L'homme tout nu

Part 8

Chapter 83,900 wordsPublic domain

Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, la jolie? parce qu’on lui avait refusé un annelet de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une coquille rose, ou parce que sa colombe familière fut déplumée sous la serre et le bec de quelque émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière? Eh! non; mais parce qu’on avait emporté avec beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement devant les Dames. «Ah! disait-elle, où peut-il être maintenant? Qui sait s’ils ne l’ont point mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et de rats, ou navré à mort, les méchants?» En même temps elle se faisait des reproches: elle avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la chaire de justice, de le mener le long de l’escalier tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé par surprise et trahison; en bas, dans la vaste salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé, brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle; elle pleurait plus amèrement quand lui venait cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque aussi cruel: dans l’ombre, en montant les marches, elle avait dit au chevalier, par jeu ou par instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer serviteur; à présent, si, vivant encore, il songeait à elle, il devait se la figurer telle qu’elle s’était mentie; et, encore que l’on soit peu coquette, ce n’est pas un médiocre ennui que d’être laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et pour une autre que, naïve comme elle était, elle ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle Hughette des Perleries se sentait plus désespérée que personne qui vécût; elle n’aurait pas manqué, ayant l’audace des enfants, de faire la quête, sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu,--ardente à lui porter secours, et à le détromper du mensonge dont elle avait un cuisant remords,--si la comtesse Phanette, grandement irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour dans cette chambre haute.

Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque surprise.

Sous une noire poussée, le vélin d’un des carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement, et le chef d’un ours apparut, terrible, avec des yeux de sang, les dents nues sous la babine troussée, et la langue pendante.

Mais la dolente personne ne se montra point étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans l’élargissement du carreau crevé; s’étant levée avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, elle la prit toute poilue entre ses mains fluettes, la chatouilla des doigts; vous eussiez juré de petites souris roses furetant dans des broussailles.

--Eh! te voilà, mignon! dit-elle; es-tu donc léger comme les oiseaux qui volent? ou si, pour monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des ongles aux ressauts de la pierre et aux branches du rosier grimpant?

Elle avait à peine fini de dire, que toute la croisée se rompit en éclats sous un plus rude effort de la bête; et dans la chambre roulèrent, après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une qui était un grand ours brun des Alpines, et un petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap écarlate.

Le nain fut tôt debout.

--Par la nicquenoque de saint Guodegrin! j’ai failli me rompre les os, dit-il en rajustant son bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des clochettes; c’eût été grand dommage si, dans la chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée entre les épaules. Mais quoi! les portes du château étant closes à cause de l’heure matinale, les moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, damoiselle; il est fort heureux que Francolin, qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de me cramponner aux poils de son échine, tandis qu’il se hissait le long des murailles feuillues. Ah! le joli garçon! Tiens pour certain, mignot, que j’irai te cueillir en récompense des mûres des bois, dont tu te montres si friand, et des avelines vertes; mais j’en briserai les coques pour que tu ne risques point de t’ébrécher les dents.

En même temps, le bouffon de Romanin caressait, derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier, qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient ronronnant de sa tête baissée et par des clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune aux dardières, il ne gardait point rancune aux gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé, d’une bisaiguë, la chair; il s’accoutuma très vite à vivre parmi les hommes sans leur nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles ou d’autres tours en échange de quelque bon morceau; il avait même des câlineries remarquables pour les dames et les chambrières du château, se frottait contre elles, volontiers, relevait quelquefois, par jeu, du bout de son museau, le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de comprendre,--et de fait, il le comprenait sans doute,--répondant en des grognements tendres. Une seule chose mettait Francolin en colère: il ne pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un l’appelât «Vilaine bête!» Probablement il se croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise lui jetait ces paroles, il ne se connaissait plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement et de morsure! Mais, lui connaissant cette susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le cajolant au contraire de toutes sortes de jolis mots, comme: «Viens ici, mon petit œil! ouvrez votre bec, roitelet!» ou encore: «Ah! qu’il est bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau?» Au moyen de ces concessions, on obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les allées du verger, les garçonnets et les garcettes se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs pieds nus.

Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant le bossu:

--Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à me faire connaître?

--Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec plaisir?

--Ah! si tu en sais, parle vite!

Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi qu’une dévote vers une image de saint, mais les baissant, non les haussant, tant Pistoletta était petit de taille.

Il ne put s’empêcher de sourire à cause de cette ferveur; ce dont la damoiselle se montra un peu décontenancée; car elle sentait bien, pour ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie à montrer tant de zèle à l’endroit d’un jeune homme de belle mine, une seule fois aperçu.

--Eh! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de rougir, damoiselle; il n’y a point de mal à éprouver de la charité pour un personnage comme est celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon amitié par son attitude altière et par son franc parler; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de Francolin.

L’animal ne montra point de jalousie en entendant cela, et s’il grogna, ce fut très doucement, comme un ours qui approuve.

--Eh bien! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.

--J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que je les ai, je les donne. Un peu avant le jour, comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller vers la ruchée où nous faisons de coutume notre premier repas,--car Francolin n’est pas moins gourmand de miel que friand de mûres!--je vis venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme une à qui est arrivé un grand malheur. «Bon! n’est-ce pas Mariotte?» pensai-je.

--Mariotte?

--La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour achalander l’auberge de son maître; quand elle se trouve devant la porte, la chemise bien pleine et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, lui demandai pourquoi elle avait l’air si tourmenté. «C’est, me répondit-elle, pour l’amour d’un homme tout nu!»

--Tout nu! répéta en rougissant Hughette des Perleries.

--Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit point, étant fort parleuse de son naturel. Mais pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais: la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire, non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons peu réservés dans leur langage, tient maintes fois des propos dont s’offenserait une prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie, et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à Romanin où on l’avait, disait-on, conduit.

--Eh! quel besoin avait-elle de le voir?

--Dites: «De le revoir.»

--Elle le connaissait donc? Par quelle aventure, je te prie?

--C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons que j’ai dites.

--Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans un peu d’impatience.

Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.

--Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer dans le château. Force lui fut d’attendre sur la route, espérant de voir l’Homme tout nu, au moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue attente, jusqu’aux premières étoiles; mais elle était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût retrouvé.

--Voilà une étrange obstination!

--Apparemment il lui avait laissé un bon souvenir.

--Achevez, dit Hughette en frappant du pied comme une petite fille en colère.

--Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le porche du château, et des hommes se ruèrent au dehors, qui portaient un autre homme sans vêtements et se débattant avec des cris.

--Ah! les cruels!

--Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle espérait.

--Cela n’est pas possible! Comment l’eût-elle pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens, la tête dans un sac?

--C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je présume, du visage seulement; on ne saurait la blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa les yeux, par modestie, ou pour quelque autre raison.

--Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière! Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune seigneur si méchamment traité?

--Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils ne tinrent nul compte de telles prières; et ceux-ci disant: «Il faut le mettre à mort!» ceux-là: «Noyons-le dans le ru;» un troisième opinant: «Que ne le jette-t-on dans le premier puits trouvé? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa place,» ils le mirent, lié de cordes, en une carruque qui se trouvait là par fortune.

--Et l’idée ne vint point à cette folle fille de suivre la voiture?

--L’idée lui en vint. Tant que purent courir ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne perdit point les traces des ravisseurs, si rapide que fût l’allure des chevaux de la carruque. Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa choir sur la route, où elle fut longtemps comme morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna vers Romanin, afin d’implorer secours,--non pour elle, la pauvre!--et me conta son histoire en pleurant; ne sachant rien, sinon que l’Homme tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté sur la route de Saint-Gorgon.

--Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria Hughette des Perleries, moi qui le sauverai! Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois arrivée en sa présence; plus d’une damoiselle commença et acheva la quête d’un chevalier qui n’était point digne d’un tel soin autant qu’est celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse pour Pierre le Véridique...

--Oh! que non! dit Pistoletta, pendant que l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine, avait comme un air de rire.

--Mais je porte un cœur enclin à la justice; je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé dommage à un loyal seigneur pour la seule faute, qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à son serment.

--A la bonne heure! Quant à ce qui est de se mettre en quête, je n’y contredis point; et, si vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons, Francolin et moi; il y a longtemps que nous avons formé le dessein de voir du pays. Pour les trop connaître, les gens de ce domaine ne me donnent plus à rire; je suis curieux de renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque malice, vous semble-t-il séant de courir les aventures en cette robe de samit broché, qui vous ferait tôt connaître pour une fille de haut rang?

--Ah! dit Hughette en un soupir, il me faudrait un habit de servant d’armes ou un habit de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant point?

--Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le demande à Francolin.

Et, se tournant vers l’ours:

--N’entends-tu pas, mignot? ne saurais-tu trouver quelque costume de jeune garçon pour la damoiselle Hughette?

Assurément une telle demande eût été pour surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le bon animal ne s’en montra aucunement troublé; il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en dehors, tira d’entre les branches du rosier une corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours se fut retourné, un costume de cuir et de drap, fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné d’une aile de faisan.

--J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras. Eh! eh! c’est, me paraît-il, un habit de page de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien s’accommoder.

--Ah! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un merci. Mais qui t’avait fait penser à cela?

--J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne laisseriez point sans secours un loyal seigneur à qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous vite; il me semble que j’entends déjà dans les chambres voisines des pas de dames éveillées.

En emportant les hardes, Hughette des Perleries avait disparu dans une cellule ouverte à côté du grand lit; elle ne tarda pas à revenir, serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile rouge et dorée; quiconque l’eût vue, si gracieuse en cet habit, aurait de grand cœur regretté qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille. A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il est possible, serrant les genoux, n’osant poser le pied, les mains çà et là avec un air de chercher la jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle entreprise où l’engageait son amour de la justice.

--A cette heure, dit le bouffon, ne perdons plus le temps.

Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle était close.

--Hélas! dit la damoiselle, j’avais oublié que ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre, à double tour.

--Hum! ceci n’est point pour avancer les choses. Car vous faire sortir par où nous sommes entrés, il n’y faut point songer.

--Quoi! ne pourrai-je donc point m’échapper? dit Hughette presque pleurante.

--Ne vous désolez point, damoiselle; rien n’est désespéré, puisque Francolin est là.

Puis, s’adressant à l’ours:

--N’entends-tu point, mon mignot? ne saurait-on, sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte?

La bête s’approcha, leva le museau, regarda la grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement, et la retira de la boiserie craquante, avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche une noisette du buisson.

--Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il s’est montré habile tailleur?

La porte poussée, ils suivirent le long couloir où les tapisseries content aux yeux les aventures du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une tarasque à la gueule enflammée, la princesse Andromède, fille du roi des îles d’Avallon; descendirent l’escalier, qui geignait sous les pas de l’ours, sans rencontrer personne; traversèrent la salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient avec des bâillements; se firent par le portier à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte du grand porche et baisser le petit pont; se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.

--Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours et ce jeune page de chasse?

--Ah! ah! tu es toujours là, Mariotte? Nous allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.

Mariotte joignit les mains.

--Laisse-moi te suivre, je t’en prie!

--Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la faut demander; mon jeune compagnon est le chef de l’entreprise.

--Sire! s’écria Mariotte, parlant au page de chasse, ne me défendez pas de partir avec vous!

Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, n’était point sans éprouver quelque instinctive défiance à l’égard de cette fille servante, qui avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle, attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui leur était commune:

--Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre plaisir.

C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous les brumes éparses où cliquetaient les cris des alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par les uns Pierre le Véridique et par d’autres l’Homme tout nu.

CHAPITRE VI

LE PUITS QUI PARLE

Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à un dais de fête, entre les murs tendus de clair soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori et suivi de cent camaldules qui processionnaient par rang de quatre, les mains en croix sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement de leurs capuches pointues.

Voyant ces beaux religieux, en qui habitait l’Esprit Saint,--et, de vrai, il n’aurait pu trouver un plus digne logement,--les bourgeois, les gens de métier, les colons, hommes, femmes, enfants, venus en foule des villes et des campagnes, churent sur les genoux, si vite et d’un si parfait ensemble, que volontiers vous auriez pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul coup, fauché toutes les jambes; et marchant à petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, ils se hâtaient vers les saints personnages, disant des patenôtres, se frappant la poitrine en manière de pénitence, baisant ou touchant au passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable au nez; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle était de moine et non de rose.

L’abbé s’arrêta,--avec les cent camaldules,--quand il fut arrivé non loin du Puits; et, le capuchon tombé, il aurait tout à fait ressemblé, avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu séante à un ecclésiastique; les fidèles agenouillés pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser au fond du calice; en quoi ils ne se trompaient point, car aucun religieux ne mettait plus de conscience que lui dans l’accomplissement des devoirs sacrés; il se fût fait scrupule de ne pas boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, surtout quand c’était du saint-pourçain ou du clairet d’Auxerre.

Se piétant, il leva les bras, et seul debout parmi toute la multitude:

--Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur tenant de faux discours pour les séduire et les abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut des hommes que dans les jours où nous vivons; de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer. Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit à l’Abbaye, en échange de nos prières, le douzième pain de chaque fournée, six setiers de son seigle, cent soixante et un setiers de son avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept colombes de son colombier, ne nous donne qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la moitié d’un pain sur cent! Si les choses vont longtemps de cette façon, les religieux, qui sont les vrais exemplaires de toute vertu et de toute piété, iront mendier sur les routes comme les sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une grande honte pour la chrétienté! Et tout le mal vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement les âmes.

Les vassaux du domaine abbatial courbaient le front sous ces justes remontrances; plus d’un qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en effet, que deux ou trois poules sans chair, se sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé de le brûler, par le bas.

--Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez avertis de vos fautes, avant qu’elles soient irrémissibles. A certains jours bénits, une voix qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles de la terre, recommande aux hommes l’obéissance aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement de payer, sans fraude ni retard, à l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui sont dues.

Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain prodige, les assistants courbaient la tête et le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont recevoir des coups de bâton.

--Parle, ô voix divine! s’écria l’abbé, secoué d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs! Parle! au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train du monde et du misérable état où, par le relâchement de la foi, languissent les serviteurs de Dieu?

Alors, une voix qui montait des profondeurs:

--Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les moines, des traîtres, des menteurs et de lâches assassins!

Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant du puits comme d’un énorme porte-voix.