L'ibis bleu

Part 14

Chapter 143,865 wordsPublic domain

Et comme Pierre ne se décidait plus à quitter Elise, le bateau, sous les yeux de Marcant, joua un instant sur l'eau, allant et venant, indécis, comme une mouette capricieuse,

Elise songeait. Elle s'était laissée emporter, éperdue, méconnaissable pour elle-même, dans l'oubli, sur cette mer, sous ce ciel, dans ces parfums, par le navire du songe bleu...

Maintenant, avec les rivages apparus au soleil, avec la villa blanche, où dormait son fils oublié, la réalité entière revenait.

Elle s'était persuadée, hier soir, que l'enfant, comme à l'ordinaire, de bonne heure, s'était endormi sous la garde d'une brave femme à qui elle aurait à expliquer, comme elle pourrait, l'absence étrange...

Elle voyait bien maintenant que toute explication serait difficile.

«Et cette femme, garderait-elle le secret? Comment le lui imposer?... Et aux questions de l'enfant, que répondre? Et que dirait-il à son père?... Sa grande espérance était qu'avant le réveil de la servante et de l'enfant, elle pourrait rentrer invisible à la villa, dont elle avait une clef... Mais les verrous?... Ah! l'odieux supplice lorsque les moindres détails de la vie, même les plus vulgaires, deviennent tous menaçants! Enfin, elle allait voir!...»

Et, grave, elle disait:

--Ecoutez, mon ami... écoutez-moi bien. La vérité des choses m'apparaît. Ce que j'ai fait est horrible, impardonnable. Je suis très coupable, sans excuse... Puissé-je n'être pas châtiée comme je le mérite. Ecoutez bien: il faut, quoi qu'il arrive, il faut, et je veux que cette heure n'ait pas de lendemain... Tout s'y oppose. Il faudra mentir, soit, mais une fois pour toutes. La trahison consentie et continue me fait horreur... j'en mourrais. Vous ne me reverrez plus.

--Elise!

Elle était ferme. Elle regardait sa faute en face, courageusement. Elle ne pleurait pas. Elle voulait.

--Elise! répéta-t-il.

Elle reprit:

--Ce jour est un jour de honte! je n'en ferai pas ma vie. Un entraînement, soit; un arrangement, non; plutôt mourir!

Elle parlait gravement, avec une entière sincérité, avec une énergie singulière, et, comme il la croyait, il l'aimait davantage.

XXVI

--Ils vont débarquer dans le port! Quelle audace!... Non, devant la villa! C'est pire! Non, ils repartent... Ah! les misérables!...

Ce mot, c'était le refrain.

Marcant regarda sa montre. Il était cinq heures du matin.

Le youyou, se détachant du bord, amenait à terre Elise, accompagnée de M. Dauphin.

Marcant ne voulut pas qu'ils pussent se concerter, et il se dissimula dans l'escalier du mirador dont il descendit trois marches, et d'où il les regarda à travers les balustres de la terrasse...

Leur embarcation entra dans le petit port. Marcant les avait perdus de vue. Il regarda du côté du chemin, derrière la villa; il les vit bientôt s'avancer ensemble. Dans la solitude matinale, ils ne craignaient pas d'être surpris. Toutefois ils marchaient isolément. Elise était grave. Elle maintenait sa résolution de ne pas rester la maîtresse de Pierre. Cela lui semblait réellement impossible, contraire à tout ce qu'elle était.

Marcant y voyait trouble, n'apercevait rien de leur attitude.

Il ne voyait que ceci: Ils sont ensemble! ils approchent!

Quand ils furent à cinquante pas, il se mit à descendre. Une seule idée était sous son crâne, y tenait toute la place: «Je vais les tuer!... Comment?»

Il se voyait les prenant tous deux par le cou, un de chaque main et, avec sa vigueur irrésistible de paysan il choquait l'une contre l'autre les deux têtes: la cervelle jaillissait!... «Quelle folie! C'est une vision de délire. Ça n'est pas possible! C'est dommage!» Cela, en lui, se formulait en ces termes, exactement.

Il avait encore une autre vision: Elise ouvrait la porte massive. Lui, Denis, était derrière; et, au moment où elle entrait, il se lançait de toute sa vigueur; et, entre le dormant et la lourde porte, il l'écrasait! Ensuite, il assommait l'autre qui, bravement, était venu au secours.

«... Non, ce n'est pas cela! je trouverai quelque chose sur le moment, selon qu'ils seront rapprochés ou éloignés l'un de l'autre!»

Il se repaissait de ces images. Une irrésistible folie lui faisait rêver tout cela. Il préméditait un mauvais coup, mais sans être aucunement le maître de diriger sa préméditation!

Il descendait. Arrivé dans le corridor, il attendit... On ouvrait... Il vit le pêne glisser et il l'entendit. Ce bruit lui sembla énorme. La porte tourna. Elise parut... Pierre n'était pas là... Sur l'ordre d'Elise, il l'avait quittée avant le seuil, et rejoignait le youyou...

Elle tenait ses yeux baissés, et elle vit d'abord--comme dans les mauvais rêves incompréhensibles, où les détails les plus vulgaires dégagent de l'épouvante--les deux gros pieds de Marcant qui se découpaient, noirs, terrifiants, sur les dalles blanches. Ainsi révélée, la subite présence du juge, qu'elle croyait bien loin, s'engouffra dans sa cervelle comme une horrible attaque de folie... Elle leva alors le regard sur l'apparition inattendue et lui, qui voyait rouge, était si terrible, si prêt au meurtre, qu'elle se rejeta en arrière avec une face convulsée, des yeux jaillis de l'orbite, et la bouche ouverte pour un cri de terreur suprême...

Alors tout ce que Marcant avait prémédité s'écroula de soi-même, et, avant d'avoir voulu les prononcer, il dit, plus prompt du cœur que du cerveau, ces quatre mots, aussi épouvantables que la mort même:

--Silence! votre enfant dort!

La même surprise, la même terreur qui allaient faire pousser à Elise un cri, étouffèrent ce cri dans sa gorge.

Marcant reprit, froid comme le marbre:

--Sa bonne, à votre exemple, l'a abandonné... Mais elle, du moins, c'est une mercenaire, je l'excuse. L'enfant s'est réveillé. Il a passé la nuit sur la terrasse, à peine vêtu, exposé au vent, à l'humidité... il vous appelait... c'est là que je l'ai trouvé... Vous me comprenez?

Elle fixait sur lui des yeux hagards.

--Qu'attendez-vous? dit-il. Vous devez bien comprendre que nous n'avons plus rien à nous dire. Je sais d'où vous venez; je vous ai vue; retournez-y, et le plus tôt possible.

Elle le regardait toujours et croyait devenir folle. A la vérité, elle l'était en ce moment-là.

Il se sentait inexorable, de toute la force de ce regain d'amour qui, depuis quelque temps, couvait en lui.

Un éclair enflamma les yeux de la malheureuse. Elle comprit qu'elle n'entrerait plus dans cette maison où était son enfant; et, éperdument, à tue-tête, d'une voix suraiguë, prolongée, elle cria:

«Georges! Georges!» pour être entendue de lui, pour le revoir!...

--Tais-toi! Taisez-vous! dit le maître. Vous ne méritez plus votre enfant. C'est lui que vous avez indignement trompé: ce n'est pas moi! Moi, à côté, ce n'est rien. La femme, ça trahit quelquefois, dit-on! mais on dit que les mères ne trahissent pas! Vous, vous êtes une mère infidèle, entendez-vous, la mauvaise mère, la mère adultère! la mère fausse! Eh bien, vous ne l'aurez plus, cet enfant!... Vous l'aimez au fond? Vous ne l'aurez plus! Voilà le seul châtiment que je vous prépare: un divorce, qui vous prendra votre enfant. Il n'est plus qu'à moi, à moi seul, entendez-vous!

Il parlait d'une voix lourde, étranglée, pour ne pas éveiller le petit, mais il se soûlait de sa rage, et ne pouvant pas agir ni crier, il se dédommageait avec la violence des paroles; il les alourdissait des pesées sourdes de sa voix; il prenait goût à l'injure; il mâchait et buvait sa salive et sa vengeance.

--Allons, adieu! dit-il, partez! va-t'en!

Elle se mettait à comprendre tout le péril, et la nécessité absolue du mensonge. Que savait-il, après tout? De quel droit croyait-il qu'elle l'avait trompé? Il n'aurait pu l'affirmer, le prouver surtout? Elle pouvait bien avoir passé cette nuit à bord, innocemment et malgré elle. Le mensonge qu'elle avait préparé, d'où vient donc qu'elle ne le retrouvait pas?--Il le fallait pourtant, qu'elle sût mentir! C'était le seul salut, le sien, celui de l'enfant, qui mourrait sans elle... Mais le mensonge préparé ne se formulait plus en son esprit. La crainte la paralysait. Elle se sentait trembler toute. Sa voix se refusait... Elle n'avait jamais menti.

Alors, elle songea à ruser, par l'attitude au moins. Elle releva la tête et se redressa tout entière.

Un instinct de bête traquée s'était éveillé en elle. Est-ce que, en silence, on ne pourrait pas échapper?... On peut mentir avec le regard! Ses beaux yeux, elle le savait, disaient la clarté de son âme... Si elle pouvait encore lui montrer _cela_?... Elle trouverait plus tard les explications voulues... mais il fallait, d'abord, lui faire croire qu'il en existait de toutes simples... Qu'avait-elle à perdre à ce jeu?

Elle leva, sur ceux de son juge, des yeux de bête maligne, qu'une bête plus forte tient à l'arrêt. Et il la regarda, lui aussi, dans le regard.

Alors un drame silencieux se passa dans le mystère de ces regards qui se pénétraient.

Il plongeait dans les yeux d'Elise le trait perçant de son œil fiévreux, translucide, divinateur. Et ce qu'il vit lui fit plus de mal encore que tout le reste. Elle écarquillait les yeux pour faire croire qu'elle ouvrait, qu'elle étalait toute grande son âme. Sa volonté déterminée de mentir était, au fond de ces yeux-là, en lutte avec une invincible sincérité. Dans ce regard le faible commencement de mensonge qu'elle parvenait à créer ne parvenait à prendre ni consistance ni éclat. C'était une vapeur mal condensée, insuffisante, et là, derrière, était--dissimulée mais certaine--la faute!... En s'interposant entre elle et lui, ce voile si léger les rendait plus étrangers l'un à l'autre que des ennemis; et vue au travers, la vérité plus cruellement révélée que par un aveu apparaissait d'autant plus honteuse!

Une douloureuse jouissance le prit, de si bien voir, de la tenir ainsi vaincue, impuissante à mentir, à échapper à son étreinte et à sa clairvoyance, et il ne dit plus rien,--mais il mit dans ses yeux une plus vive acuité de pénétration. Elle se sentit fouillée au dedans, percée à jour, vue dans les replis, et, dérobant malgré elle ses yeux au regard du maître, c'est avec des paroles qu'elle répondit à l'accusation de ce regard; et,--comme si on l'eût accusée avec la voix,--elle cria, à plusieurs reprises, trahie par l'énergie même et par l'insistance de la négation:

--Ça n'est pas vrai! ça n'est pas vrai! ça n'est pas vrai!

Il se sentit cruel avec joie.

--Si vous aviez avoué, peut-être, dit-il, vous aurais-je pardonnée... Qui sait! Adieu!

Elle perdit la tête à ce mot, joua le tout pour le tout et se précipita à ses pieds, se traîna à genoux sur la large marche du perron en gémissant:

--Pardon! c'est vrai! pitié! pardon! si vous saviez!... Je ne suis pas si coupable!... Oh! par pitié! pardon! pardon! Au nom de notre enfant, pardonnez, pardonnez-moi!

Lui, une indifférence horrible l'envahit, un froid de mort traversa son cœur. Il se trouva tout étrange, tout changé! Et il dit seulement:

--Trop tard!

Et aussitôt, en silence, il referma la porte lourde, bien doucement, pour ne pas réveiller l'enfant.

XXVII

Elle reçut ce mot «Trop tard!» comme un coup de massue de plomb sur la nuque. Elle se releva avec effort.

Tout était détruit en elle. Elle s'en alla, comme assommée, endormie dans l'horreur d'un cauchemar, avec l'air terrible des somnambules, et, dans sa tête, cette seule idée qui sans relâche se répétait: «Je vais me noyer.» Puis elle prononça les mots eux-mêmes et elle allait, marmonnant à voix haute comme les fous: «Je vais me noyer... je vais me noyer...»

Pierre, de loin, la vit qui marchait ainsi, chancelante, trébuchante, ivre de sa douleur. Il revint, effaré.

--Qu'avez-vous?

Elle répondit d'une voix d'ombre:

--Je vais me noyer... je vais me noyer...

Elle était insensible...

--Expliquez-vous, par pitié!

Elle répétait obstinément:

--Je vais me noyer!

Il devina, interrogea d'un mot:

--Il est revenu?

Elle fit de la tête signe que oui.

Elle n'était plus qu'une machine. Il l'avait prise par le bras et la portait presque. Il la conduisit ainsi dans l'embarcation qui s'éloigna...

Elle y demeura assise, l'œil immobile, fixé tout droit sur une vision... Elle pensait:

«Georges! Georges! Oh! Georges!... Je vais me noyer!...» Rien de plus. Et pourtant elle songeait encore, avec l'instinct rusé de la folie lucide: «Au bord de la mer, ici, la mer n'est pas assez profonde... Le bateau me mène où il faut...»

Et quand le youyou accosta l'_Ibis_, et qu'il fallut passer de l'embarcation sur l'échelle du yacht, elle se releva toute droite, et glissant entre les mains qui se tenaient pour la retenir, elle se laissa choir dans l'eau, sous l'eau, profondément, comme rigide, comme déjà morte...

Pierre et l'un des marins la suivirent, la saisirent aux cheveux, la ramenèrent à bord.

Marcant n'avait rien vu. Il était monté près de Georges qui dormait toujours... et qu'il n'embrassait pas, de peur de le réveiller.

TROISIÈME PARTIE

I

A pleins bras, comme il eût porté une enfant, Pierre porta Elise jusque dans sa chambre. Déjà, sincèrement, sa résolution était prise. Son cœur, léger, était bon. «Ah! on la chassait?... Eh bien, il la garderait, lui! Elle était sienne, maintenant, sa maîtresse définitive et, qui sait! peut-être, un jour sa femme...»

Elle n'était pas évanouie. Pourtant le contact de l'eau à peine fraîche, en ce mois chaud, ne l'avait pas rendue à elle-même. C'était dans un délire confus qu'elle s'était jetée à la mer; et, sous l'eau, elle avait éprouvé, comme dans la fièvre, un bien-être mauvais! Elle avait eu non pas l'idée mais la sensation d'un enveloppement brusque dans la mort liquide, fatale, où ses douleurs étaient sûres d'étouffer. Ses douleurs, c'était elle-même. Elle se sentait donc, avec une joie étrange, ensevelie vivante, d'un seul coup... elle allait mourir... elle le voulait... et ne savait plus pourquoi... mais elle le voulait! Elle souffrait, ne voulait plus souffrir, et ne savait plus de quoi! Sa volonté, sa raison déjà avaient abandonné le monde des vivants et pourtant la vie physique était encore intégrale en elle. Elle n'eut pas même le temps de vouloir mécaniquement respirer. L'eau amère n'était pas même arrivée à sa bouche, quand elle se sentit saisie, arrêtée dans son élan inflexible vers la mort et l'oubli.

A ce moment elle voulut avancer plus loin dans la mort et pour cela crier: «Laissez-moi!» Elle ouvrit la bouche et but; elle se sentit étouffer. Tout le reste disparut pour elle aussitôt. Il n'y eut plus en elle de douleur autre que l'angoisse de l'asphyxie. La volonté de la nature se substitua, infinie, à toutes les raisons, toujours agissantes quoique oubliées, qu'elle avait de vouloir mourir--et la créature désira respirer. Et, lorsque, après une minute de cauchemar sous l'eau profonde, elle se sentit ramenée à l'air des vivants, alors elle s'abandonna dans les bras qui la sauvaient. Et tandis que Pierre la descendait, toute ruisselante dans sa chambre, il se sentait serré contre elle. Il s'y trompait. Ce n'était pas la maîtresse qui étreignait l'aimé. C'était une femme qui, obéissante à la nature physique, étreignait la vie retrouvée.

Instinctivement, le capitaine le suivait, ce que François, le valet de chambre, n'osa point faire. Pierre vit le capitaine passer devant lui et ouvrir les portes, puis s'éloigner en lui disant:

--Je vais revenir, monsieur Pierre!

Le vieux brave homme l'appelait souvent ainsi. Il l'avait connu tout petit.

Pierre, qui avait compris, attendait debout, avec son fardeau entre les bras, qui ruisselait comme lui d'eau marine.

Le capitaine revint aussitôt et jeta sur le parquet un matelas qu'il avait pris en hâte dans une chambre voisine. Et, agenouillé tout en développant le matelas, il expliquait:

--Il faudra tout à l'heure un lit bien sec et bien chaud... Ne vous effrayez pas, monsieur Pierre. Ce ne sera rien. La saison est bonne.

--C'est bien, merci, mon ami, dit Pierre, je ferai le thé moi-même et tout ce qu'il faut...

Le bon capitaine, de nouveau, sortit.

Pierre s'agenouilla à son tour près du matelas sur lequel il posa Elise, mais elle crispait ses bras autour de son cou, et il ne pouvait parvenir à lui faire lâcher prise. Elle rêvait maintenant qu'elle se noyait tout de bon, et elle s'accrochait à l'épaule du jeune homme qu'elle reconnaissait--bien qu'elle eût les yeux fermés.

--A présent, murmurait-elle dans une crise de délire, je n'ai plus que toi! plus que toi!

Il pensait que cela était vrai et qu'il ne faillirait pas à son devoir. Oui, elle pouvait compter sur lui, l'adorable créature. Oui, c'était maintenant par devoir en même temps que par passion, qu'il l'étreignait, attendri.

--Je n'ai plus que toi! répéta-t-elle.

Et aussitôt elle se mit à pousser des cris aigus, prolongés, des cris qui semblaient ceux d'une douleur sans âme, d'une douleur mal imitée. C'est qu'en effet, ils ne se rapportaient pas du tout à son malheur essentiel, à ses remords, à son désespoir, à son amour. C'était seulement la plainte du corps affolé, vide de conscience.

Il commença à la déshabiller. L'humidité des vêtements rendait la besogne difficile. Les agrafes ne glissaient plus, arrachaient l'étoffe. Elle se mit à s'agiter, à se débattre contre lui en criant: «Non! non!» mais d'une voix basse comme pour rendre inutile ce refus! Elle rejouait, en un délire que rien ne révélait à son amant, la scène de la veille, de ce moment où elle s'était abandonnée à lui, avec des résistances toujours plus défaillantes.

Et lui, ne savait plus où elle en était. La scène présente, aux émotions si aiguës, effaçait aisément de son esprit celle à laquelle il n'avait pas assisté: le retour et la colère du mari. Telle est l'insuffisance de la pensée: elle-même n'a pas le don d'ubiquité; elle ne voit les choses que par succession. Tout entier à cette Elise qui était là, à demi dévêtue, couchée et se débattant contre lui, il oubliait, dans cette réalité physique saisissante, la peine morale qui l'avait amenée à ce point de désordre.

Et puis il la désirait. Une heure auparavant, après les joies sans nom d'un premier abandon, elle lui avait dit: «Nous ne nous reverrons plus! plus jamais!» Et voici qu'après cette menace la destinée la lui rendait! De nouveau elle était là, enfermée seule avec lui, dans cette même chambre de bord, et elle le serrait dans ses bras, elle attachait ses mains à son cou, l'attirait à elle, puis, par saccades, le repoussait en criant: «Non! non!»

Il se répétait qu'elle était sienne, qu'il avait à l'avenir des droits véritables.

Maintenant, elle était nue, sous la lumière du jour qui entrait à pleine fenêtre. Il n'avait pu voir encore sa beauté ainsi révélée, entière, non pas même cette nuit passée...

L'eau de la mer la couvrait de luisants çà et là, pareils aux grains étincelants d'un beau marbre. Les cheveux, dénoués, ruisselaient épars autour de sa tête. La bonne odeur de l'eau salée prenait sur la chaleur vivante un charme extraordinaire. Le poète eut la sensation d'avoir là, toute à lui, d'avoir dérobé à la mer une de ses ondines, une de ses reines mystérieuses. Il eut un éblouissement, un vertige... Il jeta sur elle la souple étoffe de soie qui couvrait le lit et qui, s'affaissant, la moula aussitôt de ses plis infiniment légers. Il ne pouvait s'empêcher de voir tous ces détails, et vainement il se reprochait l'attention voluptueuse qu'il y mettait malgré lui. Il s'éloigna un peu alors, pour échapper à la vue attirante de cette beauté impérieuse et songea enfin à quitter ses habits trempés. Il y mit une hâte involontaire. Singulière?... Non; ne fallait-il pas qu'il revînt au plus tôt la soigner?... En un tour de main, il fut prêt, revêtu seulement d'une robe orientale, serrée d'une ceinture... Il prit la toute pareille pour Elise... en songeant qu'il faudrait lui acheter des vêtements au plus tôt; qu'elle n'avait rien à bord...

Il était rassuré sur les suites de l'accident. Le bain, dans cette saison, n'était pas inquiétant par lui-même. Rien autour de lui ne parlait de douleur; tout, au contraire, lui parlait de volupté, de joie, même et surtout ce beau corps de la malheureuse étendue là, sous la soie rose, comme endormie dans une paix délicieuse, et dont rien ne révélait au regard l'angoisse oubliée.

Il revint s'agenouiller près d'elle.

--Elise! murmura-t-il.

Sa voix parvint jusqu'à elle, à travers la brume infinie qui la séparait du monde réel.

--C'est moi, moi, Pierre, me reconnaissez-vous?

--Oui... dit-elle avec un prolongement câlin du mot.

Au ton caressant de cette réponse, se mêlait comme un commentaire ironique, mais venu de si loin qu'il était perdu! Cela pourtant signifiait: «Oui, je vous reconnais, ou plutôt je vous reconnaîtrais, si j'étais encore du monde où vous êtes. C'est vous ce Pierre qui m'a perdue, parce que nous nous sommes aimés. Puis... je vous reconnais bien... Vous ne pouvez plus rien pour moi!»

--Elise! répéta-t-il.

Elle souleva son bras nu, le mit autour du cou de Pierre. Ses yeux demeuraient fermés. Où était son âme?... Qui le dira? en route vers elle-même! Mais à coup sûr elle n'était pas entièrement présente.

Dans le mouvement qu'elle fit, l'étoffe glissa, montra toute sa poitrine... Il se sentit éperdu et la couvrit de baisers. Elle avait eu, la veille, les pudeurs hésitantes du premier abandon. Voici que tout la lui livrait tout entière et sans défense. Elle, dans les limbes d'une sorte de folie momentanée, répéta:

--Je n'ai plus que toi!... plus que toi!... plus que toi!...

Il ne prenait pas garde que le mot était répété chaque fois avec une intonation toute différente. La voix partie de la tendresse, montait par saccades vers l'ironie irritée... D'un brusque mouvement de main il arracha et jeta au loin l'étoffe dont il l'avait couverte.

Ce fut terrible!... Elle éprouva comme une brûlure de honte qui courut en frissons sur tout son corps, de la tête aux pieds, et elle se trouva debout, nue, à demi détournée de lui, voilée un peu de ses mains, hautaine, désespérée et forte--debout, en pleine conscience... Son âme brusquement lui était revenue, avec le souvenir, la douleur, la pudeur, la colère et le mépris!

Et le démon qui, à ce moment, s'était emparé de Pierre, cria en lui: «Elle est belle!» Il eut l'envie diabolique de la ressaisir... Et cela fut visible. Au mouvement imperceptible qu'il fit en avant, elle bondit vers la robe qu'il avait apportée pour elle et qu'il avait jetée au pied du lit. Elle l'enroula autour de son corps et, s'asseyant sur ce lit dont elle arrachait au hasard la couverture, les draps, pour s'en faire des voiles plus épais.

--Sortez! commanda-t-elle. Je vous jure que, maintenant, vous me faites horreur à tout jamais... Jamais! non, jamais! je ne pourrai plus vous revoir! Vous me faites vraiment horreur! Vous n'avez pas respecté mon désespoir!

En parlant de son désespoir, elle en vit le fond. L'idée de son enfant reprit en elle toute la place, et les larmes jaillirent de ses yeux... Elle cacha sa tête dans les coussins et pleura longuement.

Pierre sentit qu'elle lui était reprise par quelque chose de plus puissant que lui. Et pénétré d'une douleur sincère, aimante, il s'agenouilla devant elle et posa son front près d'elle... Elle ne le vit pas mais elle sentit tout à coup qu'il effleurait ses pieds d'un baiser chaste.

--C'est atroce, tout cela! dit-il. Vous êtes une martyre et je vous vénère. Vous êtes une victime... ma victime... et je vous aime! Vous avez une âme sainte!... Ecoutez-moi, ma bien-aimée. Tout n'est pas perdu... Tout cela n'est pas un jeu... Le mal que l'amour a fait, l'amour peut le défaire... Ecoutez-moi, Elise... Les choses s'arrangeront. Je ferai tout pour cela... Il y a le divorce... Il faut absolument qu'il soit prononcé pour une cause tout autre que la vraie--et alors, si vous daignez y consentir, nous nous marierons!

Pour toute réponse elle sanglota:

--Georges! mon Georges!...

--Elise! cria Pierre.