L'homme tout nu

Part 3

Chapter 33,915 wordsPublic domain

L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal du comte de Toulouse s’avança et réclama justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils se parlaient de fort près dans la chambre parée, ainsi qu’il est de coutume entre personnes éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur un carreau, s’était égarée au point de prononcer, au lieu du nom de son amant, celui de son époux, et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui seyait de garder, eut peine à contenir son indignation; il fut déclaré, non sans considérants fort dommageables à l’honneur de la dame, que, sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête seigneur, mais serait obligée de se tenir à son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi condamnables sentiments.

Ces menus procès expédiés, un solennel silence régna dans la salle de justice, car le moment était venu où l’on savait que s’ouvrirait l’un des plus graves débats des présentes assises.

L’affaire devant être plaidée non par les parties elles-mêmes, mais par avocats désignés, deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent du tribunal.

C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était plus habile que ce poète à soutenir une cause, même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne romançait pas avec autant d’artifice que son adversaire, mais il lui avait été départi du ciel une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir les cœurs et faire triompher ses dires).

L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut Bérenger de Palasol qui parla le premier.

--Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder une attention favorable! Avec l’agrément de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte d’une illustre châtelaine; mais avant de traiter le point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté.

Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant souri:

--Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur de haut rang. En vain voulait-elle demeurer avare des dons suprêmes; elle en vint à être si touchée du patient amour et du beau dévouement de son serviteur, qu’elle se montra peu farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit encore sans témoigner aucune joie les faveurs auxquelles se résout si péniblement une pudique personne. Ce que voyant, la plaignante requiert que son ami soit tenu de se déclarer content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer quelque pénitence, en châtiment d’une telle ingratitude! J’ai posé mon dire.

Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. Que pouvait désirer de plus le chevalier nourri de telles douceurs? Raimond de Miravals prit la parole à son tour:

--La Cour a entendu la vérité, mais il convient d’ajouter quelques paroles. Que la justice des dames nous soit en aide! Il est véritable que la haute amie du seigneur qui me commet ici lui a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous, dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or, est-ce joie entière de ne point voir la beauté de ce qu’on possède? Au nom du chevalier pour qui je me porte, je requiers que sa dame soit tenue de laisser dans la chambre quelque lampe allumée, ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence en reproche d’une si cruelle modestie.

Évidemment le cas était des plus intéressants, mais il présentait de grandes difficultés; car si, d’une part, la réserve de la dame était fort honorable, le désir du chevalier, d’autre part, pouvait passer pour très légitime. L’assemblée attendait avec impatience les raisons qu’allaient fournir pour et contre Bérenger de Palasol et Raimond de Miravals; quatre jongleurs, ayant accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner les voix de leurs maîtres selon le rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit le bras et dit:

--Certes, depuis que furent instituées les Cours d’amour pour maintenir entre amants l’observance des honnêtes coutumes, jamais plus importante question ne fut portée à tribunal de dames, et celui de Romanin recevra un nouveau lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction de tous. Mais comment y pourrait-il réussir, étant privé de la plus sage des conseillères, de celle qui en tout temps excella précisément à défendre les droits de la modestie, de celle que, sans faire tort à aucune, on peut nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or?

Il fallait que la renommée de Clermonde des Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama contre une si haute louange; les dames elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.

Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères où mûrissent des fruits d’or, il était étrange--ainsi disait Bertrand d’Alamanon--qu’elle n’eût pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à cause de sa blancheur et à cause de sa froideur. Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité ni des tournois qui se font dans les villes ni des chasses que l’on mène par les forêts; même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement de la chapelle, aimait à lire les livres de dévotion, conversait plus volontiers avec les clercs qu’avec les chevaliers; et peu s’en était fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Clarisse. Pour ce qui est du mariage, on avait essayé en vain de lui en parler; elle y répugnait comme il est dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, que l’on ne remarque pas chez les dames les plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de serviteurs dans ses chambres, mais des filles servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que des belles aventures, non des saints, mais des saintes. Elle avait pour haquenée une jument de trois ans, n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour, c’était pour y garantir par sa présence la pudeur des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes paroles; que si un propos trop vif, pendant les débats, échappait à une personne, elle se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa beauté, qui était la merveille de Provence, peu d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect que l’on n’osait pas concevoir de l’amour; on était persuadé que tout aveu lui serait un outrage; et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea qu’en sa présence il portât désormais un bandeau sur les yeux, car les regards d’un homme épris d’elle lui auraient été une insupportable gêne.

On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte, parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.

La dame de Romanin se leva.

--Ah! Cousine, dit-elle, venez prendre place ici.

Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante comme celle d’une femme à qui un grand malheur vient de survenir:

--Ce n’est point comme conseillère que j’accours près de vous. Dames, je porte plainte!

Il y eut alors un grand étonnement. Quoi! La dame des Iles-d’Or portait plainte? Il s’était rencontré un homme assez téméraire pour offenser l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers n’osaient tourner la vue? Mais, peut-être par suite de la sensibilité de sa modestie, avait-elle considéré comme une injure quelque marque permise d’admiration ou de respect ardent? Plusieurs se disposaient à sourire du récit qu’elle allait faire.

--Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous déplaire et que vous est-il arrivé?

Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon:

--J’ai été embrassée dans le bois par un homme tout nu!

CHAPITRE III

POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES

Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté l’auberge où elle était servante, mais servante servie à cause de l’amour que lui portait Auberons l’aubergiste, s’en vint seule et chantant: «Deluriau, delurièle», ramasser des branches à la lisière du bois.

Pour ne pas être aussi mignonne que les damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte, avec ses cheveux courts et drus, frisés sur son front en de petits serpents noirs qui se donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne santé et l’habitude de se pencher vers le feu des cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent été bonnes à mordre comme des viandes fraîches cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait au sac d’un frondeur, enflé de pierres rondes, et son jupon faisait le gros dos comme un chat quand elle se baissait pour prendre quelque ramille. Passant le temps dans les offices à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier à surveiller les gens qui mettent les tonnes en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine.

Elle allait, venait, «deluriau», s’arrêtait, courait, «delurièle», dans une buée ensoleillée, parmi des fuites d’oiseaux, «deluriau» et des tournoiements d’insectes; sa jupe de brunette cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé de toute cette vie et de toute cette chaleur.

Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons qui, de loin, la guettait. Le tavernier de Saint-Rémy était un maître fort jaloux; de fait, il n’avait point tort de former quelque soupçon, au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus, qui, fréquemment, après quelque bel exploit de grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.

--Eh! eh! Mariotte, dit-il en s’approchant d’un pas sournois et précautionneux comme celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh! eh! Mariotte, que tu t’es levée tôt!

Il cachait mal derrière son dos une très belle fourche en bois de cornouiller; ce que voyant, Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif peut-être, mais elle se donna bien garde de laisser voir qu’elle avait peur.

--Bon! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus de sarment dans le bûcher.

--Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois quelque jeune garçon qui t’espère?

--Il fera une mauvaise journée, celui qui a de mauvaises pensées en s’éveillant.

--J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, le chef de ces maudits que j’héberge pour la perdition de mon âme (mais on n’aurait guère de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes gens!) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te parlait à l’oreille.

--C’est donc qu’il avait quelque confidence à me faire.

--Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble?

--Point du tout, et si je te fâche par mes dires, je ne sonnerai mot.

--Ainsi, tu attends un amoureux, fausse fille?

--Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...

--Hein! que réponds-tu là?

--Trairi, deluriau, leure, leure, leure...

--Prends garde! le nez me chatouille, ce m’est signe de colère.

--Trairi, leure, leure...

--Gare la fourche, dis-je.

--Trairi, delurièle...

--Je te romprai quelque membre!

--Trairi, deluriau... oh! oh! oh!

Son refrain, que lui avait enseigné, non sans récompense, un jongleur venu du pays d’Arras, elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller lui caressait bellement l’échine.

--Tiens, laide femelle! Voici longtemps que la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un compte à régler. Tiens! un coup sur la nuque, pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier de Romanin.

--Aïe! aïe! aïe! ma peau saigne.

--Un autre sur l’échine! pour être restée trop longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane.

--Doux Jésus! mes os craquent.

--Et celui-ci dans les jambes! pour te garer d’aller au rendez-vous des galants.

--Notre-Dame! serai-je estropiée?

--Et celui-là sur le bras! pour que tu geignes quand te pinceront les garçons à qui tu sers à boire.

--Hélas! mon doux ami, comment ferai-je pour vous accoler, si vous me rompez les bras?

Mais ni plaintes ni supplications subtiles n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout rouge et traversé de longues raies noires, fut comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée si, tout à coup, une main robuste fondant comme un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche, pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en l’air comme une grenouille qui saute!) tomber à deux toises de là, le nez contre un beau tronc de chêne.

Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi: il resplendissait dans son beau costume; son cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait le thym et les mousses en secouant sa crinière au soleil.

Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement de cette intervention, cela est fort certain,--d’autant plus que l’écorce du chêne lui avait très bien écorché le menton et les narines. Il fit mine de se rebecquer; mais le chevalier, d’un geste si fier, lui ordonna de montrer les talons, que le vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy, non sans blasphémer à part soi, et le col enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui craint pour son dos.

Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, songeait au beau sire saint Georges dont il y avait dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à travers les cils. Toute défaite et allumée par la lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur qui sentait bon.

--Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami?

Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard des vilaines.

Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de houx.

--Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est mon maître; pour moi, je ne suis pas bergère, mais servante chez Auberons, le tavernier de Saint-Rémy.

--Qui que tu sois, je t’aime.

--Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu de me railler; de vrai, un seigneur qui a un si bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas aimer une telle pauvre fille.

--N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si on les embrasse de bon cœur?

--Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine dans la serge.

--Vois donc si je t’aime! dit-il.

Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola la belle fille et la baisa dans les cheveux.

--Que béni soit Dieu! murmurait Mariotte, tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je ne reçus baiser de chevalier.

Eh! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré commencer sa carrière par de plus hautes amours; entre une femme ou fille de baron et une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, si la dame, des deux, eût été la plus belle. Mais quoi! Alexander de Macédoine conquit-il d’abord Babylone? Il faut enlever les faubourgs avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon; les paysannes sont comme les faubourgs des gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante de corsage; pour ce qui était de ses lèvres, une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le parfum des jeunes roses.

Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, lentement remuées; l’épaisseur des verdures, bien close au soleil et au vent, les isolait même de la solitude; et nul bruit, sinon d’oiseaux, moins bavards déjà, car dans les hautes feuillées la chaleur croissante ensommeillait les pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux et grossissant, un tumulte de passage à travers les buissons et de pas lourds cassant les bruyères.

Pierre se retourna.

--Holà! qu’est-ce? cria-t-il.

Cinq hommes s’avançaient, portant sur des casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes nues, la cotte de maille luisante comme une peau de couleuvre, tenant fière dans leur droite la courte et large épée brabançonne; ils avaient pour coiffure des casques de bronze, à large nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être connus.

Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite armée, se frottait silencieusement les mains; Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour tout de bon cette fois.

--Parlerez-vous? dit Pierre, et saurai-je ce qu’on me veut?

L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait sous des sourcils en broussailles.

--Vous montrez de la curiosité, beau sire? Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons doit quatre deniers d’argent pour maintes buires vidées; moi, je lui en dois neuf, parce que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple d’une plus seigneuriale beuverie! Or, Auberons nous a dit: «Grâce vous sera faite d’un denier par coup de plat de lame fortement appliqué sur les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte.» Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout juste, à moins que, par prévoyante économie, nous ne jugions à propos de faire quelque avance à notre hôte sur le souper de ce soir.

--Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le gâter.

Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, avait fait voler le casque du routier, et le lourd pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui, ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.

--Par la Mort-Satan! gronda le Mauvais-Garçon, ramassé sur lui pour bondir, pendant que ses compagnons se mouvaient en avant avec un bruit de ferrailles.

Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air de courtoisie:

--Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions regret d’avoir mis à mal un chevalier qui montre du courage, si d’abord nous ne lui avions bien clairement fait voir que le mieux est pour lui de se laisser battre sans résistance.

--Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.

--J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.

Il reprit, après avoir ramassé son casque:

--Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne volent que ce qu’on leur laisse prendre? Il s’en rencontre de tels, je le confesse; ces poltrons déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous pour assuré que nous sommes tout autres; si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce serait en notre société qu’elle boirait son dernier lot de saint-pourçain.

Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant l’un après l’autre chacun de ses suivants, il continua de parler avec une élégance qui témoignait en effet de quelque clergie:

--Celui-ci, c’est Crokesos! que les gens de guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte; sa main ouverte est agréable aux plus délicates femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera, s’il la pousse du coude; et vous seriez son fils, si votre mère l’avait pu connaître.

Pierre mit la main sur la garde de son épée, prêt à toute aventure.

--Considérez celui-là! il a nom Pincedès. Ce qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu. Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge d’un vaincu: «As-tu de l’argent?» dit-il. «--Trois esterlins,» dit l’autre. Pincedès proposa de les jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en empochant l’argent.

Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir lorsqu’il en serait besoin.

--Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils! je baise en toi l’honneur de ma famille!) S’il se bat dans une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous rien de cette babine qui se retrousse? Dans une ville assiégée, où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit le goût de la viande humaine, et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie, aux cadavres qu’il a faits.

Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.

--Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de maille! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il se montre musicien aussi bien qu’homme de guerre; mais, par ses sons, il nous incite aux exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins quand la flûte de Musehault chante d’aller en avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes; c’est lui qui, par une belle nuitée de juin, imagina de mettre le feu à une bergerie de bénédictines, pour nous donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en chemise.

Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné dans l’action.

--Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit dans la ville de Laon, et en rapporta sur ses épaules le coffre communal tout retentissant de belles monnaies bourgeoises? c’est Ogier-le-bien-avisé. Et qui donc, s’escrimant seul contre deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre? c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne font qu’un, car j’ai pour noms: Ogier-Pompée.

Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.

--Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion aux coups qui lui sont promis, car si, de votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée et mangé par Cabot, cependant que le flageolet de Musehault sonnerait vos funérailles!

Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, et virant sur les talons au milieu des routiers soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu, retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques des Turlupins.

Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus de ses yeux.

Mais il ne les baissa point; ce que voyant, Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante estime.

--Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.

--Vingt-cinq coups! Vingt-cinq! disait Auberons ravi.

Mais Ogier s’écria:

--Pas un pour lui et cent pour toi, si tu sonnes un mot de plus.

Il continua, pensif:

--Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises qui rehaussent ma valeur guerrière. Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme par sa belle intrépidité.

Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des porcs que l’on repousse de l’auge.

Ogier reprit:

--Mais, par l’agonie-Jésus! si je ne veux point qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le pille. Fouille donc, Musehault!