L'ibis bleu

Part 18

Chapter 183,904 wordsPublic domain

--J'en suis sûre, il ne faut pas se hâter. On compromettrait tout. J'y ai bien réfléchi, disait madame Dauphin.

--Je vous crois, vous avez raison, murmurait Elise, ramenée, par l'affaiblissement, à des docilités de petite fille.

Elle disait même quelquefois:

--Je me sens toute petite, toute petite fille devant vous! Ce sera quand vous voudrez. Puisque j'ai des nouvelles de mon Georges, cela suffit pour le moment. Il faut une expiation de quelque temps, n'est-ce pas? Et près de vous, elle est trop douce encore!

On ne pouvait dire au juste quelle maladie elle avait eue. Ç'avait été un ébranlement violent, funeste de tout l'être. Maintenant elle toussait. Un des poumons était repris.

Enfin elle put se lever, monter sur le pont, sous la tente, y passer des heures à la fin des jours, jusqu'au moment où le salut des Couleurs faisait crépiter les coups de feu à bord des grands cuirassés de l'escadre. Alors, quand on rentrait les pavillons, elle rentrait aussi, avec des mélancolies accrues par cette cérémonie, qui est émouvante dans la paix des ciels d'été tout rouges sur l'horizon.

--A présent, il est temps, je pense, de tenter sur votre mari quelque chose, dit un jour madame Dauphin. Sans doute vaudrait-il mieux qu'une autre que moi y allât, mais nous n'avons personne à qui faire notre confidence... Et puis, maintenant, j'ai si bien appris à vous connaître! Je parlerai si bien de vous! Je vous aime si sincèrement!

Madame Dauphin partit un matin.

XVIII

L'après-midi elle se faisait annoncer chez Marcant, par une carte de visite sous enveloppe. Elle ne voulait pas le surprendre trop complètement. Elle voulait être accueillie pour elle-même, et que sa mission fût d'avance acceptée de lui. La carte portait ces simples mots:

«Je suis une vieille femme, monsieur, qui viens à vous avec des paroles de paix, et qui désire embrasser un cher enfant de la part de la malheureuse mère.»

Marcant, blême, la rejoignit au salon, après avoir ordonné à Germaine de garder Georges dans sa chambre et de ne le laisser paraître sous aucun prétexte.

--Je vous écoute, madame.

--Je viens remplir une véritable mission, et si c'est moi qui viens, monsieur, c'est que la personne qui m'envoie n'a pu, dans son entière solitude, s'adresser à personne autre...

Madame Dauphin dit alors tout ce qui pouvait sauver Elise, sa tentative pour mourir, son repentir, la nécessité où sa maladie l'avait mise de ne pas quitter l'_Ibis_; et que le séjour sur ce bateau, où elle ne l'avait pas laissée seule un seul jour, était une circonstance heureuse, puisqu'il avait permis un secret absolu. Elle insistait sur ce point, avec délicatesse, le plus habilement qu'elle pouvait, s'arrangeant pour répéter que, depuis le jour où l'_Ibis Bleu_ avait quitté Saint-Raphaël, Pierre avait quitté l'_Ibis Bleu_. Depuis ce jour-là il vivait à Paris avec son père... Et maintenant Elise, après sa longue, son inquiétante maladie, était abîmée, mourante--plus touchante que jamais, rachetée mille fois par tant de douleur et de repentir.

--Rendez la mère à l'enfant!

Et la vieille dame pleurait,--noblement, profondément bouleversée--et elle attachait sur Marcant un œil plein d'attente.

Le rude homme, pâle, ne bronchait pas. Immobile sur sa chaise, l'œil fixé sur une fleur du tapis, il se taisait.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

Il eut un de ces mots qui paraissent horribles à force de banalité, dans les moments critiques où l'on implore un miracle.

Il dit:

--Que voulez-vous que j'y fasse?

La bonne dame eut un moment de révolte. Elle oubliait que cet homme avait tous les droits et celui de se montrer dur, surtout en sa présence.

--Encore un mot, dit-elle, puis-je embrasser l'enfant?

Il la regarda.

--A quoi bon? fit-il. Vous ne le connaissez même pas.

--La justice elle-même, répondit-elle, pourrait devenir abominable, à force d'être aveugle aux mérites des coupables, et sourde à toutes leurs explications.

Il se leva.

--Madame, dit-il, j'apprécie, comme il se doit, une démarche dictée, j'en suis certain, par la pitié pure.

Madame Dauphin demeura assise:

--Ecoutez, monsieur, je vous sais bon et là-dessus vous ne me tromperez pas. Je vous sais noble de cœur, croyant à toutes les droitures. Eh bien, écoutez les paroles d'une mère: Je vous jure que si elle y consentait, que si vous le permettiez, je n'hésiterais pas à la prendre pour fille!

Marcant éprouva une commotion horrible dans son cœur. En même temps, il lui sembla qu'il était souffleté. Qu'est-ce que cela voulait dire? Quelles paroles singulières venait de prononcer la propre mère de l'homme qui?...

«Voyons, voyons, je veux voir clair!»

Il se rassit et regarda en lui, d'un grand effort. Ses traits, bouleversés, peu à peu reprirent une expression de calme... Il regarda la personne qui était devant lui et ne vit dans ses yeux que bienveillance et pitié... Il comprit qu'on n'était pas venu pour le braver chez lui, mais seulement pour défendre Elise à outrance!

--Je suis bien malheureux, madame. Vous le sentez, n'est-ce pas? Plus malheureux, ce n'est pas possible. Ecoutez-moi à votre tour. Vous avez fait ce que vous avez pu, par pitié, par charité. C'est un sentiment divin qui vous guide. Eh bien, je n'y peux pas répondre. Je ne suis qu'un homme, un homme outragé, un homme irrité. C'est vous qui avez raison, mon esprit le sait, mais mon sang ne peut pas vous obéir. Je suis prêt à admirer de la part d'un autre le sacrifice que vous croyez pouvoir me demander; mais, moi, je ne peux pas le faire... Je ne peux pas... C'est mon dernier mot.

Elle sentit que le rideau de fer était descendu, que la séparation était faite sans recours possible.

--Adieu, dit-elle avec un peu de roideur.

--Permettez-moi de vous prier d'attendre un instant encore, dit-il doucement, si vous voulez embrasser mon Georges.

Elle fut émue à en mourir.

--Merci pour la pauvre mère, murmura-t-elle.

Marcant commanda dans l'escalier:

--Germaine! amenez-moi Georges.

Il revint et Georges entra. L'enfant était un peu pâlot... il tenait dans ses bras, serré comme un trésor, son petit bateau--toujours!

Il alla droit à son père.

--Figure-toi, dit-il, Germaine voulait me faire quitter mon _Ibis Bleu_!... C'est la première fois qu'elle est méchante avec moi, Germaine...

Puis il regarda la dame, attentivement.

--Voici une dame qui veut t'embrasser.

--Est-ce qu'elle apporte des nouvelles de maman?

--Non! non! dit vivement Marcant. Allons, embrasse la dame et va-t'en!

Il le fit. Elle le retint un instant entre ses bras, le regarda dans les yeux--et le laissa aller. Il courut bien vite retrouver Germaine.

Quand elle fut près de sortir:

--S'il allait en mourir, lui aussi? dit-elle avec bonté.

--Ce n'est pas moi qui l'aurai tué! répondit Marcant d'un air sombre. Il en mourra, c'est possible. Alors, j'en mourrai aussi. Eh bien, à qui la faute, et qu'y puis-je?

Elle n'avait plus qu'à partir.

Elle n'eut pas envie de lui tendre la main. Il l'accompagna cérémonieusement au seuil et jusqu'à sa voiture.

XIX

On était au mois d'août. Il était quatre heures et demie à peu près. Aussitôt après le goûter de Georges, à l'heure où tout s'apaise, Marcant prit son enfant par la main et sortit.

Il rusait quelquefois avec le petit, afin de l'empêcher d'emporter son bateau. Ainsi il ne se faisait plus prendre chez lui en voiture. «Nous irons loin, aujourd'hui, disait-il. Tu te fatiguerais à le porter, ou bien ce serait moi.» Et lorsque l'enfant s'était rendu à cette raison, le brave Marcant prétextait une fatigue et prenait une voiture en route. Quant à s'opposer directement aux volontés du petit, qui était si pâle, il en avait de moins en moins le courage. Cet homme si entêté, si solidement campé dans ses moindres volontés, était sans force contre ce regard d'enfant maladif qui se levait vers lui et montait à travers des larmes!

Il se servit ce jour-là de sa ruse ordinaire et le cocher qu'on prit en route ayant choisi la direction de Fréjus, il le laissa faire. Quand on eut dépassé la petite ville:

--Où allez-vous, cocher?

--Nous allons faire le grand tour, revenir par Villépei, Saint-Egulf et la plage.

--C'est bien, allez.

Ils traversèrent la plaine où les vignes nouvelles portaient de lourdes vendanges, en train de mûrir, longèrent, au bout de la plaine, les collines, pour revenir vers la plage.

Là, Georges eut un grand bonheur.

--Oh! papa, cria-t-il, debout dans la voiture et battant des mains. Oh! papa! des chèvres blanches! Oh! papa! qu'elles sont jolies! J'en voudrais une!

Il fallut descendre et admirer les jolies chèvres. Il y en avait bien deux cents. C'étaient des mauresques, toutes blanches, en effet, avec les cornes tordues en lyre, énormes sur leur fine tête. Petite race, maigre et dévorante, nourrie seulement de la coriace végétation des Maures, chêne vert et lentisque.

Georges caressa une chèvre qui ne se laissa pas toucher longtemps. Encore fallut-il que le petit pâtre la maintînt par les cornes. Georges voulut boire du lait de «sa chèvre». Il n'avait pas eu, depuis longtemps, un caprice nouveau. Marcant fut heureux; il aurait voulu acheter la chèvre.

--Mais, dit-il à Georges, qu'en ferions-nous ensuite?

Georges, par bonheur, répéta d'un air capable:

--C'est vrai, qu'en ferions-nous ensuite? Elle ne pourrait pas coucher avec moi dans ma chambre, n'est-ce pas?

Cette idée le fit rire aux éclats. Marcant respira profondément. Il se prenait à espérer, pour l'enfant, l'oubli.

Ils quittèrent les chèvres. La voiture arriva au bord de la mer, et là, tournant à gauche, commença à suivre, le long de la plage, la chaussée inégale, faite de sables et de cailloux sans cesse arrachés par la lame.

Le chemin devint si tourmenté qu'il fallut descendre de voiture. Georges se mit à bondir, à courir vers la vague, à fuir devant elle brusquement, avec des entrechats comiques. Il criait:

--Je suis une chèvre blanche!

Visiblement, il la narguait, la vague. Il finit par lui chanter.

Tu ne m'attraperas pas! Tu ne m'attraperas pas!

La mer était bonne, ce jour-là. Elle jouait avec l'enfant, lui léchait parfois un peu le bout de ses petites bottines, le taquinait, le faisait rire.

Il cueillit des chardons bleus, dans le sable, pria son père d'en ôter les piquants, et comme son père lui dit que les chardons étaient la nourriture des petits ânes, il se mit gentiment à faire des hi-han, qui se confondaient avec son joli rire perlé.

Marcant n'osait lui dire: «Qu'as-tu donc à être si content?» Il avait peur de tout gâter, de faire envoler cette joie rare, si nouvelle,--mais l'enfant, au pont de l'Argens, qu'il fallait passer avec précaution,--les poutres étant encore toutes disloquées par la mer,--revint de lui-même prendre sa main et lui dit, sans provocation, d'un air entendu, très grave:

--Tu comprends, je suis bien content parce que j'ai deviné quelque chose...

--Et quoi?...

--Eh bien, je ne sais pas si tu penses comme moi, mais je suis sûr que la dame d'aujourd'hui devait venir de la part de maman!

Marcant demeura stupéfait... Son cœur se serra.

Ainsi son espérance était fausse! L'enfant ne se reprenait pas à vivre en dehors d'elle--plus que jamais en elle au contraire.

XX

Quand le pont fut passé, Marcant fit signe à la voiture qui les suivait de s'arrêter. Il s'assit au revers de la chaussée, sur les galets et sur le gravier, avec la mer devant lui, et il regarda, l'âme perdue, cet infini, toujours agité d'un grand remuement inutile.

Georges, autour de lui, continuait à courir, à gambader.

D'un côté toute la mer, et de l'autre cet homme, seul, assis sur le bord. Il la regardait, et dans son âme vide, cet infini tenait peu de place encore! Il lui semblait bizarre, ce désert affreux, incapable, malgré toutes ses puissances, de porter le pas d'un homme. L'audace d'y naviguer lui semblait perverse, et toujours châtiée. Une rêverie le prenait, où dominait le sentiment horrible de la folie de tout, du néant des activités qui, toutes, aboutissent à des naufrages... La mer? Ah! il n'avait pas besoin des cruautés inconscientes de son enfant, et de voir le petit bateau de Georges pour mieux sentir tous ses malheurs. La mer était là qui les lui rappelait sans cesse, avec chacune de ses vagues, avec chacun de ses murmures--avec son vide quand elle apparaissait déserte, avec ses bateaux quand surgissaient des voiles, avec son immensité redoutable, avec ses sourires et ses colères--abîme traître toujours, partout apparu de tous les points de ce pays horrible! Il allait décidément le quitter, ce pays. Il le détestait, maintenant. La visite d'aujourd'hui le décidait à fuir... «Elle est encore à bord de l'_Ibis Bleu_. C'est bien, qu'elle y reste! Qu'elle l'épouse même, cet homme, j'y consens. On divorcera à l'amiable, sous un prétexte... Je ne veux pas être vengé d'elle autrement que par ses remords qui sont poignants--je le sais aujourd'hui--et qui seront éternels...»

Quand il leva les yeux, pour chercher l'enfant, il le vit à quelque distance, en conversation réglée avec un pêcheur, au bord de l'Argens. C'était maître Saulnier.

XXI

Il alla vers eux vivement. Il craignait une question perfide de Saulnier, une réponse dangereuse de l'enfant, qui pourrait être fatale à la pauvre petite Toinette.

Maître Saulnier préférait toujours le _vartourin_ à la bêche et à la charrue. Il l'avait avec lui, et aussi son râteau à pêcher des clovisses; et il étalait ses captures sous les yeux ravis de Georges.

--Je vous dirais bien d'en manger, mais il faut, comme vous savez, que ça dégorge dans l'eau de mer, avant!...

«Ah! bonjour, monsieur Marcant!... Il y a bien longtemps qu'on ne s'est pas vu?... Est-ce que vous vous êtes fâchés, avec ma femme, donc? Qu'est-ce qu'elle vous avait fait... dites-moi?

--Rien, dit Marcant. J'ai fait venir de Paris ma vieille servante.

--Bon, bon. C'est bon. On n'est pas fâché pour ça, alors?

--Non, dit Marcant avec répugnance.

Chacune des paroles de Saulnier semblait pleine d'intentions, avait l'air de dire plus qu'elle ne disait. Etait-ce qu'il savait, ou bien voulait-il apprendre? Tendait-il une amorce, ou voulait-il donner une marque de sa perspicacité?

Son petit œil regardait Marcant avec une expression tout à fait bizarre. Ses pattes d'oie riaient aux tempes, exprimant cette ironie d'habitude, si agaçante, qu'on ne peut pas accuser d'être intelligente et qui, pourtant, a l'air suraiguë!

--Allons, allons, cela va bien, cela va bien, répétait-il dans sa barbe terreuse qu'il caressait de ses doigts humides de sa pêche, tout pleins d'une odeur de vase.

Et, de nouveau, il regardait Marcant d'un air drôle.

On eût dit qu'un esprit mauvais, mais passif, était pris sous cette forme humaine répugnante et lourde, et qu'impuissant à mal faire, embusqué sous ces sourcils en broussaille, il se contentait d'être le témoin joyeux des douleurs qui naissent des fautes.

Il provoquait peut-être et utilisait pour lui, en restant passif, bien des choses mauvaises, l'esprit de malice enfermé dans cette brute. Et ses seules raisons d'être passif et de se cacher dans une brute étaient peut-être paresse, poltronnerie et certitude de profiter sans peine et sans risque des vices d'autrui. Un démon inférieur, dangereux, semblait s'agiter dans le regard de cet homme sale, y apparaître et s'y masquer vivement, dans la même seconde.

Cet homme effrayait, inspirait un malaise, et rassurait tout de suite par son air de grande bêtise. Il le savait et en jouait parfois. Race de sorciers.

Il ramassa son butin dans un panier, mit son râteau sur son épaule et dit, en clignant de l'œil:

--Alors, vous venez avec moi jusqu'à la ferme Antoinette? Si vous n'êtes pas fâché, vous ferez bien ça. La femme verra le petit maître avec bien du plaisir, je pense du moins.

--Non, merci, dit Marcant tout sèchement, nous n'irons pas.

L'homme s'arrêta, vira un peu sur lui-même, et le long bâton noir du râteau qu'il portait sur l'épaule tourna dans le bleu du ciel comme un grand geste bizarre... Il regarda Marcant fixement:

--Ah! dit-il.

Sa patte d'oie riait. Une méchanceté sortit, aiguë, de ses yeux... Marcant ne put s'empêcher de songer encore à la démarche qu'avait faite auprès de lui l'autre paysan, ce Cauvin... il y avait un mois. C'était un autre homme, celui-là! Il songea à la fillette, à Toinon... pauvre petite!... Elle était bien intéressante; et si honnête la famille dans laquelle elle devait entrer et où la vieille grand'mère racontait des histoires simples et douces comme celle des deux jupons blancs. Est-ce qu'il fallait laisser détruire l'avenir de la jeune fille? Dans sa misère, ne devait-il pas l'aider un peu, cette innocente, «à bien tourner», comme disent les bonnes gens?

Il regarda Saulnier qui semblait épier ses réflexions. Il craignit d'éveiller les soupçons de cet être bas et dangereux... «S'il se doutait de quelque chose? Ça ne sera pas du moins ma faute!... Il faut endormir sa défiance, qui me paraît bien éveillée...»

Au fond, le madré imbécile savait peut-être à quoi s'en tenir sur Cauvin et sur sa femme. Peut-être avait-il depuis longtemps tout deviné. On pouvait supposer que son air bête lui servait à ne point paraître complice de sa propre déchéance. Avant tout, sans doute, il tenait à ce Cauvin qui, sans le priver des services que rendait sa femme au ménage, la lui prenait un peu, mais en échange, faisait à sa place toute la besogne du domaine et l'enrichissait, lui, toujours davantage... Il était difficile à remplacer, ce Cauvin... qu'il détestait.

Maître Saulnier continuait à regarder Marcant.

Oui, cet être louche et trouble se plaisait par-dessus tout à inquiéter les gens. Il aimait à épier leur inquiétude, leur malaise, et c'est alors que sa patte d'oie semblait indiquer quelque intelligence. Elle disait une ironie vraiment démoniaque, une finesse maligne qui n'empêchait pas la bêtise épaisse, l'ignorance de tout. Son étincelle de méchanceté luisait dans les ténèbres d'une stupidité opaque.

Saulnier considérait Marcant avec cette étincelle-là au fond de ses petits yeux.

--Vous ne venez pas? c'est tant pis! dit-il. J'aurais donné au petit monsieur ce que Toinon lui avait promis!

--Mon écureuil! cria Georges. Oh! mon Papa, allons-y! j'aime bien mieux ça que la chèvre, c'est moins gênant!

Marcant avait pensé que Saulnier voulait les voir, Marion et lui, en présence, et que s'il y résistait, il allait faire naître, dans cette tête de demi-fauve, quelque idée redoutable. De plus, il avait maintenant une occasion de faire plaisir à Georges, et il sourit.

--Allons, dit-il, chercher l'écureuil!

Ils s'acheminèrent vers la ferme Antoinette.

--Veux-tu que nous rentrions à pied, Georges?

--Oh! oui, papa, avec l'écureuil!

Marcant congédia la voiture.

XXII

Ils cheminaient vers la ferme où, à ce moment, la jolie Toinette, courbée vers le fourneau bas, veillait et virait sa soupe, pour les deux hommes qui allaient rentrer. La mère était allée à Fréjus pour quelque emplette urgente.

Cauvin, au milieu de la plaine, achevait d'abattre, avec l'aide de plusieurs bûcherons, le grand chêne dont le vieil ombrage et les racines portaient tort à une plantation de vigne nouvelle.

Toinette était seule à la maison.

Tout à coup, se retournant, elle fit un petit cri. François Tarin, son fiancé, la regardait faire du dehors, par la fenêtre étroite.

--Tiens, «tu es toi», François? dit-elle émue.

--Eh bien, oui, c'est moi, dit-il lentement.

Elle continua de vaquer à ses affaires à travers la salle. Il se fit un silence. Et François reprit:

--Je viens de la chasse.

--Et tu rapportes quelque chose?

--Rien qu'un perdreau, dit-il. Les perdreaux marchent avec des ailes; ils m'ont fatigué.

Il y eut encore un silence. Elle allait, venait, prenait du gros sel dans le petit coffre oblong suspendu au mur, et le mettait dans sa soupe, qu'elle remuait de sa cuiller de bois.

--Tiens! dit-il, j'ai pris dans la colline ce «brou» de lavande pour toi. Sens comme ça sent bon!

Il le lui lança au visage, comme elle passait pas trop loin de lui. Elle saisit la branchette contre sa poitrine au moment où elle retombait et, après l'avoir respirée, la fixa soigneusement dans la cordelette de son tablier.

--Ça sent bon, dit-elle.

Il y eut encore un long silence. Elle était debout, surveillant sa soupe, le couvercle de sa marmite dans une main. Elle se sentait regardée et le cœur lui battait un peu. L'odeur de son brin de lavande lui disait l'amour. Lui, il la trouvait jolie et se sentait troublé. Emu déjà de sa fatigue dans le bois, il palpitait de vie ardente et jeune. Il désirait. Séparés comme ils étaient là, ils se sentaient reliés par un courant de quelque chose de doux, de bon, qui allait de l'un à l'autre, à travers la chambre.

Ils étaient heureux comme ça.

--Tu m'aimes? dit-il enfin.

Elle tourna les yeux vers lui, son couvercle de fer-blanc toujours à la main. Leurs regards s'échangèrent, lourds, tout chargés du plus fort d'eux-mêmes.

--Alors, approche-toi que je t'embrasse!

Elle alla lentement à la fenêtre. Il lui prit la tête à deux mains et la baisa sur la bouche à pleines lèvres.

Le couvercle tomba avec un bruit terrible. Ils se mirent à rire grossement. Elle ramassa le couvercle qu'elle alla remettre sur le pot.

Puis elle prit dans l'armoire des assiettes qu'elle posa sur la table, et ensuite le pain, les verres, les bouteilles.

--Ecoute un peu, fit alors François. J'ai, pas moins, quelque chose à te dire.

--Eh quoi? dit-elle tranquille.

--Voilà. C'est de la part de ma mère et, comme elle me l'a dit, je te le répéterai. C'est «sur la question» de notre mariage.

Elle fut attentive, et fronçant le sourcil:

--Est-ce qu'elle ne voudrait plus, la mère?

--Ce n'est pas ça, Toinette, ce n'est pas ça du tout, et c'est un peu ça. Et ce serait bien dommage que le refus de consentir qui, au commencement, devait nous venir du côté de ton père, arrive maintenant du côté de ma mère. Je vais te dire comme elle m'a dit. Vous avez ce Cauvin qui, de tout temps, a toujours été ici, du matin au soir, prenant avec vous tous ses repas, commandant tout à la ferme, et plus maître que Saulnier qui est ton père. Eh bien, dans tout le pays, m'a dit ma mère, cela, vois-tu, vous fait mépriser!... Depuis longtemps on n'en parlait plus, il paraît, mais souvent les enfants sont cause, surtout au moment des mariages, qu'on revient sur les choses d'avant, et maintenant on en reparle dans tout Fréjus et ailleurs, entends-tu!--et il faut nécessairement que Cauvin s'en aille d'ici, si toi tu veux entrer, Toinette, dans la maison de ma mère. Voilà ce qu'a songé ma mère, qui est une femme de bon conseil. Et ma grand'mère a songé de même. Et ce qu'elles ont décidé, moi aussi, je le trouve bon. Les choses sont comme elles ne devraient pas être. Et si Cauvin s'en va d'ici, ma mère, alors, sur la question de notre mariage, dira _oui_; mais s'il reste, elle dira _non_. C'est décidé et à cela, je ne peux rien changer, entends-tu, parce qu'il faut, je le reconnais, que ça soit comme ça... C'est trop juste.

Il la regardait. Elle avait fiché les regards en terre... et elle songeait.

--Ça va bien, dit-elle enfin; ça ira comme ça et tu as raison!... j'y avais pensé quelquefois. J'avais compris quelquefois des mots qui se murmuraient parmi les travailleurs, aux vendanges ou à la moisson. Et c'est ce qui fait que je ne l'aime pas plus qu'il ne faut, ce Cauvin, depuis longtemps. Et je le comprends bien, va, que ta mère a raison!

Alors ils se turent. On entendait voler les mouches.

Il dit encore:

--Vois un peu alors ce que tu as à faire pour nous donner satisfaction. Et adieu, Toinette, «à se revoir»!

--Je parlerai, dit-elle, sois tranquille. Je dirai ce qu'il faut.

Il tourna le dos et lentement disparut.

XXIII

Marcant et Georges arrivèrent avec Saulnier.

--Va chercher l'écureuil, Toinette, que tu as promis au petit monsieur.

On parla de l'écureuil qui, lâché en liberté dans une chambre voisine, refusait souvent de se laisser prendre.