L'homme tout nu

Part 9

Chapter 93,851 wordsPublic domain

Vous pensez que de pareils dires, si différents de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans épouvanter étrangement les dévotieuses personnes qui se trouvaient là. Comme un jeune bois taillis sous un coup de rafale, toutes les têtes, bouches bées, se renversèrent dans un pêle-mêle de bras levés; les camaldules eux-mêmes, opinant que le diable fût dans le puits, n’hésitèrent pas à prendre la fuite; mais le pied de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là,--tant leur hâte fut grande,--ils tombèrent les uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles; il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo, il ne put garder, quoique resté debout, la contenance qui sied à un homme d’Église en face des plus grands périls; on l’eût dit pris de fièvre, tant il tremblait de ses membres; il montrait une face blême comme un qui est trépassé depuis deux jours; même sa trogne eût pâli, si une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant de la vision qu’il avait eue, il se persuadait que ceci était un nouveau tour de Luciabel; sans doute tous les démons de l’enfer allaient sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille sort la mousse d’un vin.

Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et furieuse:

--Oui, je vous le dis, des menteurs et des assassins. Qu’avez-vous fait de la mère? Elle hurle comme une louve à l’attache dans le silence des nuits; et votre sommeil sans remords est si lourd, ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous éveille pas. Qu’avez-vous fait du père? depuis dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les racines des arbres, n’ayant pour compagnon qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. Mais voici que votre forfait sera dévoilé, comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, ne peux mentir, je parle du fond du puits et dis la vérité!

Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial croyaient que la voûte du firmament allait s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux s’entr’ouvrir la terre; car il n’était pas possible que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses dignes serviteurs, sans manifester sa colère par quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu ne point savoir son «pater» pour ne point le dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais, au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un homme de sens, peu à peu reprenait courage; «cette voix, pensait-il, est d’un homme, non d’un diable»; quelque facétieux hérétique avait dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons camaldules; ce qu’il y avait à faire de plus opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes les dalles de la margelle; vu que les plus résolus bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus, cessent tôt de discourir.

--Mes frères! cria l’abbé du ton dont un chef militaire harangue son armée, que ce soit Satan ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame, vous ne laisserez point sans châtiment une si grande offense. Sus au puits! descellez les pierres! comblez le trou d’où sort la voix maudite!

Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de métier, les colons--car la peur aisément se mue en rage--et certainement, pour prix de ses franches paroles, le diseur de vérité allait être rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous les pavés d’un piège.

Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les pierres, un homme saignant des bras, des mains, des jambes,--pour s’être hissé le long des murailles,--surgit hors du puits dans une grande clameur, et, debout, les pieds sur la margelle, nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait la foule d’un tel air qu’elle recula comme devant l’apparition d’un archange.

--Bêtes brutes! cria-t-il parlant au peuple, êtes-vous donc des chiens que des renards instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne saurait tromper? Ce que sont ces hommes, je vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour qui moissonnez-vous, paysans? Pour qui commercez-vous, bourgeois? Pour qui travaillez-vous, artisans? Pour eux, non pour vous. Que possédez-vous qui ne leur appartienne? Votre pain, ils le volent; votre argent, ils le mendient; vos filles et vos femmes, ils les caressent; vous baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules! Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant guère, afin qu’ils se prélassent dans leur fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui l’on porte des offrandes! Pour ce qui est de leurs oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les méprise, ces menteuses aux mains salies de lucre, aux bouches graisseuses de victuailles; et mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient en joignant leurs griffes, avec des gueules puantes encore de viandes mâchées!

Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent discours.

--Point de quartier! hurla-t-il, la sainte abbaye ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout le sang du réprouvé!

Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui s’acharnerait un peuple de vautours; et il songeait, en proie à cette foule, que les gens sont peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent point.

Mais, parmi tout le tumulte:

--Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous bien de lui faire du mal.

Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, la face fraîche comme une rose sous la cuculle de lin; comme nul n’ignorait à quel point, pour sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent leur besogne, demandant: «Quoi?» de l’œil et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.

--Achevez! s’écria Bénignus Spagnuolo, de qui la fureur ne s’était point calmée.

Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart:

--Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou soit épargné.

--Eh! pourquoi, je te prie? interrogea l’abbé, s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu?...

--J’entendis, certes, mais entendre n’empêche pas de voir.

--Eh bien! tu vis un homme tout nu!

--Justement! dit le moinillon en éclatant de rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche.

--Que peut faire cela?

--Ah! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr que, si on le maltraite, je vous en garderai une longue rancune; même il se pourrait bien que j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria d’une visite.

Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo, car, baissant la tête et d’un air gracieux:

--Non, non, n’y va pas! dit-il, je ferai à ton gré, bien qu’il m’en coûte fort.

Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il avait réfléchi; qu’une inspiration de l’Esprit Saint était descendue en lui; que Dieu ne voulait pas la mort du pire pécheur, que le mieux était de laisser aller ce malheureux; abandonnant au ciel, qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance. En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction d’échapper à un tel péril, et, craignant que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui vint--ce fut une fâcheuse idée--de remercier le joli moine auquel il devait son salut.

--Beau fils, dit-il...

Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand qui hume une caille grasse, cuite à point sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait même dans l’ombre: «Il y a une rose ici», l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une femme sous la cuculle du moinillon.

--Beau fils? reprit-il, non pas, mais, plutôt, belle...

Il s’interrompit encore, songeant que c’en était fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon par une imprudente franchise. Mais il se souvint du serment juré devant les dames!

--Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant de chœur pour dire la messe d’amour!

L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que toute sa trogne lui avait coulé sur la face! A la vérité le cas était grave; la présence dénoncée, en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien dodue de la gorge et des reins, avait de quoi nuire à la belle renommée des camaldules et de leur digne prieur; déjà des curieux s’approchaient, observant le joli moinillon, qui, fort troublé, tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait sous le froc ses pieds nus, trop petits.

--Mes frères! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant à son troupeau de moines, point de grâce pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges! Emportez-le dans la salle du chapitre afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité de ses crimes!

Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers le cloître par les obéissants camaldules; et, derrière eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous pas que l’abbé fit preuve en cette occasion d’une très grande sagesse? Il arrive souvent que les coupables, dans l’intention de se justifier, ou par inspiration diabolique, disent des paroles qui ne sauraient être entendues de tous sans scandale; au surplus, le vénérable Bénignus Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de haute et basse justice, n’avait que faire d’être aidé par des vilains pour venger l’honneur de la communauté; il se trouvait dans l’abbaye une chambre de torture qui laissait peu de chose à désirer; et, pour ce qui était des bourreaux, on n’en chômerait point.

CHAPITRE VII

CE QUI TOMBE DE L’ARBRE

Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers les monts dont les cimes luisaient encore blanches de neige sur une bande d’azur, ceux qui faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils étaient grandement las des jambes, et, dans leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné depuis le matin, sans prendre aucun repos et sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa libre jeunesse, avait fait de bien autres courses sur les pentes roides des vals et les pierrailles des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos encore, marchant devant les autres en une régulière ondulation de sa fourrure qui lui glissait, eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait; il ne savait qui pesait le plus, de la bosse qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait par devant, les jugeant toutes deux singulièrement incommodes. Mariotte se sentait les membres rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en bois de cornouiller; pour ce qui était de la damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé en deux, que le vent pousse et qui va choir.

Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel chemin suivre; même connaissant la bonne voie, ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis l’ours, à bout de forces.

--Hélas! dit Hughette, je ne saurais me soutenir davantage; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude.

--Ouf! geignit Pistoletta en tombant sur le bon Francolin qui complaisamment s’était couché et dont le pelage fut une très molle couche où son maître, à peine étendu, ronfla.

Mariotte, comme une qui n’est point habituée aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse pleine d’herbes et de pierres; seulement, elle tira de son corsage quelque chose de blanc, qui avait l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de ses lèvres?

Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre, ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour une personne qui jamais ne sortit, sinon bien accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se coucha jamais sans avoir regardé sous son lit, c’était une chose terrible de se trouver seule de la sorte,--eh! oui, seule, les dormeurs sont absents,--dans ce lieu vaste couvert de ténèbres. Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche, n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient de la nuit plus épaisse; il sortait de cet amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, qui menaçait; si les mauvais enchanteurs dont parlent les Chansons existaient en effet, c’était dans de telles demeures, méchantes comme eux, qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la plaine, remuant sous le vent des murmures que déchirait le cri de quelque orfraie; certes des bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, rôdaient à travers les basses branches, rampaient vers les lisières; des yeux horribles, en un grincement de dents affamées, allaient s’allumer peut-être hors de ces ombres, là-bas! Tout à coup Hughette faillit pâmer dans un frisson: elle avait vu, sous un rayon de lune, des formes, non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du plus proche hallier, avec une lueur dure au front, et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut appeler, réveiller ses compagnons; elle n’avait pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des gens des troncs d’arbres, courbés par la brise et mouvant, comme des bras, leurs branches. Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en péril, dont elle faisait la quête. Ah! qu’était-il advenu de lui? le rejoindrait-elle avant qu’on l’eût mis à mal? Sans doute, jeune comme elle était, elle avait bien peu de force, et si elle avait voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, c’eût été le combat d’une alouette contre une bande de gerfauts: n’importe, pour défendre Pierre le Véridique, elle se connaissait capable des plus hasardeuses bravoures; et, s’imaginant qu’il était là devant elle, en proie à de méchants ennemis, elle tendait ses frêles petits bras, qu’elle jugeait terribles...

Elle eut peine à retenir un cri! Sur sa main tendue elle avait senti comme une large goutte, de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct le bras et baissant la tête vers la place mouillée, elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui fluait en un filet mince. Une autre goutte lui tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle coula; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres! et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour d’elle, ces mystérieuses larmes; mais, sous un rayon de lune glissé d’entre les nuages:

--Douce mère de Dieu! c’est du sang! s’écria-t-elle.

Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, accoururent; la fille et le bouffon demandant: «Qu’arrive-t-il? Pourquoi clamez-vous, beau sire?» et l’ours en des grognements le demandant aussi.

Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait dans la lueur nocturne!

C’était un pendu balancé par le vent; à côté de lui, perché sur une branche, un corbeau attendait.

--L’Homme tout nu! gémit la Mariotte. Aïe! le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte?

La damoiselle des Perleries, entendant cela, se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir d’oiseau.

Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse de l’arbre.

--Par le pied-bot du Malin! c’est Pierre le Véridique, en effet.

--Hi! hi! penses-tu qu’il est mort? demanda Mariotte.

--Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne grouille guère; il se peut qu’il vive encore, étant pendu non par le col, mais par les aisselles au moyen d’une bonne corde nouée en haut de l’arbre.

--Est-il donc des gens assez méchants pour faire du mal à un homme aussi bien fait! Ah! Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.

--C’est que la corde tendue par le poids du corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous le sauverons.

--Sauve-le, mignot de mon cœur!

Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les bras ouverts; Mariotte comprit qu’il voulait grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac, une telle rondeur, quand elle n’est point médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi se repentir que la nature l’eût fait semblable au poète Œsopus; vu que, par l’empêchement de sa bosse, il ne put embrasser le tronc.

--Donne-moi le couteau! dit la Mariotte. Ce que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide. Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers les branches pour dénicher des oiseaux qui ne valaient pas celui-ci.

Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, d’une fort agréable façon, elle ne laissa point d’accoler l’arbre; d’abord, elle s’éleva sans trop de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée; hélas! après deux ou trois efforts, elle retomba glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme une désespérée.

--Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre.

--Eh! nous n’avons ici pas plus de hache que d’échelle.

--Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines; ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu réconcilié.

--Hâtons-nous donc! dit-elle.

Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment:

--Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon, car c’est par eux que je fus condamné, pour n’avoir point menti, à rester branché dans cet arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La voix s’éteignit comme celle d’un homme qui retombe en défaillance.

Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non sans quelque juron.

--Quoi! faudra-t-il laisser périr ce jeune seigneur si fidèle à son serment?

En effet, tout espoir semblait perdu; il était bien probable que si l’Homme tout nu disait la vérité désormais, ce serait dans l’autre monde.

Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, grogna doucement, comme un ours qui voudrait qu’on fît attention à lui.

--Quoi donc, mon fils? demanda le bouffon.

L’animal dodelina de la tête, pour répondre «tu vas voir», s’approcha du peuplier, se dressa sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans l’écorce, commença de grimper aussi facilement qu’une coccinelle à un fétu. «Va, va, joli damoisel! je te baiserai le museau si tu débranches l’Homme tout nu,» disait Mariotte, tapant des mains; et Pistoletta disait: «Ah! les bonnes noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril Pierre le Véridique!» Mais l’excellent ours n’avait pas besoin de tels encouragements, étant une bête désintéressée, qui faisait le bien pour le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt achevé, la tête entre les branches, de couper avec ses dents la corde. «Aïe! le beau seigneur se rompra quelque membre, en tombant de si haut!» pensait Mariotte, qui eût été fort marrie apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas été sauvé tout entier. Francolin réussit avec beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir! A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, commençait-il de glisser entre les feuillages, que l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, se cramponna, des doigts, aux rudes poils; et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses feuilles sous la lune, comme se réjouissant de ne plus être une potence. Une noirceur tacha le ciel, c’était le corbeau, s’envolant.

Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en signe de satisfaction; même, qu’il fût tout nu, ne lui aurait pas semblé un empêchement aux caresses; mais la damoiselle des Perleries, ayant peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie entre le seigneur et la fille servante; elle n’aurait pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne songeait point à cela! Tout entière, elle était occupée par le contentement de voir détaché de l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta l’eut assurée, ayant tâté le corps, que Pierre le Véridique n’était point dangereusement navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits rires fous qui montraient bien à quel point elle était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi qu’elle avait promis; Francolin paraissait prendre beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant conscience de les avoir bien méritées.

CHAPITRE VIII

BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS

A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être assez inquiet encore. Loin de toute habitation, sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope et qui, même reprenant pensée, serait trop faible pour marcher un seul pas? De le porter,--l’eussent-ils pu, eux fatigués,--jusqu’au château de Romanin, il ne pouvait être question; vu que les seigneurs et les dames, courroucés contre le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter cruellement. De sorte que le bouffon, pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre; avec de petits coups sur sa bosse comme s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse idée:

--Eh! eh! nous sommes en une terrible malencontre, disait-il, et je ne sais point qui nous en tirera.

--Par la Mort-Satan, ce sera moi! clama une voix rauque dans un grincement de ferrailles, tandis que, se dressant du fossé où sommeilla Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient sous la lune comme des peaux de couleuvres.

Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils portaient des frocs de moines, que soulevait le vent.