Part 16
L'enfant leva ses yeux: ils étaient pleins de larmes qui ne coulaient pas encore, parce que son père n'aimait pas les larmes. Les yeux du petit regardèrent ceux du père, d'en bas, avec une expression de faiblesse vaincue, de tendresse soumise impuissante à monter, qui était déchirante... Puis il éclata en sanglots et précipita son visage contre la jambe du père, qu'il étreignit avec ses deux bras.
Le cœur de l'homme fut brisé.
--Allons, ne pleure plus, Georges... Je te demande pardon!
Le pauvre homme alla au placard, se baissa, dépouilla soigneusement le bateau du chiffon qui le couvrait, le mit sur son bras... et il disait:
--Ne pleure plus... nous l'emporterons toutes les fois, tant que tu voudras... mais ne pleure plus!...
L'enfant souriait déjà... Il regardait son bateau posé sur le bras du père, et il lisait à voix haute le nom, écrit en belles lettres dorées: IBIS BLEU. Et quand ils furent dehors, sur le chemin:
--Comme tu es bon, mon papa! je te remercie beaucoup, oh! mais beaucoup, beaucoup!
V
Et, profitant de la bonté de son père, il voulut en déjeunant à l'hôtel que son _Ibis Bleu_ fût sur la table, devant lui, appuyé contre le store dont le bas, relevé, laissait voir un peu du bleu de la mer. Ils ne mangeaient pas beaucoup, l'homme ni l'enfant, et au dessert, Georges s'écria:
--Oh! regarde, papa, on dirait tout à fait le véritable! on dirait qu'il est sur l'eau de la mer qui est derrière la vitre! C'est maman qui revient!...
Dans la même minute, Marcant, écartant de son côté le store, vit l'_Ibis Bleu_ qui sortait de la rade de Saint-Raphaël et prenait le large... Et il se sentit si mal que, d'une main tremblante, il dut saisir un flacon de liqueur quelconque et boire en hâte. Il ne songeait qu'à ne pas laisser voir à l'enfant son malaise et sa pâleur; à ne pas défaillir, pour ne pas l'épouvanter.
VI
Pierre avait pensé tout à coup que, de la villa, Marcant devait épier l'_Ibis Bleu_, et il jugeait inconvenant et cruel de demeurer au mouillage en cet endroit. Il quitta Elise, pour appeler d'une autre chambre son domestique afin de n'être pas vu près d'elle, en ce moment, ainsi vêtu de cette robe légère.
Il fit donner l'ordre d'entrer dans le port. Là, il serait à la fois présent à Saint-Raphaël et peu visible. «Et si Monsieur Marcant veut me faire rechercher, je pourrai me mettre à ses ordres.» En outre, il fallait au plus tôt trouver pour Elise des vêtements, du linge, un petit trousseau provisoire.
L'ordre donné, il revint près d'elle. Elle s'était vêtue entièrement de la simple robe orientale, que tout d'abord elle n'avait pas pris le temps de mettre avec soin, afin de s'en couvrir plus vite. Elle en avait épinglé sous le menton l'ouverture brochée de soie. Elle avait ramené autour de son fin poignet les manches, aussi larges elles-mêmes que des robes d'enfant. C'était une tunique de lin d'une souplesse extrême, d'un blanc jaune d'ivoire et toute traversée en sa longueur de bandes brodées, en soie blanche d'une grande richesse d'effet. Elle avait songé à se cacher ainsi vêtue dans le lit, pensant qu'elle y serait mieux protégée contre le regard de Pierre,--mais elle pensa aussi qu'il y avait moins d'intimité encore à le recevoir dans ce costume, puisqu'elle ne pouvait en avoir d'autre.
Ne pas le recevoir? Elle y songea un moment, mais le moyen? N'était-elle pas chez lui? N'avaient-ils pas encore des choses graves à se dire et au plus tôt? N'y aurait-il pas exagération à le consigner à sa porte,--lui, hélas!--pour attendre... quoi? que ses vêtements fussent séchés? Il s'agissait bien de cela! A présent qu'elle s'était ressaisie que craignait-elle? quelle malhonnêteté y avait-il à paraître dans ce costume imposé par les circonstances? Elle se sentait protégée, comme revêtue et toute pudique de volonté.
Il avait compris du reste, si bien compris, qu'elle le trouvait à plaindre maintenant, un peu à plaindre, lui aussi.
Il fut frappé, quand il rentra, de la noble gravité du visage d'Elise. Elle était belle, d'une sévérité calme, sans exagération, sans la moindre recherche d'attitude, superbe de franchise,--et tellement rendue à elle-même, à sa liberté de femme, à sa dignité de mère,--qu'il se trouva inconvenant, lui, dans sa robe fantaisiste, qu'il portait pourtant presque tous les jours, en été, dans sa chambre. Il eut le sentiment de n'être pas décent et il en éprouva quelque honte. Il eut envie de ressortir, d'aller s'habiller, mais il résista à cette envie. Il avait de la peine à cesser de la voir, en ce moment-là, belle comme elle était d'une beauté morale révélée par toutes les lignes de son attitude, par toute l'expression de son visage, de ses yeux, par elle tout entière. Et cette admiration implacablement égoïste, c'était l'amour, l'amour encore, et définitif, croyait-il...
--Ne vous étonnez pas, dit-il sans s'approcher d'elle, nous allons rentrer dans le port. Le bateau va se mettre en marche...
--Merci, dit-elle.
Comme il sortait, une trépidation légère annonça que l'hélice se mettait en mouvement.
Elle regarda, par le hublot, furtivement, comme si elle eût craint d'être vue du dehors;--et elle aperçut sa villa...
--Oh! mon Dieu! soupira-t-elle.
Mais elle se roidit et, par un effort brusque de toute sa volonté, elle se mit à réfléchir, la tête dans ses mains, à ce qu'elle allait faire maintenant, tout de suite, quand on serait dans le port! Hélas! elle n'imaginait rien qui lui parût raisonnable.
Au bout d'un instant, Pierre revint portant lui-même du thé bouillant. Il avait revêtu un costume ordinaire. Elle en éprouva un sentiment secret et profond de reconnaissance. Elle se sentit beaucoup plus disposée à l'écouter, à le croire; elle sentit qu'il l'accompagnait vraiment jusqu'au fond de sa misère. Elle lui fut indulgente, amie, à ce moment. Et pour l'arracher à sa résolution de mourir, il fit plus à ce moment, avec cet acte de respect, qu'avec les plus éloquentes paroles, même les plus sincères.
--Buvez, dit-il.
Il sentait que la sensation de boire suffirait à changer quelque chose en elle,--achèverait de la ramener au sentiment de la vie banale. C'est ce qu'il fallait.
Elle but une gorgée.
--Je vais bien, dit-elle. Je n'ai même pas eu froid, rassurez-vous.
Il la remercia d'un regard,--et s'agenouillant de nouveau à ses pieds, prenant une de ses mains qu'il posa tour à tour sur ses lèvres, puis sur son front, il lui parla, sans vouloir la regarder, dans l'attitude du respect, prosterné. Il lui dit d'abord son amour épuré; et alors, il osa lui parler d'avenir, de mariage possible. Elle aurait son fils avec elle, au moins de temps en temps... ou bien (et il s'exaltait) tous deux fuiraient ensemble sur ce bateau... partout où elle voudrait... Ils se feraient une vie nouvelle, toute d'amour, de tendresse, dans la liberté des horizons infinis... Tout changerait sans cesse, autour d'eux qui ne changeraient jamais. Et comme il sentait d'où venait en elle la résistance:
--Nous l'enlèverons, si vous l'ordonnez!
Ce mot lui parut n'avoir aucun sens.
--Qui donc? dit-elle.
--Georges!
Elle se détourna de lui avec un cri d'effroi.
--Vous n'avez pas compris, dit-elle! J'aime mon mari!... Je le vénère... Je le plains de toute mon âme... J'ai commis par entraînement pour vous que je crois un honnête, un galant homme--séduisant, mais bon,--une grande faute... Je veux l'expier... Je ne sais pas comment, mais je l'expierai... Et je veux qu'il le sache... Lui voler son enfant?... mais vous ne comprenez donc rien!... Il est à lui plus qu'à moi, maintenant, cet enfant qui m'aimait par-dessus tout, et que j'ai trahi! oui, trompé, trahi, entendez-vous... que je n'ai pas su garder et qui m'attend... et qui m'appelle en ce moment même!... Entendez ceci, entendez-moi bien: ou mon mari me reprendra, ou je mourrai! Sur quel ton faut-il donc le dire, pour être comprise et pour être crue?
Pierre s'était levé. Il était pâle, effrayé d'elle. Il sentit définitivement qu'il la perdait juste dans le moment où il l'aimait le plus, et sans arrière-pensée!
--Pardon! dit-il. Pardon! Je ne vous parlerai plus jamais de moi, plus jamais. Mais, quoi qu'il arrive, vous retrouverez toujours mon dévouement, entier, absolu...
Cet être sensitif, mobile, influençable, était entraîné à la confiance par la franchise de la malheureuse femme. Il l'avait conquise à l'amour coupable: elle venait de le conquérir au respect. Avec cette naïve, le sceptique penchait du côté de la bonne naïveté. Le pauvre enfant n'avait pour cela, en somme, qu'à se laisser être vraiment lui-même, qu'à oublier d'analyser sa propre âme et de la retenir au bord des sentiments simples, comme il est séant de le faire sous prétexte sans doute que ces sentiments-là ne sont pas dignes des intellects supérieurs.
On entrait dans le port. Quelques instants après, les caisses arrivèrent... Pierre les fit descendre toutes trois dans la petite salle à manger.
Quand il les annonça à Elise, non sans quelques ménagements, elle se leva, toute pâle, le dessous des yeux subitement creusé d'un cercle noir, puis elle chancela et dut se rasseoir. Il se précipita et de nouveau lui offrit à boire.
--Oui, dit-elle, un peu d'eau.
Elle mouilla ses lèvres, puis,--du bout des doigts,--ses tempes.
--Il entend me dire par là que tout est bien fini!... Croit-il donc que c'est possible quand il y a l'enfant? Ah! tenez! s'écria-t-elle, je comprends! je comprends! Comment n'y ai-je pas songé encore?... Il m'aura vue revenir ici, avec vous!... Et il ne m'a pas vue quand j'ai essayé de mourir! Il aura pensé que j'acceptais tout, que je vous préférais à tout, que je voulais bien de la faute prolongée et de la honte!
Il se rapprocha d'elle.
--Allez-vous-en! Laissez-moi! Allez-vous-en! je veux m'habiller et partir d'ici au plus tôt, je veux aller le trouver! et me tordre, m'écraser à ses pieds! obtenir mon pardon! supplier mon enfant... mon enfant surtout... qui croyait en moi! qui y croit encore... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je veux partir! partir d'ici au plus tôt!
Elle étouffait. Elle se renversa dans son fauteuil.
Il vint s'asseoir près d'elle, et, gravement, lui prenant cette fois la main comme à un homme:
--Ne vous abandonnez pas, par pitié: soyez forte... Tout ce que vous feriez dans ce moment troublé ne serait pas bon. Ecoutez, vous avez en moi un ami sûr. Croyez-le; je vais vous le prouver. Nous allons partir tout de suite avec le bateau...
Elle l'interrompit:
--Je veux m'en aller! je veux m'en aller!
--Par pitié, par pitié, dit-il, écoutez-moi patiemment... Nous irons près de Toulon, devant la villa de mes parents... Dès ce soir, j'expliquerai à ma chère mère tout ce qui s'est passé, tout ce qui est à présent, et vos terreurs et vos espérances. Quand elle saura comment je vous aime et que, si les circonstances vous permettaient un jour de m'accepter pour tel, je serais avec joie et reconnaissance votre mari,--ma mère viendra vous voir ici: c'est elle qui nous dira ce que nous devons faire... C'est elle qui nous sauvera de nous-mêmes! Croyez-moi, ce bateau est le seul asile sûr en ce moment. Partout ailleurs, vous seriez vue. Ici vous êtes cachée... Et vous y resterez sans moi. Je vais descendre à terre. Je serai à Toulon avant vous. Je vais donner mes instructions au capitaine.
Elle protesta encore, de tous ses gestes.
--Je veux m'en aller! murmurait-elle obstinément.
--A Saint-Raphaël surtout, vous ne devez pas être vue sortant d'ici aujourd'hui. Il faut rester à bord, croyez-moi.
Elise avait relevé la tête. La sagesse de ce qu'il venait de dire la frappait enfin. Elle regardait Pierre avec un air plus calme.
--Seulement, ajouta-t-il, il est bien entendu que vous serez sage et que...
Il n'osait achever... Elle réfléchit, décidément calmée.
--Soit, je vous promets, dit-elle d'un ton tranquille, de ne rien tenter contre moi-même, avant d'avoir causé avec la sainte femme dont vous m'avez souvent parlé.
De nouveau, elle pleura. C'étaient des larmes de fin de crise. Elle dit encore:
--Je vous remercie.
--Dans une demi-heure, je viendrai vous dire au revoir, fit-il... Il faut d'abord ouvrir ces caisses, et voir si rien ne vous manquera ici.
Il la laissa seule.
VII
Elle se leva, ouvrit une des caisses, poussa un cri. Elle avait reconnu tout d'abord le portrait de Georges. Elle le baisa mille fois.
L'effet fut tout différent de celui qu'avait rêvé Marcant. Il avait voulu lui paraître méchant. Elle le trouva bon, au contraire, d'avoir songé à cela: «Il ne veut pas me séparer de notre enfant, tout à fait... Oh! oui, il est bon!...» Elle quitta le portrait, le reprit, le quitta de nouveau. «Enfin, songea-t-elle, il faut être raisonnable et m'habiller avant tout... J'aurai le temps de te regarder, mon cher amour!» Elle avait repris le portrait, elle le quitta encore...
Quand elle trouva le portefeuille, l'argent, elle les baisa avec emportement. Tout cela, au lieu de la blesser, la touchait, lui semblait de l'indulgence, du pardon, de l'espérance accordée...
C'est qu'elle se repentait profondément, et qu'elle ne pouvait imaginer que cela ne se vît pas. Elle était vraiment rachetée déjà, par l'immensité de sa douleur, la profondeur de son repentir.
Pierre revint.
--Eh bien? dit-il.
--Eh bien, répondit-elle, j'espère!... Voyez! ajouta-t-elle.
Elle regardait le portrait de Georges et le lui tendait. Lui, juste dans le même instant, il posait sur la cheminée un petit cadre qu'il apportait.
--Et voici, dit-il, celui de ma mère... A demain!
Il prit sa main, y appuya ses lèvres aimantes, la regarda un instant avec douceur et sortit.
Quelques minutes après, le youyou qui avait conduit à terre Pierre Dauphin revenait vide, était hissé à bord.
VIII
On frappa à la porte d'Elise. Le capitaine parut, sa casquette à la main.
--Je viens prendre l'ordre de départ, madame... Pouvons-nous partir?
--Oh! oui, tout de suite! dit-elle.
--Chaque fois que vous appellerez, madame, je serai prévenu, et ce sera moi, si vous le permettez, qui me présenterai d'abord. C'est l'ordre de M. Pierre.
--Merci, dit-elle.
--Du reste, ajouta le brave homme, le temps est admirable et je compte bien pouvoir arriver ce soir non pas à Toulon, mais dans le petit golfe de la Garonne, à trois cents mètres du château de M. Pierre...--Madame Dauphin, sa mère, pourra certainement vous rendre visite à bord ce soir même. C'est le désir de M. Pierre.
--Merci, merci, dit-elle, sur un ton d'infinie douceur.
Le capitaine se retira.
L'_Ibis Bleu_ sortit du port... Elise ne voulut pas voir s'éloigner le rivage de Saint-Raphaël. Elle n'aurait pu supporter cela... Elle s'était jetée sur le lit, et, écrasée enfin par la fatigue physique, elle s'endormit.
IX
Marcant n'osait plus quitter cette salle à manger d'hôtel. Il attendait que l'_Ibis Bleu_ eût disparu à l'horizon, derrière Camarat. Et le yacht n'était encore que devant le Lion de Mer.
Dauphin, à peine à terre, avait pris une voiture qui le conduisit à Fréjus où il déjeuna en attendant le train. A Saint-Raphaël, il eût craint, malgré toutes les précautions, de rencontrer Marcant.
Georges attendait qu'il plût à son père de sortir. Il était impatient de voir la mer, d'y lancer son petit bateau, de le regarder en songeant à l'autre...
--Est-ce que nous sortons, papa?
--Pas encore.
Marcant fumait, silencieux. Georges se mit à étudier en détail son bateau.
--Il n'y manque rien, mon papa... C'est tout à fait comme sur le véritable!... Regarde!
Il arrangeait une corde, un bout de voile, mettait le gouvernail bien droit, et souvent revenait au nom écrit sur l'arrière, s'émerveillait de le lire, de l'épeler: I. B. I. S. I-BIS,--BLEU. Il en examinait les moindres détails afin de l'identifier entièrement à l'autre, de bien s'imaginer complètement que c'était un vrai bateau, d'y retrouver, par la pensée, la maman qu'il adorait et dont l'absence inexplicable le laissait consterné.
Tout en jouant, il vint à se dire: «Papa aussi est bien malheureux!» Il eut le sentiment qu'il fallait maintenant moins parler de sa mère, puisqu'à chaque fois son papa semblait avoir plus de peine, fronçait le sourcil, devenait pâle... mais l'idée ne lui vint pas de renoncer à son jouet, de le cacher... Il lui sembla au contraire que, jouer avec, c'était la meilleure manière de penser à sa maman sans le dire, et, par conséquent, sans tourmenter son papa...
Toutes ces réflexions se faisaient jour avec lenteur dans sa petite âme qui s'agitait sur elle-même, s'efforçait vers la conscience, et y arrivait par brusques petites secousses douloureuses.
X
--Un homme est là qui désire parler à Monsieur Marcant.
Marcant se leva, s'éloigna un peu de Georges.
--De quelle part?
--Il vient de la ferme Antoinette.
--Attends-moi là, Georges.
--Oui, papa.
Marcant passa dans la pièce à côté, dans la salle de billard où un homme l'attendait. C'était Cauvin.
Il se trouvait qu'on était au dimanche, et le paysan avait pu s'habiller et venir «en ville» sans attirer l'attention de personne.
--Que voulez-vous? dit Marcant avec brusquerie. Les effets de misé Saulnier? Je serai chez moi demain matin.
Cauvin secoua la tête. Il était grave. Il avait son chapeau sur la tête et il songea à l'ôter, ce qui indiquait un sentiment d'humilité étrange chez un paysan du Var.
--Je viens pour une autre affaire, dit-il. Je sais que vous êtes un très brave homme, monsieur Marcant, et qui comprenez les choses. Alors je viens vous donner les explications qu'il faut. Et c'est, pas moins, une chose difficile!...
Il se gratta la tête derrière l'oreille. Ce grand gaillard, bien découplé, cet homme mûr était singulièrement intimidé. On voyait qu'il faisait une démarche d'importance. Il était rasé de frais. Il sentait le linge à peine sorti de l'armoire pleine de bouquets de lavande, et le savon commun des barbiers de village.
--Qu'y a-t-il enfin? dit Marcant.
--Personne ne vous a rien dit? interrogea Cauvin.
--A quel sujet?
Cauvin esquiva la question.
--Je sais pourtant que l'on cause pas mal de nous, même un peu trop, répliqua-t-il. Voici donc l'affaire.
Il tourna son chapeau entre ses deux mains, puis le posa sur le bord du billard, appuya son poing dessus, et dit, tout d'un trait:
--Si vous ne voulez pas faire arriver un grand malheur, mon brave monsieur Marcant, si c'est un effet de votre bonté,--vous ne raconterez à personne que misé Saulnier--pardonnez-lui!--n'a pas couché cette nuit à votre villa... Si cela vient à être connu, son mari--comprenez bien--l'apprendra, pour sûr... Il y a des gens--j'en ai des preuves--qui cherchent à nous mettre mal ensemble,--à me faire quitter la ferme... Et si Saulnier apprend la chose, il se pourrait faire qu'il devine tout le reste. C'est un homme, celui-là, dont on ne sait pas les pensées, et ses regards ne sont pas toujours très bons. Je vous parle comme il est nécessaire, pour empêcher qu'il arrive peut-être de grands malheurs. Le plus grand serait, je pense, le chagrin que nous ferions à la petite Toinette... Vous lui voulez du bien, n'est-ce pas, à la petite? Son idée de mariage avec le brave François, que vous connaissez, vous a paru bonne, à vous aussi? Tout le bonheur de la petite est là. Et si Saulnier vient à se fâcher, si le monde vient à connaître l'aventure, son mariage resterait en plan. La mère et la grand'mère Tarin, qui ne badinent pas, ne voudraient plus d'elle, la pauvre mesquine! Et ça, rien que d'y penser, ça fend le cœur!... Il y a encore autre chose qui marcherait en suite de ça. C'est que je devrais, moi, quitter la ferme et peut-être bien le pays. Et ça, par exemple, oh! non, je ne pourrais pas!
Il crispait ses gros poings.
--Voilà ce que je vous devais comme explication après y avoir beaucoup réfléchi. J'ai été forcé de parler, malgré que ce soit difficile, car autrement, pour sûr, vous, monsieur, ne sachant rien et ne pouvant pas deviner, vous auriez naturellement pu parler «de trop»! simplement en disant à Saulnier pourquoi vous avez renvoyé sa femme, tout juste ce qu'il ne faut pas qu'il sache!
--Elle n'était donc pas à la ferme, cette nuit? interrogea avec naïveté le pauvre Marcant.
Cauvin le regarda profondément:
--Non, monsieur, dit-il en secouant la tête, non, elle n'était pas à la ferme.
Cela fut prononcé d'un tel accent que Marcant comprit.
Tout le passé de ces gens s'éclaira à ses yeux. Il se rappelait maintenant plus d'un détail qui aurait dû l'éclairer plus tôt.
Il comprit, et il eut un mouvement violent de colère et de dégoût.
C'était donc partout la même chose! fourberie, trahison, saleté partout, sous le nom d'amour! L'adultère était donc installé chez ces paysans comme ailleurs! C'est l'adultère qui avait poussé cette servante, cette femme de quarante ans, hors de chez lui, en même temps que la dame! et c'est pour l'adultère que le pauvre petit avait été deux fois abandonné, laissé tout seul en pleine nuit!...
Ses épais sourcils se froncèrent.
--Qu'ai-je à voir là dedans? dit-il en détournant les yeux. Cela ne me regarde pas. Je n'ai ni à vous trahir, ni à vous aider. Débrouillez-vous!
Cauvin, à son tour, fronça les sourcils. Une pensée mauvaise le traversa. Il eut une sourde envie de dire: «Nous ne nous tairons de notre côté que si vous vous taisez!» Il sentit qu'avec cet homme-là pareille menace n'arrangerait rien, au contraire! Il eut un sourire d'ironie triste qui plissa le coin de ses yeux, aux tempes, et il dit, résigné, humble:
--Je vois, vous n'avez pas tout compris... non, pas encore tout... Il y a, dans cette affaire, une chose plus terrible que toutes les autres... et que, par-dessus toutes les autres, pour le repos de la fillette innocente, il faut tenir cachée,--surtout de Saulnier!... Je ne pense qu'à cette enfant-là, comme de juste, la pauvre! Elle n'en est pas responsable... Je dois tenir à elle comme à mon enfant,--comprenez-moi,--et je calcule que je ne peux pas mieux m'expliquer!...
Il s'arrêta, respira profondément, comme un homme qui, en train de se noyer, fait, dans une seconde, provision d'air à la surface de l'eau.
Il reprit, tout embrouillé dans ses efforts:
--Je ferai tout pour elle, aujourd'hui comme toujours. C'est pour elle que toute ma vie j'ai travaillé. Pour elle, je dois tout faire. Je lui donne tout parce que c'est mon devoir.
Il répéta:
--C'est mon devoir!
Et il poursuivit:
--C'est pour elle que je suis venu. Je lui dois de la protéger jusqu'à la fin. Il ne faut pas,--c'est entendu,--que son mariage soit manqué! Mais il y a encore cette chose-ci, que je ne veux pas, moi, la perdre! Je ne veux pas quitter la ferme--ni le pays. Toute l'affaire, même, est là. On excite, je vous dis, Saulnier contre moi, depuis quelque temps! des gens qui voudraient s'associer avec lui à ma place, maintenant que le bien est relevé par mon travail... vingt ans de travail!... Et si on sait quelque chose de l'affaire de cette nuit, on nous dénoncera, et il se pourrait faire qu'il vienne lui-même vous demander ce qu'il y a eu. Dites-lui n'importe quoi, nous vous en prions, mon brave monsieur... Dites-lui que vous allez quitter le pays ou que Marion ne faisait pas assez convenablement les choses pour vous,--mais pas la vérité, nous demandons ça en grâce, car nous serions tous perdus,--vous voyez bien!--et moi le premier!
Comme Marcant continuait à se taire, l'homme pensa qu'il ne consentirait pas. Une fureur de fond le secoua. De nouveau, ses poings se crispèrent; il tortura et jeta à terre son chapeau neuf, et, entre ses dents: «Quitter le pays? où irais-je? Non, il est trop tard, ce serait ma mort!»
Et, l'air terrible, comme ceux qui sont prêts au crime:
--Je ferais un malheur plutôt!
Marcant réfléchissait toujours. L'homme se tut, comme à bout d'arguments et même de force. Il soufflait.
Marcant ne répondait toujours rien.
Cauvin ajouta d'un dernier effort pénible:
--Pourquoi feriez-vous tout ce mal, dites!... à la petite surtout! Qu'est-ce que ça vous rapporterait?
--C'est bon! dit Marcant.