Part 7
Elle me parut si belle, bien que vêtue de loques, que tout d’abord je l’aimai; et quand, me répondant, elle m’eut parlé avec une voix si douce que jamais je n’en avais ouï de pareille, je compris que je ne pourrais plus aimer qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée; et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation, elle ne manqua point de s’y trouver; car, selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle m’avait, dès la première vue, élu pour ami. Qu’est-il besoin d’en dire davantage? Chaque jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir mon arbre pour y sculpter la tarasque, je n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler à Bertrande sous les branches que je faisais mes souveraines délices; de sa part elle liait peu de fagots, à cause que je lui tenais toujours les mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses et tentent plus d’un chevalier; les dames ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs, longtemps sourient dans la pensée du voyageur qu’elles n’ont pas même considéré: toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais pas à faire ma femme; car elle était non moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût été fort bien éconduit. Hélas! elle était serve du domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence, et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où les jurés et le consul font très bien respecter les droits des Métiers. Ainsi que vous savez: «Qui monte ma poule est mon coq»; et c’est vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de ne point s’appartenir à soi-même et d’être la chose d’un autre, le regret même de ne plus tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent point de goûter la chère joie d’être possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions par les bois, et, parce que nous étions ensemble, nous étions toujours contents. Pour si jolie qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni moins tendre, et quand nous revenions, après les fatigues de la journée, dans la chaumine où nous dormions tous les deux, je ne pensais pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me dire que je n’eusse point troqué pour leur sort le mien. Ah! Bertrande! Ah! ma douce Bertrande.
Il faut dire que je n’avais point encore tout à fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui, selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps vide.
Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait à peine assez de place pour le coffre, le bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes, d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si bien rempli de molles étoffes chaudes,--ainsi fait son lit la calandre,--que ce m’était un grand étonnement de voir si longtemps tarder celui que nous rêvions d’y bercer.
Pendant bien des jours la couchette resta vide. Bertrande se montrait triste, je me sentais languir. Nous ne nous aimions pas moins, mais le désir nous dévorait d’avoir une cause de nous aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un bruit de petite abeille, une légère haleine émanait du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois.
Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions pas de prier pour l’accomplissement de notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges, aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant que possible nous fut; tout cela ne servit de rien. Les saintes et la Vierge même se montraient bien peu reconnaissantes envers celui qui tant de fois les avaient sculptées si belles.
Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait, me disant de ne pas la suivre; parfois la nuit était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée au logis. Je m’inquiétais, demandant: «Où t’en vas-tu, loin de moi, ainsi?» Le doigt sur la bouche elle me faisait signe de ne la point interroger, et mes inquiétudes redoublaient, parce qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences.
Une fois, le jour allait renaître, Bertrande n’était pas de retour encore. Combien j’étais triste de ne point la voir à mes côtés! C’était l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid; mais ce n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de la sorte.
Vers l’heure grise et blanche d’après matines, elle revint, et comme j’allais lui reprocher de m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna point le temps de lui parler le premier, mais, les cheveux défaits, brusque, avec un son de voix qui me parut étrange:
--Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient fidèlement?
--Quelles paroles prononces-tu, femme? répondis-je.
--Ma parole, entends-la! Ils vivent encore, et ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, j’estime qu’il ne faut plus les prier.
Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant ce que je me disposais à lui dire:
--Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom la déesse; et là il y avait autrefois un temple,--c’est ainsi que se nommait l’église,--et là, maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir accompli, il ne demande rien, non rien, pas même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.
Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus des démons, les dieux adorés par les hommes anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, avec de si douces paroles, me répétait si souvent qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y avait en cela nul danger, ni aucun mal; et que beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à s’en repentir; et ces choses, elles me les disait si vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin je dus céder, et la suivis une fois dans la forêt, un peu avant que l’aube se levât; car c’est l’heure convenable pour de telles invocations.
Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, nous glissions. Tous deux agenouillés sur une pierre, qui me parut être quelque reste d’autel, nous priâmes très longtemps, tandis que la grande forêt, qui était encore toute pleine de ténèbres, nous environnait tristement; et il y avait là un hibou qui fixement nous regardait; et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus, n’eût pas été sans éprouver quelque effroi. Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes: je remarquai bientôt que des gouttes rouges pleuraient sur la pierre; c’était le sang des oiselles sacrifiées.
Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau que notre Jacquinet!
Ah! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant, l’adorant, je me disais: «Qu’elle soit bénie, Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, c’est un signe qu’elle est déesse.» Même, de celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes, l’image était l’honneur de notre logis; chaque soir, je lui adressais quelque prière; chaque matin, je la saluais d’une révérence, et elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais donné le visage de notre cher petiot. Aïe! le pauvre! Nous avions, par reconnaissance, pris coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans, dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte de mon beau Jacquinet!»
CHAPITRE IV
CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET
Comme l’étrange discoureur achevait non sans larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure, entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans l’ouverture bleuissante, comme une espèce de lune qu’on verrait dans un ciel étroit; et, brutale, une voix dit:
--Reçois ta pâture, chien!
Le chien,--c’était l’homme,--leva le front pendant qu’une chose ronde et qui paraissait noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la vase qui rejaillit en un sale éclaboussement.
La voix reprit:
--Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à l’heure comme il convient aux questions qui te seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait sa puissance.
Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre demanda:
--Qu’entend cet homme par ce dire?
--Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit l’autre. Hélas! les méchants moines ont fait de leur victime un instrument de mensonge et de traîtrise; et si je ne leur obéissais pas, ils me laisseraient certes mourir de male faim.
Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la chose ronde qui était tombée: c’était un pain de seigle noir, non levé, fort dur.
--Partageons, dit Pierre, car je ne vis point de nourriture depuis la soupe que je mangeai dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.
L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs de porc qui fouge dans une auge, recommença de parler:
--J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette heure, avaient entendu les parois de ma fosse.
C’était donc mon souci le plus cher de parer l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût ouvert au jour ses petits yeux charmants; par les champs ou par les bois, je ne me lassais point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures pour en orner l’image inanimée par la grâce de laquelle une âme était venue au monde. Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie, je m’en retournais vers notre chaumine, me figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les petits sautillements de mon fils à mes chausses pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré de s’accrocher à l’une de mes jambes et de se faire porter ainsi pendant que je marchais du coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris hardiment la porte. Ah! sire, je poussai un tel cri que les hirondelles nichées sous le chaume de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées: et la statue d’un saint sous le portail d’une église est à peine immobile autant que je l’étais au seuil de ma maison.
Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre de la couche, et le coffre renversé, et l’image de Dianom sur le sol éparse en vingt débris.
Bertrande! Jacquinet!
Le silence me répondit par un sourd écho de ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant, venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours les noms des chers êtres disparus.
Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la saisis, criant:
--Où est mon fils? Où est ma femme?
Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le sourire peint que je lui avais fait; ce sourire avait l’air de me prendre en miséricorde.
Cette nuit! Plus horribles n’ont pas été les dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils allaient revenir? Je ne le pensai point; et que je ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair pour moi que le jour sur la montagne, ou la lame du couteau devant les yeux d’un homme qu’on tue.
Quand je sortis, le matin, les mains par mes dents mordues, et pleines de mes poils arrachés, je remarquai que les hirondelles n’étaient pas revenues dans leur nid, sous mon toit.
J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, buttant aux ornières; je fermai les yeux dans l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je serais tombé.
Un homme qui mendiait sur le chemin,--c’était un très ancien vieillard, les plus vieux de la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par mon petit Jacquinet,--cet homme, d’un geste m’arrêtant, me dit:
--Des choses étranges sont survenues cette nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes paupières closes! Ils étaient très nombreux, les diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les autres à coups de maillet ont brisé l’image que tu avais faite.
--Où sont-ils allés? m’écriai-je.
Il répondit:
--Où donc s’en retourneraient les diables si ce n’est en enfer?
--Mais d’où vinrent-ils?
--Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre de chaque idole.
Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement pour n’être plus où j’étais: cependant, je le savais, que partout ailleurs je ne serais pas moins triste ni moins désespéré. Il était jour; la nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant bourgs et bourgades, étais-je au doigt montré et de cris poursuivi, comme sont les bêtes échappées; mais il n’y avait rien à quoi je prisse garde; je ne distinguais point si j’errais par des rues de villes ou par des sentiers de forêts.
Est-ce que le désert n’était point partout où je n’avais plus ni mon fils ni Bertrande?
Pourtant, je me rappelle que je tombai--le ciel était à ce moment tout noir,--sur une pierre, devant une très haute porte; il y avait devant moi des noirceurs épaisses ayant des formes de murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les considérais toujours, et çà et là des trous obscurs qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez pareils à des yeux éteints.
A quoi bon demeurer là? Avais-je affaire en ce lieu plutôt qu’en tout autre? Je ne savais, mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, avaient emporté Jacquinet et Bertrande.
Sainte Vierge! comme elle m’avait trompé, la déesse! Hideux, avec des cornes et des griffes, ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs. Oh! oh! dans le joli petit cou rose de mon enfant, leurs griffes plus dures que des serres d’autour happant une alouette!
Un cri,--vous savez qu’il est terrible! car naguère vous l’entendîtes,--non pas un cri, mais une grandissante et toujours redoublée clameur, déchira le noir silence! et j’avais reconnu la voix de ma Bertrande.
D’où venait-elle? De l’une de ces tours, oui! de la plus haute, hélas!
Certainement, le crâne d’un homme est plus dur que les pierres d’un mur, car pareil à un taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles, comme espérant qu’un trou se ferait où passerait mon corps! Je tombai, saignant de la bouche.
Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses, et des moines furieux, en cercle, me montrant du doigt:
--L’adorateur du diable, c’est lui! Sa maison était le lieu des mauvais esprits, il adorait une image païenne, il a taillé dans le bois une impériale image de l’ennemie de Jésus! l’image de Dianom!
Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta:
--Il conviendrait sans doute de le brûler sur un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le feu aux fagots.
Je clamai:
--Où est ma femme?
Je sanglotai:
--Où est mon fils?
Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant, qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné. Ah! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci! Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher son fils: «Marche, païenne! Viens au bûcher essayer de l’éternel feu!» Elle criait, geignait, m’appelait! Et quand, toujours résistante, ils l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent que le fils enfanté par elle serait en les saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis, loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. Alors furieuse, et mordant de baisers les langes de l’enfant: «Vous ne l’aurez point! dit-elle. C’est aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez point vivant!» Et parce qu’un terrible esprit de colère habitait la possédée, elle avait, dans son étrange rage, cherché quelque refuge où dérober le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le trou, le trou où nous sommes, et cruellement joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas! dans la mort.
Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet!
Je dis aux moines:
--Les possédés c’est vous! c’est un démon, votre Dieu!
Et me ruant à travers la troupe des monacales robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps, le puits où mon fils avait disparu. Ah! ces pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.
--Je veux le joindre!
--Que cela soit! me fut-il répondu dans des rires.
Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. Je fus un lâche, car j’opposai résistance. Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir? Quel dieu est-ce que l’instinct? Au sol de la cour je me cramponnais des ongles, je me retenais au bord de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent des coups aussi durs que ceux d’une barre de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit, je tombai: toute ma face entra dans de la boue, qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.
Je voulus me redresser. Mes membres ne me portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os rompus, en ce moment, je prisse garde. Une autre douleur, mille fois plus horrible que cette corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais, dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue de toute cette fange dont il était sali.
Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait plus finir; et voici tant d’années que, solitairement, dans l’ombre et dans le froid, je presse sur ma chair encore vive le squelette hélas! de mon doux Jacquinet!»
Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça sa main sur la tête de l’homme, et le considéra, plein de miséricorde; un silence se fit, qui dura très longtemps.
Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de nouveau:
--Es-tu prêt?
--Je le suis.
--Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras?
--Ah! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...
CHAPITRE V
LES RESSOURCES DE FRANCOLIN
Ce matin-là, dans une chambre du château de Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On la nommait Hughette des Perleries; sa mère, après son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine de la comtesse Phanette, sa marraine et cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec elle; car au dire même de ceux qui assistèrent à maints carnages d’hommes et à maints sacs de villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où la joie serait naturelle et séante.
Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade à voir; s’il vous eût été permis de la considérer, dès l’aube, tout à votre aise, vous vous seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.
A travers la crépine aux fils plus légers que ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées, d’or un peu rose et un peu vert,--comme sont les cheveux des très jeunes fillettes,--avaient l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par touffe dans un filet de soie, et leurs pointes égales, appliquées au front, imitaient un étroit cercle de vermeil sous la transparence du mollequin de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait jusqu’au bas des joues, frôlait le cou d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, les yeux bleuissaient doucement, profondément, entre les paupières aux longs cils, d’où le regard coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait s’empêcher de railler ces languissantes prunelles, bien qu’elle fît effort pour se conformer, d’un désolé sourire, à leur mélancolie; ainsi une rose aurait honte de ne pas être fanée sous un ciel automnal; mais les papillons subtils, qui savent où se poser, ne s’y méprendraient point; et, de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter l’innocence; comme je vis un jour, dans un pourpris, une abeille qui butinait çà et là les fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes, qui venait d’éclore; et, moi lui demandant pourquoi elle s’écartait de celle-ci: «Ne comprends-tu point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui prendre sa vie dans ses premiers parfums?» Des épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui s’effilaient dans les longues manches, de ses mains potelées et fluettes pourtant, de tout son corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite dans la tunique de samit pâle serrée à la taille d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un ordre, car elle était trop timide et trop douce, mais une prière de ne se point approcher; de la grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner garde, une défense à l’innocence qu’elle était; pour être infiniment désirable, elle était moins désirée; elle avait trop de candeur pour qu’on osât imaginer de la lui prendre. Quel païen damné s’aviserait de convoiter Madame Marie ayant son Jésus dans les bras? Hughette des Perleries, c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant. Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois, même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues aigail.