Part 17
--Alors, vous m'avez promis?... Je peux m'en aller tranquille?... insista Cauvin.
Marcant sentit de la pitié mêlée à son dégoût:
--Oui, allez tranquille, dit-il en quittant la place.
Il entendit Cauvin qui le suivait en disant:
--Je savais bien que vous étiez un brave homme...
Marcant se retourna:
--Comment avez-vous pu me retrouver ici?
--Oh! on vous connaît bien déjà dans tout le pays! Saint-Raphaël n'est pas si grand! Je n'ai eu qu'à demander. On m'a dit: «Il est entré là...» Adieu, monsieur Marcant. Pardon, excuse!
--Adieu.
L'homme s'en alla.
XI
Ainsi, dans ce pays, il ne pouvait entrer ni sortir sans qu'on le sût. Sans doute, son malheur était déjà connu, commenté. Il allait être épié. C'était dimanche; les dames sortaient de la grand'messe. La colonie d'été jasait sur la terrasse de l'établissement des bains. Il eut peur, au moment de sortir, des regards de tout le monde. Il eut peur d'une question indiscrète adressée à son fils. D'un autre côté, quelle leçon faire à Georges? quelle réponse lui dicter? Dans ce trouble, il fit demander une voiture et partit avec son enfant pour faire une grande promenade.
--Si tu laissais ton bateau, puisque nous allons dans le bois! essaya de dire Marcant.
--Pourquoi donc, papa? Puisque nous sommes en voiture, dit Georges, il ne peut te gêner!
Ils partirent ainsi, à l'ombre d'un tendelet blanc, sur lequel ruisselait la torride lumière d'été,--tous deux assis au fond de la voiture ouverte;--et sur la banquette, en face d'eux, il y avait le petit _Ibis Bleu_, ballotté par les cahots comme par une tempête...
XII
L'_Ibis Bleu_ avait dépassé Camarat et serrait de près la côte. Il voyait devant lui l'île du Levant.
Le capitaine vint demander à Elise si elle voulait déjeuner, et, comme elle hésitait à répondre:
--Il faut manger un peu, dit avec douceur le brave homme.
Il demanda la permission de rester là, un moment; il resta tout le temps du court repas, accepta, au dessert, un verre de vin, fit son possible pour la distraire.
Elle voyait qu'il avait des instructions. Elle était touchée de les lui voir exécuter si fidèlement.
--La vue de la côte est belle par ici... dit-il. Il faut porter un pliant sur le pont.
Il porta lui-même le pliant, et, désignant du doigt la côte:
--Voyez la longue plage de Cavalaire. Tout le monde dit que c'est très beau... Et voici les Maures.
Le massif des Maures s'avançait sur la mer en promontoires hauts, et sombres de verdure. On eût dit des sphinx colossaux, le poitrail large au-dessus des eaux, les pattes étendues, et endormis éternellement dans une majesté mystérieuse. Il y avait je ne sais quel contraste entre la gaie lumière du ciel et la ligne sévère de ces petites montagnes qui ombraient la mer au pli des golfes. Malgré elle, Elise fut distraite une seconde de sa peine aiguë par le spectacle de ces choses tranquilles, inconscientes, qui n'ont d'autre destin que de vivre, de boire le soleil et la pluie, de donner leur fleur et leur fruit sans qu'il puisse se mêler à leur amour toujours égal ni passion, ni scrupules, ni remords.
Elle respira longuement.
--J'aime mieux être à l'intérieur, dit-elle.
Elle n'était plus en accord avec l'harmonie, avec le rythme de tout.
Elle rentra.
--Il faut que je vous quitte, madame.
--Merci, je vais essayer d'écrire un peu.
Elle essaya en effet d'écrire à Marcant. Elle ne put pas longtemps. Elle n'osait pas. Elle ne savait plus comment l'appeler! Elle souffrait beaucoup. Elle avait posé devant elle le portrait de Georges. Elle le prit, se leva, alla de nouveau sur le pont, à l'arrière, à l'abri du rouf. Là, accoudée, elle regarda l'eau... et elle fut tentée... «Personne ne me verrait!...» Elle se trompait. Un homme veillait. Pierre avait pensé à tout.
Dans tous les plis des Maures, là-bas, apparaissait une maisonnette, une vigne, une bande de terre cultivée qui disait le bonheur de vivre. C'était là, vraiment, la Provence Heureuse, mais Elise n'en remarquait plus le charme que pour sentir qu'il avait cessé d'agir profondément sur elle, et, avec amertume, elle l'accusait de l'avoir séduite et perdue!
«Oui, oui, c'est bien cela, songeait-elle confusément, c'est la grâce de ce pays, sa lumière, c'est tout en lui, qui m'a parlé de choses auxquelles je n'avais jamais songé.»
Elle se prenait à la détester, maintenant, cette terre verte et fleurie où tout parle d'amour, d'éternelles épousailles...
Le Lavandou, sur sa plage de sable, et la paisible Bormes, cette rose des Maures, épanouie là-haut parmi les myrtes et les pins de la montagne, apparurent et disparurent. Les _Iles d'Or_ passèrent à leur tour. Elle fuyait de temps en temps ce spectacle, rentrait dans la chambre, prenait un livre aussitôt rejeté, baisait mille fois le portrait de son enfant, écrivait sa peine, ses remords, ses supplications à Marcant, brûlait ses lettres, une, puis trois, puis quatre,--et remontait encore sur le pont, rêvant de mourir sur l'eau profonde et maudissant ce pays de lumière, de joie, d'amour, qui lui avait inspiré la faute, et qui, maintenant, assistait à sa peine sans y prendre aucune part.
Elle eut encore plusieurs crises de larmes qui l'apaisèrent beaucoup. Epuisée de lassitude, elle s'étendit de nouveau sur le lit, eut le bonheur de s'assoupir encore un peu.
Vers cinq heures et demie l'_Ibis_ mouillait en face du château de M. Dauphin, au fond de la petite baie de la Garonne, dans l'est de la rade de Toulon.
Le capitaine vint annoncer à Elise qu'une embarcation amenait à bord madame Dauphin.
XIII
Pierre, depuis une heure, s'était confessé à sa mère. Son père était à Marseille et cette absence simplifiait tout...
Quand il était arrivé chez sa mère, il avait craint de l'impressionner et s'était composé un visage.
Il ne voulait pas qu'elle devinât du premier coup un malheur, qu'elle pût se l'exagérer par avance, il voulait la préparer, lui conter posément l'histoire, parler avec ménagements, entrer dans tous les détails pour lui faire prévoir doucement la catastrophe, et enfin, de son mieux, excuser Elise... Mais quand il se présenta souriant d'un air dégagé dans la chambre de sa mère, la vieille dame posa ses lunettes sur son ouvrage, et se levant brusquement:
--Il t'arrive un grand malheur! dit-elle. Qu'est-ce que c'est?
Elle tremblait sans cesse pour lui. Elle le savait aventureux. Elle redoutait à toute heure l'épée d'un rival, la balle d'un mari. Elle ne pouvait l'empêcher, ce grand fils, de vivre à sa guise, et elle se consumait à l'attendre, à le conseiller quand il revenait à elle, sans trop oser lui faire honte de sa vie oisive. Elle priait pour lui avec des ferveurs passionnées. Elle bénissait parfois l'incident, fût-il douloureux, qui le lui ramenait, repentant, pour quelques semaines... Alors elle le pansait d'une main douce infiniment, lui faisait sentir toutes les indulgences de la tendresse des mères... et, en fin de compte, le rendait ainsi, sans le savoir, plus tendre, et par là plus faible, plus prêt aux défaillances,--plus affamé d'un amour chimérique où il aurait trouvé, avec les joies du caprice et de la passion, la sécurité qui nous berce sur les genoux maternels!
C'était là peut-être l'explication de ce caractère inconsistant, de cette âme de Don Juan faible, enfant gâté dont les scepticismes étaient souvent brutaux, cruels, implacables, toujours dangereux, parce que, sans s'en douter, il demandait follement à l'amour égoïste de toutes ses maîtresses d'être un peu semblable à la tendresse dévouée des mères!
A ce mot, «il t'arrive un grand malheur», il fut émerveillé, écrasé d'amour! Il sentit fondre tout son cœur.
Et d'un jet, il dit tout à la mère:
--Oui, oui, un grand malheur, ma mère! J'aimais une femme... Le mari sait tout. C'est une noble, noble créature, entendez-vous? Dans le premier mouvement de désespoir elle a tenté de se tuer... Elle veut ravoir son enfant... Elle est folle, éperdue... Moi, je suis responsable... Il faut empêcher des malheurs plus grands... Si elle vient à mourir, songez donc! Je deviendrai fou... Il faut m'épargner un remords terrible... Il faut la sauver... Vous seule le pouvez, ma mère. Il faut la voir, lui parler, par grâce!
La mère hésita, protesta d'abord. Il était si exalté! Elle voulait savoir... S'il s'était trompé? S'il avait affaire à une aventurière?...
Alors, il fut éloquent, il parla d'Elise, la peignit comme elle était, tendre, simple, bonne...
--Si tu savais, maman, les respects qu'elle a pour toi!... Comme elle m'a envoyé vers toi au lieu de me retenir près d'elle, quand je te croyais malade!
--Mais enfin, celle que tu veux que j'aille voir, mon pauvre enfant, c'est ta maîtresse!...
--Mais je vous ai dit, ma mère, que si son mari lui impose le divorce, j'ai, si cela se peut, le devoir, sachant ce qu'elle est, de l'épouser. C'est cette idée seule qui la réconciliera avec elle-même, qui la rattachera à la vie. Mais il faut, elle me l'a dit, que ce soit vous qui lui parliez...
--Je ferai ce que tu voudras, mon pauvre enfant!... mon pauvre enfant!
Et, heureuse de voir qu'il n'était pas question de duel, de péril mortel, la mère promettait d'aller voir Elise,--sans oser croire encore qu'elle eût à faire à une honnête créature... Peut-être même espérait-elle qu'il s'agissait d'une aventurière, afin d'éviter un mariage dans ces conditions. Enfin,--elle irait voir... et ainsi, s'il le fallait, elle serait mieux à même de défendre son fils.
«Il est si naïf!» songeait-elle.
XIV
Le capitaine était allé prévenir Elise.
Peu d'instants après on frappa à sa porte.
--Entrez, dit-elle en se levant.
La mère de Pierre Dauphin entra.
Les deux femmes se regardèrent.
Elise était toute pâle, les yeux rougis, tout mouillés encore. La mère, pâle aussi. Ses cheveux abondants et tout blancs. Toutes deux vêtues de couleurs sombres. Elise, en même temps, humble devant la mère, fière devant la dame inconnue, supporta un coup d'œil inquisiteur sans trop en souffrir parce qu'il était bienveillant.
Enfin, la vieille dame s'avança, et tendit, à la fois, d'un geste lent, très doux, ses deux mains.
Elise, brisée, se laissa tomber sur le divan, et près d'elle s'assit la visiteuse qui ne lâchait pas ses mains. Alors, d'un mouvement qu'elle ne put maîtriser, Elise, heureuse de dérober son visage au regard qui s'attachait sur elle, appuya sa tête sur l'épaule de Mme Dauphin--et ferma les yeux... Elle sentit qu'une des mains de la vieille dame l'abandonnait et se posait sur ses cheveux. De son œil pénétrant, madame Dauphin avait jugé déjà la qualité de cette âme.
--Quelle honte!... murmura Elise, la voix étouffée.
--Je ne sais pour l'instant qu'une chose, ma chère enfant, c'est que mon fils vous a jugée digne de lui... et de moi-même... Voilà pourquoi je suis venue.
Prudente, au fond, madame Dauphin, quoi que gagnée à Elise par une sympathie immédiate, se méfiait d'elle-même, et se surveillait, attentive à ne pas engager sans recours l'avenir de son fils... Aussi avait-elle souligné, d'un accent particulier les mots: _pour l'instant_.
D'autre part, si elle n'eût pas indiqué que le mariage, promis par Pierre, lui paraîtrait, le cas échéant, une chose admissible, comment se fût-elle présentée d'une façon digne d'elle-même?
Elise ne vit qu'une chose: on admettait, comme possible de sa part, au moyen d'un divorce à l'amiable, l'abandon de son Georges. Elle eut un sursaut de terreur... Elle cria:
--Merci, merci, madame, mais c'est impossible cela! La vie ne me sera possible que si je revois mon enfant, qui mourrait de mon absence. C'est de lui seulement qu'il faut me parler, de lui seulement, par pitié!--Tout le reste aggrave ma faute, mon péché, mon crime! Oh! madame!... oh! madame!... madame! que de pitié! que de bonté!... dont je suis indigne!...
Madame Dauphin s'était résignée à la volonté de son fils. Elle ne pouvait pas d'elle-même souhaiter un tel mariage. La vivacité d'Elise à en repousser l'idée au nom de son enfant la conquit personnellement. Elle cessa d'agir par amour maternel, par faiblesse pour Pierre, par pitié pure pour Elise, par charité et peut-être contre ses intérêts. Elle sentait à présent son intérêt d'accord avec les désirs d'Elise. Elle acheva de mettre à son aise la malheureuse femme.
--Alors, dit-elle, qu'allons-nous faire? il faut trouver un moyen de toucher votre mari. C'est cela, n'est-ce pas, que vous désirez de moi? Moi, je suis prête, comme mon fils le souhaite, à tenter quelque chose de ce côté... mais il faudra y réfléchir beaucoup, et sans doute attendre un peu... Cela n'est pas tout simple, vous le comprenez?...
--Je ferai, pour mon enfant, tout ce qu'on voudra, tout, tout!... Oh! avec quelle impatience je vais attendre ce moment où enfin vous pourrez parler!... Vous seule, vous pouvez, madame; seule, une femme comme vous peut obtenir ma grâce!... Et si elle m'est refusée... pardonnez-moi, madame, vous qui êtes si noblement pieuse... pardonnez-moi! mais je n'aurai plus la force, le courage de vivre!... Ah! cria-t-elle encore, vous me plaignez, je le vois, je le sens, mais aussi, vous devez avoir, au fond, du mépris pour moi, et ma vue ne peut être pour vous qu'un supplice...
--Il y a, dit doucement la vieille dame, des existences qui sont restées pures, et qui, pourtant, connaissent l'appel, le vertige attirant des fautes dans lesquelles elles ne sont pas tombées... Elles savent, celles-là, qu'on est préservé quelquefois, par un hasard seulement, par une circonstance légère, inattendue, et qu'il y a peu d'âmes entièrement blanches. Il n'a manqué à beaucoup d'entre nous que l'occasion favorable. Qui donc, au moins en pensée, n'a pas péché une fois dans sa vie? Le mal est puissant,--et l'hypocrisie seule a des sévérités sans rémission... Dieu juge le fond des cœurs!
Elle s'accusait presque, saintement, pour adoucir à l'autre femme le goût amer de la faute.
--A demain, dit-elle. Reposez-vous ici, tranquillement, car mon fils a raison: tout autre asile vous serait moins sûr. Ici, personne ne vous verra. Et, demain, mon fils partira pour Paris.--Elle ajouta: Vous avez changé d'hôte dès à présent, ma chère enfant. Autour de votre habitation, vous le voyez--le paysage n'est plus le même. Vous n'êtes plus ici chez mon fils, vous êtes chez moi.
... Dans un mouvement d'admiration et d'humilité reconnaissante, Elise prit un pli de la robe de la mère et le baisa.
XV
Le lendemain matin, Elise ne pouvait pas se lever. Elle était sans force, prise d'une fièvre ardente.
Madame Dauphin, revenue de bonne heure, la rassura:
--Je ne vous quitte plus, lui dit-elle. Dans un moment je serai installée à bord et, pour être mieux à portée d'un médecin, je vais donner ordre au capitaine de conduire le bateau dans la rade de Toulon. Il est heureux, croyez-moi, que nous ayons cet asile, loin de tous les yeux.
Une heure plus tard, en effet, l'_Ibis Bleu_ gagnait Toulon. Et sur la côte merveilleuse, en voyant passer à toute vapeur ce yacht correct, élégant, svelte, si joli, où criait dans la fièvre, prise de délire, la victime d'un drame d'amour, quelques bourgeois, sédentaires et envieux, songeaient, accoudés aux balcons rustiques de leurs bastides, aux balustrades de leurs terrasses: «Qu'ils sont heureux, ces riches qui passent dans ce beau yacht de plaisance, entre les deux bleus!»
XVI
Pendant la nuit qui suivit le départ d'Elise, le pauvre Marcant, à bout de forces, avait fini par s'assoupir, après avoir endormi Georges.
Au milieu de la nuit, il fut réveillé par un appel de l'enfant.
Il accourut.
--Qu'as-tu, mon petit?
L'enfant avait peur. Il avait fait un mauvais rêve. Il voyait un bateau sur la mer, loin, bien loin, et la tempête arrivait. Sa maman sans doute était sur ce bateau. Mais il ne pouvait pas la voir. Il l'appelait, mais le vent empêchait ses cris d'être entendus... Il suivait toujours le bateau qui plongeait dans la mer, comme ça et comme ça. Comment suivait-il? il ne savait pas. Et puis, tout à coup, le bateau avait chaviré; il était descendu au fond de la mer comme celui de la rade d'Agay et l'enfant avait pensé que sa maman serait noyée! Et de la peur, il s'était réveillé en appelant son père.
Marcant se sentait devenir fou. Ce supplice d'entendre toujours, sans cesse, l'enfant parler de sa mère, l'appeler de ses désirs, de tout son amour, de son désespoir, allait-il donc être éternel? Ni lui ni l'enfant n'y résisteraient! Il s'assit près du petit lit, prit les mains de l'enfant dans les siennes, lui parla, essaya de lui conter une histoire gaie--de chanter même. Mais tout cela demeurait inutile, et il s'y épuisait en vain.
Il avait télégraphié à sa vieille bonne, Germaine, de venir au plus tôt; que sa maîtresse était très malade; qu'il avait besoin d'elle pour le petit. Il comprenait qu'il devrait se séparer parfois de Georges, afin de pouvoir résister à son malheur et vivre pour l'enfant lui-même.
Puis Germaine était arrivée.
--Germaine, madame est partie.
--Partie?
--Oui, Germaine. Et il faut dire à l'enfant qu'elle est en voyage, qu'elle reviendra... Il faut le consoler, n'importe comment.
--Elle ne reviendra donc pas?
Il la regarda attentivement:
--Non, Germaine.
Il appuya sur le mot. La vieille servante comprit, mais ne put en croire ses oreilles.
--Je suis sûre que madame reviendra. Je ne sais pas ce qu'il y a eu, mais elle reviendra, il le faut. Vous ne voudrez pas tuer le petit. Je le connais, moi. Il ne vivra pas sans sa mère, ni elle sans lui.
Et la vie nouvelle avait commencé, morne, lourde, accablante.
Il était en congé! C'était ça, ce congé qu'il s'était promis de passer si heureusement avec elle, en Italie, comme deux nouveaux amoureux. Parmi les bagages qu'il avait amenés de Paris, il y avait une caisse entière pleine de cadeaux pour Elise! Il ne l'ouvrit pas. Il la fit monter dans une soupente... Et puis il fallut écrire à l'oncle. Il lui mentit, ne voulant pas écrire ces choses, se réservant de les conter de vive voix.
Il se demanda s'il ne ferait pas bien de quitter Saint-Raphaël, de voyager avec Georges, mais il se sentait pris d'une effroyable torpeur morale: il n'avait plus envie de rien. Rien ne l'intéressait plus. Il sentait sa vie finie, bien finie.
Georges continua à prendre les leçons du vieux professeur, mais le bonhomme se plaignait des distractions perpétuelles de l'enfant, que son bateau occupait par dessus tout. Une monomanie, ce bateau. On voulut le lui retirer. On le cacha. Ce furent des cris aigus à fendre l'âme. Il fallut le lui rendre. Il ne mangeait plus ou si peu! Germaine s'épouvantait. Le médecin, appelé, conclut:
--Cet enfant est doué d'une impressionnabilité excessive. On a dû lui faire une peur. Il y a quelque chose d'anormal, de maladif dans une telle sensibilité. Il faut y prendre garde. Je ne sais, monsieur, quels obstacles s'opposent à ce qu'on lui rende sa mère. Ce serait, je crois, le seul remède. Il a pour elle un de ces amours passionnés dont les enfants meurent parfois. Mon devoir est de vous le dire.
Marcant ploya la tête et répondit:
--C'est bien, merci, docteur; revenez, je vous prie, quelquefois, mais il n'y a pas, je le vois, de remède en notre pouvoir.
Le médecin revenait et l'enfant dépérissait.
Marcant lui donnait des leçons d'arithmétique, corrigeait ses petits devoirs et constatait par lui-même que l'esprit de Georges était dévoré, rongé, par une pensée unique: sa mère. Il semblait souvent absent de lui-même.
--A quoi penses-tu?
--A l'_Ibis Bleu_!
Cette réponse suivait si obstinément cette question, que le père renonça à la poser.
Il marchait maintenant courbé, tout vieilli en un mois, grisonnant, chaque jour, blessé sur sa blessure, par un mot du petit, par sa seule vue.
Mais il ne lui venait pas à l'esprit de rappeler la mère. «Elle l'a quitté! elle l'a tué! Qu'y puis-je? A quel devoir ai-je manqué? Que me reproche ma conscience? Rien!» Et pourtant il n'était pas content de lui-même. Est-ce qu'il n'aurait pas dû écouter Elise, ne la condamner qu'après l'avoir entendue? N'aurait-il pas dû peser les circonstances de sa faute, voir s'il n'y en avait pas d'atténuantes? Est-ce qu'il y aurait parfois un devoir pénible affreusement, mais un devoir dans le pardon, dans l'oubli des fautes, dans ce qu'il avait appelé jusqu'ici le mépris de sa propre dignité?» A cette question, il ricanait. «Où est-elle d'ailleurs? Qu'est-elle devenue? Comment se fait-il qu'elle ne donne plus signe de vie, pour son enfant, depuis un long mois! Est-ce qu'elle serait morte?»
--Papa, elle ne reviendra donc jamais, maman? Est-ce qu'elle serait morte?
Il eut envie d'en finir d'un coup, de répondre: «Oui!»
Il ne crut pas en avoir le droit.
--Non, dit-il. Je ne sais plus.
Et il pleura. Georges vint se nicher sur ses genoux, dans ses bras, et sans rien dire, lui caressa le visage, les yeux, avec sa main, comme il faisait à sa mère.
--Ah! cruel enfant adoré!
C'était tous les jours des scènes pareilles.
Georges finit par vouloir que son _Ibis Bleu_ couchât pas trop loin de lui, à portée de sa main, sur la petite table où était sa veilleuse.
Marcant vivait ainsi, dans une agonie.
XVII
Elise, pendant ce temps, tout de bon agonisait.
Dans cette magnifique rade de Toulon, le joli yacht, sur le pont duquel on voyait parfois se promener une vieille dame, intriguait tout le monde, les officiers de l'escadre surtout.
On avait interrogé les hommes du bord.
Ils ne disaient rien mais prenaient des airs de mystère.
De Saint-Raphaël, qui n'est pas loin, un bruit vague arriva jusqu'ici. Le nom de l'_Ibis Bleu_ devint un nom qui parlait à l'imagination des choses terribles et charmantes. On voyait tous les jours un médecin connu rendre visite au yacht. Et les jours passaient, inquiétants...
La pauvre mère écrivait à son fils, chaque jour:
«On espère la sauver, mais elle est bien mal... Sois tranquille, on la sauvera. J'ai pu avoir des nouvelles de l'enfant qu'un de nos amis a vu plusieurs fois à la promenade à Saint-Raphaël. Cela fait prendre patience à la mère. Je ne lui dis pas que l'enfant a l'air souffrant. Je lui dis seulement qu'on l'a vu se promener.
«Une chose qui est faite pour te toucher heureusement, c'est qu'en ces tristes jours elle a tout à fait gagné mon cœur. Elle est héroïque sous l'étreinte du mal, et aussi de la douleur morale. Elle n'a jamais prononcé une parole qui ne sonnât avec justesse la bonté, la résignation, et la tendresse pour son enfant. Elle parle de tous avec le mot qu'il faut, celui que dicte seule la délicatesse la plus subtile du cœur.
«Elle a pour moi, enfin, des mots attendrissants, des respects, des nuances de reconnaissante affection qui m'inspirent pour elle l'estime que tu souhaites. Et bien entendu, elle ne pense qu'à une chose, à rentrer dans la maison de son enfant, pour le servir à genoux, dit-elle, jusqu'à la fin de sa vie.»
Madame Dauphin ne pensa-t-elle point à écrire à Marcant? Elle y pensa, elle essaya, ne fut jamais contente de ce qu'elle écrivait, ne savait pas même par quelle phrase se présenter. Et, de jour en jour, elle renvoya, puis finit par se dire que ce silence prolongé ne serait peut-être pas sans utilité, avec un dur obstiné tel que son fils lui avait dépeint Marcant... Ce silence même pourrait user sa ténacité. Le jour où elle arriverait avec des nouvelles (et ces nouvelles-là!) il aurait une secousse. On ne pouvait, d'un pareil homme, espérer un changement spontané de sentiment. Il fallait essayer de provoquer en lui une brusque révolution.
Voilà pourquoi elle finit par ajourner volontairement l'heure de s'adresser à Marcant. Elle expliqua ses vues à Elise, lui fit espérer que ce moyen de l'attente était le meilleur. Et Elise ne demandait pas mieux maintenant, toute faible comme elle était, de laisser dire et de se laisser faire, de tout abandonner à ce bon génie, à cette vieille dame assise près de son lit, et qui lui rappelait sa mère à elle, et les paisibles veillées de la rue de la Barre, au temps où elle était une enfant.