où il était pris, entre la table, le mur et la chaise de Cauvin.
Marcant, stupéfait, prêt à intervenir au besoin, curieux en même temps, écoutait, attentif à toutes ces passions, à ces douleurs qui s'agitaient devant lui.
Georges renversait un peu de son lait, tout rencoigné contre son père--effrayé, mais silencieux, sûr qu'il était d'être protégé.
Alors Cauvin étendit un bras vers Toinette, et de l'autre arrêta Saulnier...
Misé Saulnier pleurait, la tête sur la table, le visage caché dans ses deux bras. Elle murmurait: «La malheureuse! la malheureuse!» mais elle se sentait prise, et n'osait rien de plus.
--Eh bien... c'est tout réfléchi, dit Cauvin lentement. Je calcule qu'elle a raison... C'est moi que ceci regarde, n'est-ce pas? C'est moi qui en dois souffrir le premier? eh bien, je pense, moi, Saulnier, et je vous dis qu'elle a raison!... il faut que ce soit bien vrai--songez-y!--pour que je la défende moi-même!... Mais c'est qu'elle a raison! répétait-il avec insistance, comme pour se mieux pénétrer d'une chose qui, par un côté, l'étonnait.
Il reprit en effet:
--Moi qui ne lui veux que du bien, comment n'ai-je pas pensé tout seul au préjudice que je lui cause tous les jours que Dieu fait?... Il y a vraiment des choses qu'on ne pourrait pas expliquer!... Elle a raison, Saulnier! et c'est moi qui vous le dis!... Alors, je m'en vais... je m'en vais tout de suite... je n'achèverai même pas la soupe qui est dans mon assiette... Bonsoir à tous; j'ai mon compte... je ne m'attendais pas à ça, par exemple! mais c'est comme ça: qu'y ferons-nous à présent?... Bonsoir, la compagnie!
Tout en parlant, il se préparait à partir; il rabattait sur ses poignets les manches de sa chemise; il mettait sa veste... Enfin, il alla prendre son carnier au mur, tout près de Toinette, qui était sa fille, sa chère fille, et qu'il frôla du coude sans même faire le mouvement de lui tendre la main... Rien! il prit son carnier, le jeta sur son épaule et s'en alla vers la porte ouverte, par où l'on voyait que le jour baissait un peu... Au seuil, il se retourna.
--Mais c'est qu'elle a raison! dit-il une dernière fois... Et ce n'est pas seulement votre maison que je quitte, Saulnier, je quitte aussi le pays, et pour toujours!... Dors tranquille, petite... Adieu!
Il disparut.
XXV
Saulnier, haussant les épaules, s'était remis à manger. Sans doute il ne croyait pas à ce départ, ou bien, voyant qu'il n'y pouvait rien, il prenait tout brusquement son parti. «Il en trouverait d'autres, des associés!» Il préférait, en tous cas, pour l'instant, sa pitance à toute réflexion.
Misé Saulnier gardait sa position, la tête entre ses bras, pour cacher sans doute la honte qui était sur son visage.
--Viens! dit Marcant à Georges.
Toinette pleurait, silencieuse.
--Bonsoir, dit-elle, monsieur Marcant. Elle ajouta à travers ses larmes:--J'irai demain porter l'écureuil.
--Oh! oui! dit Georges.
Et pour la remercier, il se haussa sur ses petits pieds et tendit ses bras. Elle l'embrassa de tout son cœur.
--Donnez le bonjour à votre maman, dit-elle.
Les autres n'en avaient pas parlé.
--Oui, dit Georges, quand elle reviendra. Soyez tranquille, je m'en souviendrai!
Elle les accompagna dehors et là:
--Pardonnez-moi, monsieur Marcant, dit-elle, d'avoir parlé devant vous. Mais il fallait que ça se dise, et puis, je sais que vous avez rendu visite à la maison de mon fiancé et que les gens vous ont plu, et que mon mariage vous convient; et de vous voir là, ça m'a fait courage.
Marcant s'en alla, tenant la petite main de son enfant et la serrant parfois d'une pression convulsive. Il songeait, songeait.
XXVI
Marcant songeait, en entraînant son Georges sur la chaussée de sable et de cailloux que venait éclabousser la mer, au soir tombant.
Devant lui, là-bas, sur la même route en talus, sans se retourner, marchait Cauvin. Marcant et Georges le suivaient du regard.
Il y avait derrière eux--au-dessus de la découpure noire des collines--du rouge triste dans le ciel, et cette pourpre teignait par instant la mer, çà et là, d'un reflet de sang.
La mer était à leur droite et elle gémissait. A leur gauche s'étendait la plaine, dans laquelle les étangs étincelaient au loin, bordés d'arbres noircissants.
Tout s'attristait des adieux du jour. On entendait parfois un appel prolongé, lointain et qui semblait s'éloigner encore, un cri d'homme ou d'enfant, un aboiement de chien, un grincement d'essieu. Devant eux, un peu à gauche, tout le haut profil lointain des Maures Grises, Fréjus et son vieux clocher. Devant eux, un peu à droite, l'église neuve, blanche, du Saint-Raphaël des villas, se dressait auprès du petit port, et le mât d'un grand bateau marchand portait sa flamme tricolore presque à la hauteur des dômes.
Les moineaux de toiture quittaient les arbres de la plaine et regagnaient leur asile accoutumé, sous les gouttières du village, par delà lequel se dentelait le sommet de l'Esterel, hérissé d'aiguilles rougeâtres, rougies encore par le dernier trait du soleil. Au-dessus de l'eau, là-bas, se dressait Agay, dont le Lion de Mer, vu d'ici, semblait n'être qu'un promontoire surbaissé, très avancé sur l'eau, bête en sentinelle, accroupie, de couleur fauve sur les vagues brunes.
--Pourquoi qu'il s'en va, cet homme, papa?
Marcant ne répondit pas. L'enfant, voyant son père absorbé, respecta son silence et regarda les étoiles naissantes.
Cauvin avait disparu: il venait d'entrer dans sa cabane.
Marcant approchait de cette cabane avec une curiosité poignante.
Partait-il tout de bon, cet homme? Ou n'était-ce là qu'une feinte? Ne lui avait-il pas dit sa volonté farouche de ne jamais quitter la ferme? Ne lui en avait-il pas donné à entendre les raisons profondes?
--Je ferais un malheur, plutôt.
Cette parole, il l'avait dite d'une voix sourde, en crispant de rage ses gros poings énergiques. Elle résonnait encore aux oreilles de Marcant...
... C'était une cabane très délabrée, en planches inégales, mal jointes, de six mètres carrés environ, traversée par tous les vents, pénétrée, rongée par le sel de mer, une sorte d'abri troué, souvent rapiécé, abandonné sans doute par quelque pêcheur. C'est là que vivait le pauvre homme dont le travail enrichissait la ferme Antoinette. Il rentrait là, tous les soirs, dans toutes les saisons, quelque temps qu'il fît, afin de n'être pas trop loin de ce qu'il aimait--de la femme, soit,--mais surtout de sa fille. Il quittait tous les soirs la ferme où il y avait de la lumière et du feu, pour ce trou de bête sauvage où il faisait froid, où il faisait noir.
La porte misérable était ouverte. Marcant se présenta au seuil. Il y avait, sur un des côtés, au-dessus du sol, un cadre dont les deux extrémités touchaient les murs de bois. Dans ce cadre, de la paille. Au chevet de ce lit sauvage, une tablette, avec une chandelle de suif fichée dans une pomme de terre coupée en rondelle plate, et creusée d'un trou au milieu. L'emplacement vide qui restait, l'homme, qui était incliné, l'occupait tout entier. Il était baissé, l'homme, et dans un sac de grosse toile, un peu troué, il mettait quelques effets, un gilet, deux vestes, une culotte, trois chemises, tout cela fripé. Par là-dessus, il enfonça le double fer d'une pioche, un couteau-scie... Et puis, rien autre. Il se leva, en soupirant: «C'est comme ça!» le mot qui, fréquemment répété ici, exprime le fatalisme de la race.
--Eh bien, vous partez, vraiment, comme ça, maître Cauvin?
--Comme vous voyez, monsieur Marcant.
--Et où allez-vous?
--Est-ce qu'on sait? J'irai devant moi... La France est grande et le monde aussi; et avec deux bons bras, on a partout du travail. Voilà pourquoi je n'ai peur de rien!
Il sortit et, la bonne humeur de la race reprenant ses droits:
--La bicoque est à louer, dit-il, avec les meubles! Bah!... je la laisse à un plus pauvre!
Il riait tout haut, à présent, triste tout en dedans.
La curiosité rendit Marcant féroce d'insistance:
--Alors, vous partez, comme ça, vraiment, et pour toujours?... sans regret?
Cauvin leva sur lui un œil profond. Les derniers rayons du jour éclairaient ce regard brillant:
--Si vous vous rappelez les choses qu'il a fallu que je vous dise un jour, mon brave monsieur Marcant, lors vous comprendrez sans peine que, pour la petite, il faut que je parte. Pour elle, je dois tout faire, et je ferai tout, et sans peine!... sans regret, comme vous dites!
Et, généralisant aussitôt à la manière des simples, qui ont la tradition orale de la sagesse:
--On ne saurait jamais trop faire pour ses enfants!...
Marcant sentait, dans cet homme, une grandeur.
--Voulez-vous me donner la main? demanda-t-il.
--Oh! ça, volontiers! dit l'homme. Ça me fait plaisir, croyez-le, et même un gros, un gros plaisir.
Pour serrer la main de Marcant, il posa à terre son carnier qu'il tenait par la courroie, tandis que, de sa main gauche, il serrait sur sa poitrine le bout noué du sac qui se bombait sur son dos.
Ayant pressé la main de Marcant, il reprit par la courroie son carnier, le jeta sur son épaule:
--Dieu vous conserve, dit-il, vous et votre enfant... Vous êtes un bien honnête homme.
Et, piquant droit à travers champs, il marcha vers Fréjus, sans plus jeter un regard en arrière.
Marcant suivait des yeux, avec attendrissement, cette échine un peu courbée sous le fardeau... Cela lui rappelait le père Marcant, qui avait longtemps couru ainsi les chemins, sa balle au dos, pleine de livres... et lui, Denis, qui en avait lu tant et tant, de ces livres; lui, qui était devenu un beau monsieur, fier de sa science, pourquoi ne se sentait-il pas de taille à faire, aussi simplement que ce pauvre homme pour sa fille, le sacrifice de sa passion à ce petit enfant qu'il tenait par la main, et qu'il ne lui faudrait pas perdre pour cela?...
«Mais cet homme expie quelque chose, se disait-il, immobile. Moi, je n'ai rien à expier!... Je ne dois pas comparer nos deux destinées.» Une voix lui disait: «N'importe! tu ne sais pas aimer comme celui-ci! Et puisqu'il est un coupable, lui--bien faire doit lui être plus difficile qu'à toi!»
Et à mesure que l'homme s'éloignait, il prenait, aux yeux de Marcant, une taille démesurée... Il allait--son fardeau sur l'échine, sa lourde peine au cœur--seul, à l'inconnu... s'enfonçant peu à peu dans l'ombre croissante où, tout d'un coup, il se perdit...
--On ne le voit plus, l'homme! dit Georges.
Il ajouta aussitôt:
--Je suis fatigué...
XXVII
Marcant se baissa, le prit dans ses bras, et fit, ainsi chargé, les cinq cents mètres qui le séparaient de la ville.
Tout en marchant il riait au petit, lui disait des choses drôles, l'agaçait gentiment, chatouillait son petit nez, ses lèvres, du fin bout de sa barbe. Et l'enfant se mit à rire aux éclats.
--Il y a longtemps, dis, petit père, que tu n'as pas ri comme ça avec ton Georges! cria-t-il tout à coup, au milieu des rires.--Tiens! ajouta-t-il, où allons-nous donc?...
Ils étaient au seuil du bureau télégraphique, à l'entrée de la ville, près du pont sur lequel, juste à ce moment, passait un train... Ce n'est qu'une fois dans le bureau que Marcant déposa à terre son cher fardeau.
Marcant, debout, écrivait.
--Est-ce que maman, dis, petit père, reviendra par le chemin de fer?
--Pour sûr, dit Marcant.
Il avait écrit ce télégramme:
_Madame Elise Marcant, à bord de l'_ Ibis Bleu, _rade Toulon_.
_Venez._
DENIS MARCANT.
Il reprit la feuille et ajouta:
_Surtout, prévenez. Je serai gare._
Puis, ayant considéré cette phrase un instant, il l'effaça pour écrire:
_Serez attendue gare._
Il lui semblait impossible de recevoir en personne, dans un lieu public, celle qu'il ne pouvait plus ni désespérer, ni embrasser à son arrivée.
Le paysan Cauvin ne se doutait guère qu'il venait de sauver plusieurs êtres à la fois.
Tout exemple de dévouement est ainsi fécond à l'infini. Si toutes les moissons venaient à périr, moins un seul grain de blé, ce grain de blé tout seul suffirait bientôt à nourrir les mondes.
XXVIII
Elle était désespérée au récit que lui faisait madame Dauphin de la réception de Marcant, et ne voyait d'issue que la mort, quand la dépêche arriva.
Ce fut le baume sur une plaie nouvelle, mais le coup nouveau avait été rude.
--Dieu veut ma mort, je le vois, dit-elle. Je n'ai pu avoir cette joie qu'après une dernière angoisse. Et je sens bien d'ailleurs qu'on ne me rappelle que pour une vie de martyre. On me rappelle pour notre enfant, mais on ne pardonne pas... Du moins, je suis préparée...
Elle partit le lendemain.
En quittant le bateau maudit, dans l'embarcation qui l'emmenait à Toulon, elle eut une défaillance.
Restée à bord de l'_Ibis Bleu_, madame Dauphin, de loin, lui faisait un dernier signe d'encouragement.
--Nous ne nous verrons plus, madame, lui avait dit Elise. Quoi qu'il arrive, tout nous sépare. Je vous supplie de me garder votre pitié qui m'a rendue à moi-même. Moi, j'emporterai pour vous, jusque dans la mort, une éternelle reconnaissance... Tenez, ne me refusez pas ce souvenir, bien qu'il ait quelque valeur. C'est le seul bijou qui me vienne de ma mère; elle le tenait elle-même de sa famille. Quelque chose de ma vie est attaché à cet objet... Prenez-le, madame, c'est véritablement le legs d'une mourante.
Madame Dauphin accepta le précieux souvenir, devina bien des choses au fond de la pensée d'Elise, ne lui donna rien d'elle qu'une mignonne _Imitation de Jésus_, bien usée, fanée sous sa couleur d'antique soie à petites fleurs vieillottes.
Elles s'étaient quittées ainsi.
XXIX
Madame Dauphin écrivit à son fils aussitôt.