Part 15
--Il faut que je meure, lui dit-elle d'un ton calme, en le regardant à travers ses larmes avec un sourire navrant. Il faut que je meure, mon ami. Je suis condamnée.
Elle sentit que ce mot, _mon ami_, elle l'avait prononcé par pitié pure pour cet homme courbé, là à ses pieds. Elle sentit que plus rien d'elle n'était avec lui. Quelque chose entre elle et lui s'était abaissé, qui les séparait plus sûrement qu'un obstacle tangible. Il avait perdu tout pouvoir de la troubler. Elle le regarda un instant; et elle eut l'impression bizarre de ne l'avoir jamais vu! Elle le sentit «étranger» à toute sa vie. Après tout, que savait-elle de lui?--A peine quelques anecdotes galantes, contées par lui-même. Elle n'avait assisté à rien de ce qui avait été l'existence de cet homme. Et sa pensée se reportant au contraire sur Marcant, elle le revit enfant, adolescent, jeune homme, homme fait. Tout entier il lui apparut avec son caractère ferme, sûr, sa vaillance un peu brutale, son affection solide; elle le vit travaillant toujours, encore, pour elle--qui ne possédait rien au monde--et pour leur enfant!... «Oh! Georges! Oh! Dieu! mon Dieu! Comment certains oublis, même momentanés, sont-ils possibles?» Georges! son enfant, la chair de sa chair! qu'elle connaissait, celui-là, dans les moindres replis de sa petite âme simple et profonde, où tout n'était qu'attachement et amour pour elle,--elle avait pu l'oublier! Que faisait-il à présent? il s'éveillait sans doute après cette nuit horrible où il l'avait appelée du haut de la terrasse, dans le vent de la mer, inutilement. Et de nouveau au réveil, inutilement, il l'appellerait. Il l'appelait! Elle entendit dans son cœur le cri: «Maman!» et devint blême, prête à défaillir.
Pierre la vit devenir si pâle qu'il eut un vif mouvement vers elle, mais elle tourna lentement vers lui un regard mort qui le glaça. Toute sa pensée était à l'enfant, et n'était plus dans les yeux dont elle regardait cet homme, son amant la veille! Dans ses yeux il y avait l'indifférence froide, faite de colère éteinte et d'un mépris involontaire pour celui qui n'avait pas su se détourner d'une mère...
Son mépris pour elle-même lui donnait le mépris de lui, et tous les doutes. Qui sait quelle part de ruse il y avait eu dans sa poursuite obstinée? Par quels moyens prémédités l'avait-il séduite? Il avait fallu des philtres pour l'amener à pareille honte! Par quelle puissance odieuse--qu'elle fût fatale ou artificielle et voulue--avait-elle été vaincue? L'avait-il consultée avant d'ordonner à son yacht de s'en aller si loin en mer, afin d'avoir avec elle une nuit, une nuit entière! La voilà, sa perfidie!... Est-ce que, sans cela, dans ce yacht maudit, il aurait pu lui faire oublier l'enfant? Est-ce aimer une femme que l'entraîner à des abîmes comme celui où elle était? Et il offrait de l'épouser! Mais il faudrait d'abord--il venait de le dire--que le divorce fût prononcé pour un motif tout autre que le véritable?... Eh bien, elle ne le permettrait pas... La loi a bien fait les choses... Elle crierait devant tous: «J'ai eu un amant!» et elle le nommerait! afin que jamais, jamais, il ne pût songer à devenir son mari! Oh! le divorce, c'est-à-dire l'adieu au père de Georges! La séparation de la mère et du fils, devenue légale, irrémédiable!... C'est bien à cela que, tout de suite, avait songé Marcant! C'est à cela qu'on allait la contraindre!... «Georges! Georges!» Le plus profond de sa chair criait: «Georges... plutôt mourir!»
Pierre vit bien dans les yeux d'Elise de quel lointain elle le regardait à présent et qu'il ne franchirait plus la distance qui se faisait entre eux.
--Je vous aime sincèrement, dit-il d'un air grave. Et même à moi, entendez-vous, même à moi vous devez quelque chose... vous devez de ne pas mourir!
Il était très effrayé pour lui-même à l'idée de cette mort. La responsabilité morale lui apparaissait, redoutable... Voilà de quoi troubler toute une vie d'homme! Et il se plaignait, non sans la plaindre, elle aussi, sincèrement...
--Que voulez-vous que je fasse, répondait-elle, que je devienne? Je ne peux pas quitter mon enfant ainsi: il a besoin de moi... Il mourrait de mon absence... Je retournerai près de lui, ou bien--je vous l'affirme--je mourrai!
Elle reprit, après un silence, avec le calme d'une résolution arrêtée:
--A quoi bon attendre, du reste? je connais mon mari. Il ne reviendra pas sur ce qu'il a résolu. Il ne me reprendra pas. Ainsi ma destinée est finie!... Je mourrai. Ce sera ce soir ou demain. C'est une affaire d'heure, de moment à choisir, car, je le sais, vous allez tenter de vous y opposer... Mais ces surveillances-là sont tôt ou tard trompées; il y a toujours une minute où elles sont inutiles... On a tant de moyens d'en finir! C'est si simple!... Songez que je n'ai point de famille, rien au monde. Où aller?... Je n'ai pas même, en ce moment, une robe pour me couvrir?...
L'idée de cette misère la fit de nouveau fondre en larmes...
Elle reprit, plus tranquille, sur un ton d'amertume poignant:
--Vous me dites d'avoir pitié de vous?... Oui, ma mort volontaire vous sera pénible... pendant quelques jours... Eh bien, cela vous donnera une sensation nouvelle, comme vous dites quelquefois, mon cher!... un goût de remords qui, je l'espère pour vous, vous sera nouveau!... Vous écrirez sur votre chagrin des vers... de beaux vers... que vous lirez un jour à quelque autre! et puis, un matin, vous vous apercevrez que je vous ai débarrassé d'une femme gênante à qui vous aviez eu la sottise d'offrir le mariage dans un moment d'exaltation vite passé... Et vous me remercierez d'être morte, le soir du jour où vous épouserez la belle jeune fille riche qui vous attend... La voilà, votre histoire... je vois si clair en ce moment! Oui, je vois clair! c'est pourquoi je mourrai, entendez-vous, je mourrai... Il faut que je meure. Et vous voyez bien que je suis tranquille, clairvoyante et toute vraie!
Toutes les illusions que donne la joie d'aimer avaient fui, au réveil terrible qui lui avait été fait. Elle voyait tout à coup les plus profonds dessous du réel mauvais et elle racontait sa vision avec l'air tragique et mystérieux d'une prophétesse de malheur. Et le mal qu'elle prédisait, elle le préparait par là même dans le cœur qui l'écoutait; elle le légitimait par avance, aux yeux de cet homme, le réalisait déjà un peu, en lui!
Il l'écoutait avec une angoisse d'âme extraordinaire. Et voilà qu'il sentait une possibilité abominable dans tout ce qu'elle disait, dans tout!... Elle-même le dégageait des fidélités qu'il venait d'offrir, et il se voyait à ce moment dont elle parlait, où il raconterait cette scène d'à présent... à une autre... Vraiment elle avait bien raison! Il ne se sentait aucune fidélité dans la mort. Il n'avait rien d'éternel en lui... L'enfant de cette femme était le fils d'un autre homme... Le seul lien durable de l'amour la rattachait à cet autre! Il éprouva toute la misère de sa situation, le dénuement de sa vie, son impuissance à donner à cette mère un avenir qui la payât de son passé détruit--et, doutant de lui-même avec tout son scepticisme depuis quelque temps noyé sous des enthousiasmes sensuels, il entra dans l'agonie morale, dans la défaillance suprême... Et il se mit à pleurer silencieusement, dans une grande et inutile pitié d'elle et de lui-même.
II
L'enfant dormait toujours. Marcant, à la fois surexcité et à bout de forces, songeait mécaniquement. La masse de sa douleur, le total de ses soucis et de ses chagrins l'écrasait, mais il n'y démêlait plus rien. Ses idées se suivaient en lui mais il n'en approfondissait plus aucune. Etre écrasé, c'est le salut de l'âme, dans les grandes catastrophes. Si on conservait longtemps la faculté de se sentir et de se voir souffrir, d'aller au fond de son mal, de prolonger, pour ainsi dire, l'intensité de la douleur à sa première minute, d'éprouver le malheur entier comme dans la seconde où il vient de se révéler,--on arriverait toujours à la folie telle que le premier choc la détermine parfois.
Il alla voir si l'_Ibis Bleu_ était «toujours là». Le yacht avait disparu comme ces palais d'enchanteurs, qui, dans les contes, passent tout un jour en face du palais des princes, et, le lendemain ne sont plus là. Cette idée se présenta même à l'esprit de Marcant, suivie d'on ne sait quelle sensation étrange de fièvre, de folie. Il passa la main sur son front et quitta la fenêtre avec un regret inexplicable de n'avoir pas revu ce bateau, comme si une occasion de vengeance, qu'il ne pouvait se définir, lui était échappée.
--Bah! ils ne sont pas loin, et je les rattraperais si je voulais! mais je ne veux pas! Je ne veux plus la voir!...
Et il songeait, dans son accablement, à des détails dont il ne souffrait même plus: «Cette bonne, il faudrait pourtant la revoir... Quand une mère peut abandonner son enfant pour courir après sa honte, comment faire un crime aux serviteurs mercenaires d'oublier leur devoir!... Elle a ici des effets, cette bonne, une malle... Je lui ferai porter tout cela... Mais rien ne presse... Demain...
Cette idée de malle, d'effets à renvoyer à la bonne éveilla une ironie: «Eh bien, et _elle_? _Elle_ aussi a besoin de sa malle», puisqu'elle aussi a été chassée, renvoyée comme une bonne infidèle!... Je vais la préparer, sa malle! et la lui envoyer aujourd'hui même, à l'instant!»
A cette pensée, il fut comme traversé d'un éclair joyeux. Il vit Elise recevant ses effets, et par là, comprenant mieux que tout était fini! oui, il éprouvait une vive allégresse de vengeance! Un autre sentiment qu'il ne démêlait point était en lui: l'envie d'occuper Elise de lui encore une fois. Au fond, il prenait mal son parti de l'idée qu'il ne pouvait plus rien contre elle, pour elle, sur elle! L'adieu avait été si bref! Quoi! c'était là tout le châtiment? Au moment où il l'avait renvoyée, sa femme, cette femme, certes, il avait joui de la vengeance, mais on n'a pleine conscience de l'intensité des sentiments que dans l'instant précis et fugitif où on les éprouve.
Si on se rappelait les sentiments aussi vivement que les faits--les réalités seraient éternelles!... Et il se trouvait imparfaitement vengé!--Qui sait? Peut-être était-elle ravie du dénouement qu'il avait donné à son aventure! Ou peut-être, au contraire, après la stupeur première, allait-elle lui demander grâce? Peut-être espérait-elle déjà revenir au foyer! Eh bien, il allait répondre: Un batelier allait lui porter ses malles!...
Et pendant que Georges dormait à poings fermés, Marcant, passant dans la chambre de sa femme, ouvrit la commode, l'armoire à glace, tous les placards, puis il tira d'un cabinet obscur deux ou trois caisses qu'il traîna au milieu de la chambre, et il commença à y jeter les bottines, les robes, tout ce qui appartenait à Elise. Tout à coup, il songea que ce désordre lui révélerait la passion, la colère; il voulut lui donner à entendre au contraire que les choses avaient été méthodiquement faites ou commandées, et il vida les caisses, reprit un à un les vêtements, les plia, les arrangea l'un sur l'autre de son mieux--gauchement.
--C'est mal fait: tant mieux! elle verra que c'est moi et que j'étais calme!
Une main par dessous, l'autre dessus, il portait par paquets du linge. C'étaient des jupons, des pantalons, des chemises garnies de dentelles, d'engrêlures traversées de fins rubans roses,--et ces choses d'intimité coquette fleurant le parfum accoutumé, à peine perceptible, parlaient à l'époux... de la morte... Oui, de la morte! Il lui semblait remuer, après la mort, les choses que seule touche, pendant qu'elle est vivante, celle à qui elles appartiennent! D'avoir à s'occuper pour la première fois de toutes ces choses, cela lui donnait la sensation nette du changement profond survenu dans sa vie.
--Oh! ces robes! voici celle qu'elle a mise pour le voyage, quand nous sommes venus de Paris! Voyage maudit!... Bah!... ce qui doit arriver arrive... et les femmes capables de tromper trompent un jour ou l'autre, quel que soit le lieu, fatalement... Voici celle qu'elle portait le matin où nous allâmes dîner, trois jours après notre arrivée, sur cet _Ibis Bleu_!... Quel nom ridicule!... Une idée du «Monsieur» poétique, ça! du chanteur de romance pour guitare!... C'est avec ça qu'on prend les femmes, qui toutes sont des sottes! oui, toutes! Elles se prennent toutes aux mêmes amorces... Mais la probité, le courage patient et caché, la fidélité profonde, muette,--elles ne savent pas ce que c'est! Du clinquant, des mots, le capitaine ou le ténor, voilà leur affaire!
Et il empilait gauchement des bas, des mouchoirs... Il regarda avec gravité une paire de bas qu'il tenait. A coup sûr, il eût paru ridicule à un témoin; lui, ne sentait que son attendrissement.
--C'est pourtant des bas d'honnête femme, ça! dit-il. Je les reconnais, ceux-ci, elles les a tricotés elle-même, comme aussi tous ceux de Georges. Elle les a faits patiemment, tout en riant de se voir si appliquée à ce travail de persévérance, disant qu'une femme qui tricote des bas n'est pas de ce siècle.
Sans savoir ce qu'il faisait, il s'assit, regardant toujours ces bas qui étaient bruns en laine, très finement tissés. Il les regardait et revoyait Elise sous la lampe d'hiver, travaillant près de lui qui annotait l'éternel dossier... L'enfant, dans la chambre voisine, dont la porte était entr'ouverte, dormait. Lui, interrompait son travail un instant, prenait un journal, lisait, à voix basse, à sa femme, la nouvelle du jour, un fait divers qu'on commentait ensemble. La vieille bonne apportait le thé... N'était-ce pas bon, divin, tout cela? Assurément; mais était-ce suffisant? Ce désir d'idéal, d'un peu de fantaisie, que toutes les femmes ont dans le cœur est-il absolument illégitime? N'est-ce pas lorsqu'on ne leur en donne rien qu'elles le satisfont sottement avec des poètes de rencontre, des aventuriers? Et surtout n'y a-t-il pas des joies qui sont liées à la vie dans la nature, et que l'ambition sociale fait trop oublier? Ne se le disait-il pas hier, quand il arrivait tout joyeux, avec des désirs si nouveaux, de voyage et d'amour libre, au soleil, sur les grands chemins? Hélas! peut-être devait-il se reconnaître des torts!...
Il eut une secousse, se releva, secoua la tête.
--Faiblesse que tout cela! Serais-je lâche? Suis-je si lié, par l'habitude, à cette femme, que je m'achemine, avec un détour, vers l'idée de la reprendre déshonorée?...
Il se mit à rire.
--Non; je suis fatigué! je suis fou! Je divague un peu en ce moment, mais jamais, jamais, je ne la reverrai, quand même elle se traînerait encore à mes pieds, tordant ses bras, repentante et sincère!
Et le pauvre homme alla, le front baissé, déposer avec soin dans son secrétaire l'honnête paire de bas qui l'avait fait rêver... C'était le seul souvenir qu'il voulait garder, celui des veillées paisibles, familiales; celui du bonheur d'aimer sans le dire, dans la douce monotonie des travaux nécessaires,--tel qu'il l'avait cru possible à jamais.
III
La femme qui venait tous les matins s'étant présentée, Marcant la congédia.
--Revenez demain. Pas aujourd'hui!
Quand les malles furent pleines, il regarda une dernière fois autour de lui, mit dans une boîte les objets familiers qu'elle aimait, et qui étaient épars sur une table; il y joignit le tapis de cette table. Il arrangea sa boîte dans un coin de malle qu'il avait aménagé au-dessus de tout le reste, et sur la boîte enfin il déposa le buvard, les papiers d'Elise. Il écrivit ensuite sur une grande enveloppe ces mots: _Madame Elise Marcant._--«Pourquoi ce nom de Marcant que bientôt elle ne portera plus?» Il prit une seconde enveloppe et écrivit: _Madame Elise_... Cette forme le choqua. Il ajouta un _M_: _Madame Elise M_... Cela fait, il glissa dans l'enveloppe un certain nombre de billets de banque, le plus qu'il lui fut possible--avec une carte qui portait ces mots: «En acompte sur la pension que j'aurai à vous servir.» A cela, il ne mit aucune malignité. Il lui eût semblé honteux de la laisser dans un tel moment sans argent.
Quand l'enveloppe scellée fut dans la malle, il promena de nouveau son regard autour de lui. Il aperçut au coin de la cheminée, près du portrait de Georges, un album où s'étalait à la première page le sonnet de M. Dauphin! Il eut envie d'écrire à côté quelque pensée amère, insultante. Il n'en fit rien. Seulement, il lia à l'album, par ironie, le portrait de l'enfant avec un ruban quelconque, et jeta cela dans une des caisses. Alors, il les referma toutes et il lui sembla qu'il venait de mettre au cercueil son amour, son cœur, sa vie.
Et comme la trompe de l'omnibus sonnait sur la route, il courut à une fenêtre et appela:
--Dites à l'un des commissionnaires de la gare de venir chercher ici mon bagage.
Il entra chez son fils. Il était dix heures du matin. Il se pencha doucement sur lui, l'éveilla d'un baiser léger, attentif...
--Allons, mon Georges, il est temps!...
--Et maman, papa? Et l'_Ibis Bleu_?
Marcant comprit que rien n'était souffert. Son martyre était devant lui.
IV
L'homme ne tarda guère à arriver, avec sa charrette.
Au coup de sonnette:
--Voici maman! cria Georges.
--Non, cher petit, ce n'est pas elle. Elle ne viendra pas aujourd'hui.
--Comment le sais-tu?
Marcant fut embarrassé.
--Je le sais, dit-il.
Et il se tut; l'enfant aussi, qui aussitôt devint tout songeur. Il se sentait devant un grand mystère. Son père le comprenait et voulait le lui cacher. «Où donc était sa mère? Pourquoi ne revenait-elle pas? Est-ce qu'elle ne l'aimait plus?--Et ma bonne, donc?» il songeait, tout étonné, devant ces choses extraordinaires.
Marcant descendit ouvrir à l'homme, lui montra les caisses à enlever.
--Vous connaissez le bateau de M. Dauphin?
--L'_Ibis Bleu_? oui, monsieur, il est dans le port depuis ce matin.
--Vous les porterez à bord.
--Oui, monsieur, elles y seront dans trois quarts d'heure... Est-ce qu'il n'y a rien à dire, pas de réponse à attendre?
--Rien, pas de réponse.
--C'est bien, monsieur.
Marcant retourna auprès de Georges.
--Qui donc est venu, papa? Est-ce que maman envoie des nouvelles, dis?
Marcant pensa qu'il valait mieux, pour calmer l'enfant, préciser quelque chose.
--Oui, répondit-il. Elle va bien; mais comme je te l'avais dit, elle ne peut revenir... Elle fait un voyage... Et je lui ai envoyé des robes, du linge, des effets... ses malles!... Elle repart de Cannes, sur la mer!
L'enfant, assis sur son lit, la tête un peu de côté, regardait un point fixe dans l'espace. Il avait l'air de regarder sa pensée matérialisée hors de lui. Avec l'impitoyable besoin de s'expliquer tout, qui leur sert à se faire une âme, il dit:
--Pourquoi qu'elle n'est pas venue les chercher--pour m'embrasser?
Marcant s'aperçut qu'il aurait dû arranger savamment une fable, un roman, à l'usage du petit, où tout aurait été prévu, se serait enchaîné logiquement, comme dans la vie. Il s'aperçut que le mensonge exige du génie pour être soudé à la vérité, à toutes les conséquences du réel.
--Elle n'a pas eu le temps, répondit-il au hasard.
L'enfant conclut:
--Elle avait toujours le temps... avant.
Avant! Avant quoi? Le mot entra dans le cœur du père comme une balle de fusil. Il baissa la tête et tira hors du lit les jambes du cher petit... Il lui mit ses bas. C'était la première fois que Georges voyait son père le servir ainsi...
--Mais, mon papa, je sais m'habiller tout seul.
--On t'aidait pourtant, tous les matins.
--Oui, mais c'était pour me gâter.
--Eh bien, je veux te gâter aussi.
Il le prit dans ses bras, l'enleva du lit avec un de ses bas tout pendant, sa petite chemise retroussée, la moitié de son petit corps tout nu, tout comique et tout charmant, et il le pressa sur son cœur avec une tendresse infinie... et un grand sanglot éperdu... Ce qu'il embrassait, c'était elle aussi dans le passé, ce qui lui restait d'elle dans l'avenir...
Georges comprit de plus en plus qu'il y avait des choses extraordinaires. Et de tous ses petits bras, il serra son père bien fort, le plus fort qu'il put.
--Est-ce que nous ne la reverrons plus... alors?
--Pourquoi dis-tu: alors? interrogea Marcant impatienté.
--Je ne sais pas.
Il ne savait pas, en effet, mais c'était qu'à son insu, il avait senti l'adieu adressé à sa mère dans la nouveauté des tendresses paternelles.
--Où allons-nous, mon papa?
--A l'hôtel, déjeuner... quand nous nous serons promenés.
--Et ma bonne Marion, mon papa?
--Elle ne reviendra plus, celle-là!
--Mais nous irons la voir, à la ferme, dis, parce que je l'aime bien, ma bonne Marion!
--Elle t'a pourtant laissé tout seul... cette nuit.
--Oh! c'est qu'elle n'aura pas pu faire autrement... comme maman!... Alors, ce n'est pas sa faute, et nous irons la voir, dis, à la ferme?... puisqu'on peut... Maman, elle, on ne peut pas... parce qu'elle est sur la mer,--toujours plus loin et qu'on ne peut pas au juste savoir où...
Marcant ne répondit plus rien. Il se laissa rouler par les vagues confuses de la douleur, comme un caillou par la lame du rivage, abandonné, résigné,--usé.
Quand Georges fut prêt:
--Allons, sortons!
--Attends! mon papa.
L'enfant alla ouvrir un placard dans le mur, son armoire aux joujoux; et, dans le bas de l'armoire, avec d'infinies précautions, il prit quelque chose qu'il en retira. C'était son bateau, son _Ibis Bleu_!
--Tu ne vas pas emporter ça!
--Oh! si, mon papa... On est toujours au bord de la mer, ici; alors je le mettrai sur l'eau, après le déjeuner... Et puis, j'aime tant à le voir! Il me fera penser à maman, qui est sur l'autre, sur le grand! Il lui ressemble au grand,--regarde... C'est tout naturel, puisque tu me l'as choisi exprès... Tiens, il y a des fenêtres ici, à l'arrière... c'est celles du petit salon de M. Dauphin. Maman doit être là: c'est le plus joli endroit du bateau... Tu comprends bien, n'est-ce pas, ça me rappelle tout... Si je le perdais, je ne serais pas content, ah! mais non! et je croirais que ça porte malheur... Aussi, je le soignerai bien, n'aie pas peur!...
La petite âme, sensible, exaltée, maladive, visionnaire, se montrait au père, pour la première fois, tout entière. Marcant fut effrayé. Il n'avait jamais entrevu ces profondeurs. Il eût jugé ces pensées mauvaises chez une grande personne. Toute mièvrerie de sentiment lui semblait romanesque, dangereuse. Il se dit que la nuit passée sur cette terrasse avait rendu l'enfant malade et se promit de le conduire au médecin, ce jour-là même... «C'est du rêve qui continue, se dit-il. Est-ce qu'il va vivre dans ce cauchemar?»
Il s'était baissé, regardait l'enfant attentivement au visage; il regardait ses lèvres, ses yeux un peu rouges, ses joues un peu pâles... Il tâtait son pouls.
--Pourquoi tu me regardes comme ça, mon papa?
--Tu n'es pas malade?
--Oh! non!... mais je ne suis pas content!
--Eh bien, il faut laisser ce bateau.
--Oh! papa!
Le cri fut profond. Georges leva sur son père des yeux de prière désespérée, car il savait que Marcant, lorsqu'il avait ordonné quelque chose, ne changeait jamais de volonté.
--Oh! mon papa! je voudrais tant ne pas le laisser!... Maman me le laissait toujours emporter, ma bonne aussi... M. Dauphin aussi!
Marcant, hors de lui, frappa du pied. Ses yeux jetèrent une flamme... L'enfant se replia sur lui-même... et, en silence, alla cacher son bateau au bas de l'armoire, à sa place... Il n'en finissait plus de le soigner, d'en écarter les autres jouets, de le couvrir d'un lambeau d'étoffe qui était là pour ça...
Marcant, furieux, le regardait faire.
--As-tu fini?... Allons, sortons!...
A cette voix brusque, l'enfant se leva, revint au père, la tête basse, lui prit la main, sans le regarder, effrayé de se retrouver tout à coup en face de l'ancien Marcant,--de celui qui, comptant sur la mère pour que l'enfant reçût plus que sa part des tendresses nécessaires, se montrait souvent trop sévère, même un peu dur.
--Regarde-moi!