Part 10
Qui fut bien effrayée? la damoiselle Hughette des Perleries; certainement, c’étaient là des turlupins qui les guettaient depuis longtemps peut-être; elle se souvenait des formes vagues avec une lueur de métal au front, qu’elle avait cru voir naguère à la lisière du bois; et elle n’aurait pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait qu’une oiselle, voletante sur les branches, n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.
Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que peu de surprise.
--Bon! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée qui sort de dessous terre?
--Pour t’accoler, la fille!
--Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal aussi?
--Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait? dit Ogier en un grand rire; car, enfin, la Mariotte a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier quelques-uns.
--Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces frocs sur le dos? Êtes-vous donc entrés dans quelque cloître pour y faire pénitence?
--Non point, répondit Crokesos; seulement, depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de nuit et de jour, à travers monts et plaines, des hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons volontiers en religieux, afin d’imposer le respect à ces incommodes gens d’armes.
--Voilà qui est bien imaginé.
--Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, dit Crokesos, je ne manque jamais de leur donner ma bénédiction.
--Moi de même, dit Musehault.
--Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon, une sainte relique, que je pris à la mâchoire d’un loup.
--C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons compagnons?
Crokesos répondit:
--D’un coup de poing je lui romps la tête, avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se plaindre.
Et Pincedès:
--Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie.
Et Musehault:
--Je le saigne d’une entaille au cou, puis, tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un petit air de flûte.
--Vous êtes dignes de m’avoir pour chef! s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi, Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu?
--Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable sourire.
Pensez que la demoiselle des Perleries fut épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se demandait, non sans frissonner, si ces monstres n’auraient point envie de manger l’Homme tout nu; d’autant que là, couché sur les herbes, il était si blanc de peau et si délicatement gras.
Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée:
--Sire, nous perdons temps. Est-il véritable que vous vouliez nous venir en aide?
--Que ce fût notre intention d’abord, je ne l’oserais dire; peu de gens ont été autant que vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune gentilhomme que votre ours débranchait, disposez de moi pour son service; si je n’étais au monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux qu’il est, et il me plaît d’être généreux envers qui m’égale.
--La courtoisie est ton seul défaut! grogna Cabot-Chacal.
--Elle est ma plus haute gloire! C’est elle qui me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en rêve, par le divin preux Roland.
--Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite sûre où transporter le blessé et lui donner des soins?
--Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier à Musehault. Il s’entend en médecine comme les plus savants mires, et, de se promener dans les bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu de l’homme ici couché?
--Par saint Côme et saint Damien, qui sont les patrons de la médecine, il n’a point tant de mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, il reste encore étourdi; dès qu’on lui aura fait boire cinq ou six tasses de bon vin épicé...
--Oh! la belle ordonnance qui ne déplairait pas à un homme sain.
--Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous l’Homme tout nu?
--Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour! répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial. Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles? Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de marbres rares ni de bois précieux; car c’est, dans un val des Alpines, une souterraine caverne; mais elle a ceci d’admirable que nul curieux n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les choses, c’est un palais, puisque j’y loge.
--A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, ce palais... souterrain?
--En moins d’une heure nous y serons arrivés.
--Hâtons-nous donc, je vous supplie.
--Oh! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons ne déplaisaient point trop depuis qu’ils montraient de bonnes intentions à l’égard de Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants, se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un soupir.
Mais comme on allait se mettre en route:
--J’opine, dit Musehault, non sans la gravité séante à un docte personnage, qu’il serait bon de vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son sérieux, une prude personne comme est la Mariotte, n’accepterait pas de voyager avec un damoisel aussi peu habillé.
Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante! Mais qui eût été là eût vu la demoiselle des Perleries rougir étrangement. Quoi! n’avait-elle point pris garde, jusqu’à ce moment, que le chevalier fût sans habits? Si fait; seulement, à cause de son innocence, elle n’y avait trouvé aucun mal; elle était ingénue à tel point, que sa pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être avertie.
--Ce vous est une belle occasion, s’écria la Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui ses chausses, Musehault!
--Eh! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu de Dieu, jouant avec Pincedès.
--Rendez-lui sa cotte, Crokesos!
--Je la donnai à une devineresse d’Égypte pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui fut que je serai pendu: une si facile prophétie ne valait pas un si bel habit.
--Rends-lui ses estiviaux, Pincedès!
--Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la sauce cameline; le droit, en une gelinotte cuite au four et farcie d’olives.
--Rends-lui son surcot, Ogier!
--Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope! Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont nous te fîmes don?
Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.
--Bon! qui pourrait dire ce que j’en fis? Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une chemise de jouvenceau?
--Oh! que non, tu n’aurais garde. Mais qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans ta gorge?
Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont un bout dépassait, et déploya toute une chemise, bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la chambre des dames; peut-être c’était cette blancheur dont Mariotte naguère, non sans l’avoir baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille fut grandement penaude d’être ainsi trouvée menteuse! Quant à la damoiselle Hughette, encore qu’elle ne comprît point ni comment ni pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait se trouver dans le corsage de Mariotte, elle en éprouva quelque dépit et se repentit fort d’avoir conduit cette fille servante à la quête du chevalier.
Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, on se mit en marche silencieusement, sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. Le cortège n’eût pas manqué d’étonner quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est pas accoutumé de voir une troupe formée d’un ours qui va devant, de cinq moines autour d’un endormi qui semble un cadavre, et d’un petit bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter ses clochettes entre une grosse fille à la noire tignasse et un jeune page de chasse, mince comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce chemin. Il y avait sur toute la campagne une grande paix qui sommeille. Seulement, dans un buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment qu’on eût dit une cascatelle de perles, s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où Musehault ramageait pour charmer les ennuis du voyage, et le rossignol, de branche en branche, sautillant et voletant, mariait sa musique à l’autre chanson, croyant suivre une oiselle.
CHAPITRE IX
FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE
La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore--car il se pouvait que Pierre le Véridique fût plus malade qu’on ne disait--ne laissait pas de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu qui, par une heureuse aventure, serait bientôt en sûreté. Elle se voyait,--inconnue de tous grâce à son habit de garçon,--donnant des soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait, l’aidant de la main ou de l’épaule offerte quand il ferait ses premiers pas sur les pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué et aussi assidu? A cette idée que Pierre le Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette se sentait le cœur doucement remué; et, la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau.
Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait, il ne laissait pas de songer, la bouche et les yeux clos; il avait fort bien ouï qu’on le portait dans un lieu où n’auraient garde de le chercher les seigneurs irrités et les barbares moines; il s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, sa peau, à laquelle il tenait fort comme il est naturel à tout homme.
Les choses allant ainsi, le cortège continuant de marcher vers la proche retraite:
--Par le diable au prône! gronda Ogier-Pompée.
--Hein? qu’est-ce? quoi? qu’arrive-t-il? dirent les autres en tumulte.
Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, le rossignol s’envola.
--Il arrive que vous êtes sourds comme des pots de bronze, si vous n’entendez point des pas derrière ce rideau d’arbres!
Il n’avait point fini de parler qu’un gros de gens d’armes débusqua de la lisière; comme c’était,--on ne s’y pouvait méprendre,--des archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins, les Mauvais-Garçons se seraient bien passés d’une telle rencontre. «Perdus! fuyons! trop tard! courons sus! Aïe! ils sont vingt!» telles furent les paroles jetées à la fois. Et la damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre le Véridique qu’on avait laissé choir à terre, pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à cette aventure, sinon que le chevalier ne serait pas mis en sûreté dans la caverne; cela suffisait bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on peut imaginer.
Cependant le chef des archers, s’approchant:
--Voilà, ce me semble, des gens qui font une étrange besogne! Je pense qu’il serait à propos de les conduire, non sans les avoir liés de cordes, à la plus prochaine prison.
--Hélas! gémit Hughette.
Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point de ceux qui se laissent prendre aisément; où ils ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume de s’en fier à la ruse. Avant que les archers eussent pu voir clairement à quels personnages ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux yeux leurs capuches; et, parlant le premier:
--Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande à Dieu! dit Ogier-Pompée, d’une voix si pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce nous est une belle chance de vous rencontrer sur ce chemin, car nous avions grand’peur de nous être égarés.
Les archers furent grandement étonnés de voir ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour des routiers, détrousseurs de passants.
--Eh! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, à telle heure de nuit?
--Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, sise, comme chacun sait, dans un vallon des Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré des mauvais esprits qui maléficient les hommes.
--Par la Passion-Jésus! c’est une singulière façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie d’un ours! Et, s’il vous plaît, qui est cet homme couché sur la terre?
--Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre l’âme! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause de lui, justement, que nous cheminons vers la bienheureuse Marcellane.
--Vous moquez-vous? dit l’archer.
--Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, de bafouer d’honnêtes hommes de guerre, tels que vous paraissez être. Apprenez que cet animal n’est pas un ours, comme il semblerait au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même.
--Le diable! crièrent les archers, non sans quelques pas en arrière.
--Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, habite non loin de Romanin, dans une antique tour, avec son bouffon, son page de chasse et une fille servante; car il n’a point grande richesse, s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier soir, se sentant près de trépasser, il nous fit appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en ses derniers instants, pour présider à ses funérailles. Or, comme je recevais sa confession, la chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même qui avait pris la forme d’un ours!
Les archers se signèrent.
--Il venait nous disputer l’âme du moribond, pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui ordonnant de se retirer, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; entre temps, nous l’aspergions d’eau bénite. Hélas! il résista à tous nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. Alors le malade, craignant pour son salut éternel, eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être transporté, pour y mourir, en la chapelle de sainte Marcellane qui vint de Palestine avec Marthe et Lazare; certainement le diable n’oserait pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, dès qu’il aura vu l’image sainte dont se décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur ici couché montera droit au ciel.
A regarder les archers, vous auriez été surpris de voir des hommes d’armes montrer une telle épouvante! Tremblants de la tête, les genoux se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point se laisser choir.
Le religieux poursuivit:
--Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait que vous prissiez la peine de nous escorter jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est facile d’errer; et les chemins ne sont point sûrs à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent à l’effet de dépouiller les voyageurs.
Que si les archers avaient eu la moindre intention de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane,--de quoi je n’oserais jurer,--ils en eussent été bien dissuadés par le grognement dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière, et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta la campagne! Cette rauque clameur, qui venait à propos--l’ours avait choisi son moment, comme eût fait une personne--témoignait au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en effet; les servants du viguier d’Avignon, sans réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du succès de leur stratagème, ni à la damoiselle Hughette des Perleries; elle songeait que la route serait libre et le chevalier hors de péril.
Mais, tout à coup:
--Bonnes gens, on se raille de vous! cria une voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable, et ceux que vous prenez pour des moines sont des routiers voleurs et meurtriers de gens! Ce m’est une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le Véridique par la volonté des dames!
Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison enfin, et debout sur la route, dans sa chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent, arrachant les fausses capuches, déchirant les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans prendre haleine:
--Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles; Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang, sur le ventre des cadavres; Cabot-Chacal, gourmand de viande humaine; Musehault, qui mit le feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée, qui vola dans la ville de Laon le coffre communal tout retentissant de monnaies bourgeoises!
--Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les sur vos épaules pour les porter jusqu’à la prison! hurlait le chef des archers parlant à ses compagnons; car, d’avoir été dupé, le mettait en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu? demanda-t-il au sire de Pierrefeu.
--Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, mais un homme que les moines de Saint-Gorgon pendirent par les aisselles au plus haut peuplier du chemin.
--C’est donc que tu méritas ce supplice par quelque vol ou quelque meurtre. A la prison, avec les autres!
Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, fut hissé sur un dos d’homme d’armes--tel un coffre sur une mule--tandis que la damoiselle Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes sur l’herbe et les fleurs de la route; celles-ci crurent que c’était déjà la rosée du matin.
CHAPITRE X
LA DAME AZALAÏS
Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle par la magie de quelque nécromant, ce n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette caille; tant elle était, de tout son corps, mignonne et en bon point. Mais un tel change eût été le plus fâcheux du monde: vu que, volatile devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse ni aussi doucement fondante sous la dent d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle, en vérité, n’eût valu celui de la considérer, ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de samit emperlé ou un chaperon de fleurs; c’était, au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet (mais une coiffe naturelle de jolis cheveux frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours, (mais une chemise dont la toile était si fine qu’on aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une libellule); et croyez qu’il y avait, derrière cette transparence, de bien plus belles choses: une gorge pareille à une double pomme de neige, un ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion d’en caresser de telles. Ainsi habillée,--je dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux,--la dame Azalaïs était assise, non loin d’un lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait, entre des pâtés de venaison, de-ci, et une assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à point et parée de ses plumes. Une bonne odeur montait des victuailles, un autre arome, meilleur, sortait du corps de la dame; de sorte que, convié à un double festin par le parfum des viandes et le parfum des chairs, quiconque fût venu là n’aurait donné aucune attention à l’air nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune.
Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire à son mari, vavasseur d’Avignon; d’autant que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il n’avait rien en lui qui pût faire se départir une personne un peu délicate de la répulsion bien légitime qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni qui baiserait la belle femme! Par une adroite ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain neveu, parti dix ans en croisade, et dont il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi ne songeait guère la dame Azalaïs; être battue, le lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle eût été caressée la veille; toute sa pensée allait vers son ami par amour, auquel elle avait mandé, que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.
A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes; il n’était point de noble race, étant le fils d’un meunier. Mais la coutume de porter des sacs de farine lui avait parfaitement renforci les membres; on n’aurait point trouvé dans tout le pays de Provence un garçon mieux capable que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises et sans nul ménagement, une dame sans jupons, entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, de sa nature, était peu encline à se laisser ravir par les courtois hommages et les précieuses galantises dont se piquent les nobles hommes et les clercs; il lui fallait, pour être contente, qu’elle eût lieu de l’être en effet; si elle en avait su l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse qui dit un jour, au grand scandale de toutes les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien s’il ne vaut au moins son cheval.