Part 2
Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle avait au coin de la lèvre:
--Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes cheveux.
Il se passa un long moment encore. La tenture de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla, se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois, qui voulut se lever.
--Oh! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, fuyons!
Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa tête sur le sein de son amie.
C’est ainsi qu’ils s’endormirent; une partie du château brûla, s’écroula; les cendres de leurs corps unis se mêlèrent.
Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve; et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait comment, ajouta un beau renom au château de Romanin, illustre d’autre part à cause des assises de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année vers les premiers jours des kalendes de mai.
Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour de Gascogne; les plus fameux poètes s’y rendaient en grand nombre, et dans des strophes alternées, alors nommées tensons, exposaient des cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des Dames.
A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant avec équité, imposait des pénitences aux amants infidèles, donnait des récompenses aux couples exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de Ventadour déroba un miroir où s’était regardée Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant sans cesse, se laissa mourir du regret de l’image disparue; puis la marquise mourut à son tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un tel ami; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés trois jours et trois nuits par tous les amants de son ressort.
Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de Marseille demeura une semaine sans manger ni boire; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras appelait le «bel cavalier», parce qu’il l’avait surprise un jour se jouant avec une épée de bataille; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était allé en effet; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon refusa d’épouser de peur de cesser de l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, siégeaient dans le château de Signe, où fut donné, conformément à l’article trentième du Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi: «Rien ne défend qu’une femme soit aimée de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes.»
Mais la Cour la plus considérée était celle que tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse Phanette, de la maison de Gantelmes.
A peine le cry des prochaines assises avait-il été fait par les messagers de la comtesse que de toutes les châtellenies de Provence, où tant de gentilles femmes étaient servies par tant de barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était fidèle, et du royaume de France, qui commençait à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures d’osier traînées par des mules ou en carruques à deux roues, attelées de roussins, tous ceux qui avaient quelques cas à soumettre au Jugement des Dames.
Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie venait demander justice des faussetés de son ami; le chevalier qu’aucune faveur n’avait encore récompensé de ses longs dévouements, espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui octroyer quelque pitié; les troubadours en chemin composaient des poèmes où étaient proposées de subtiles questions, tantôt celle-ci: «L’amour peut-il exister entre personnes mariées?» tantôt celle-là: «Lequel est le plus digne d’être élu pour servant par une noble personne, du libéral par nature, ou de l’avare qui donne cependant?» tantôt cette autre: «Ils sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa dame, et l’autre n’a soulas de la sienne; or, les deux dames se sont si mal portées que l’une et l’autre se sont abandonnées à autrui; lequel des deux se doit le plus plaindre, et des dames laquelle a le plus failli?» tantôt cette autre encore: «Si un chevalier aimait une dame, et qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an passé, il serait aimé: savoir s’il le souffrirait?» La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort, et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre aux décisions de ce tribunal.
Comme on le pense bien, on passait en beaux divertissements tout le temps que l’on n’employait à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la gelinotte ou le faisan de Tartarie; d’autres préféraient rester dans les chambres, dansant la tresque, sautant le branle, à tambourins et à musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne, ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac; pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance qui venait d’être rendue: «Il ne sera point fait de dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient en réputation d’y jouer seront tenus infâmes», et malgré que les dés fussent invention du Mauvais lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de Rome: «Tu feras le dé de six côtés carré. Sur l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de Dieu; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et Marie; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte Trinité; sur l’autre, quatre, en dépit des saints Évangélistes; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes choses.» On se réjouissait aussi à entendre réciter les troubadours, à voir les jongleurs danser au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou faire rouler une roue de chariot d’un coude à l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant, c’était de deviser avec les dames, soit qu’on se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient quelque blason sur une étoffe de soie, soit que, leur offrant la main, on les conduisît dans le petit bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au monde que ce château de Romanin au temps des assises d’amour, et quiconque y était allé ne songeait qu’à y revenir.
CHAPITRE II
PLAIDS
Or, le dixième jour des kalendes de mai, la Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres, dans la chambre d’honneur du château de Romanin.
* * * * *
Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre pour le plancher du paradis vu à l’envers, la salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques accrochées aux piliers, simulaient des bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui grimperaient à des murs; et, voilant les baies des arches, des tapisseries racontaient aux yeux les gestes des barons et des clercs de jadis: ici, dans une chambre verte, ouvrée de laine et de soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit qu’une chemise tachée de sang par des touffes de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie, dessillait néanmoins un œil rond et clair comme un esterlin d’or; là, en pelisson d’écarlate, Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche, et de Constantinople aussi, se glissait par un bâillement de roche dans la spélonque de la fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus tard, étant nain, fut nommé Obéron; d’autre part, le preux Godefroy voguait vers la cité de Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au cou d’un cygne par une chaîne d’or; et, plus loin, sur le bord de la mer où se plaisent les sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle, de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il était écrit en lettre de perles:
D’Élys Hélas! Le Lys Est las!
Le long de la bordure inférieure des tapisseries, des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux de verdure, et le sol de la salle, en pierre blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches.
Au fond, sur une haute estrade, et faisant face à la porte d’entrée, une grande chaire à bras, que surmontait un dais de samit pourpre brodé d’or, était le siège de justice, où la comtesse Phanette, le visage grave sous un chaperon d’hermine, et la taille droite dans une robe en drap d’argent, se tenait assise, immobile et les mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse et de qui la compétence, touchant les choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun lieu, contestée.
Trois dames avaient pris place à sa gauche, sur des carreaux de velours, et leurs cottes bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, parce qu’elle avait fait vœu de ne point parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin (elle portait en signe de deuil une robe de brunette comme en ont les paysannes); Élys de Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait pas son armure (sa grande chevelure blonde s’échappait d’une couronne de pierreries et lui mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart bleu); Ursine des Ursières, dame de Montpellier, par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier autour du cou, se fit conduire en laisse dans les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque, toute sonnante de monnaies d’or, que son amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne).
Ces trois dames romançaient bien, aimaient fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre de leurs décisions dans les débats d’amour.
A la droite de la comtesse Phanette siégeait, sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi; elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire, coupa le poignet du troubadour: il offrit la main droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait bonne promenade.
Plus loin, un carreau de velours n’était pas encore occupé; c’était la place réservée à Clermonde, dame des Iles-d’Or.
Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie de lin blanc, que ne décorait aucune broderie, Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon.
En regard du tribunal, mais à une respectueuse distance, étaient groupées sur des tapis, comme des fleurs par touffes dans un champ, les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, les uns dans la salle même, les autres dans la baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, se tenaient debout des troubadours, des chevaliers et des clercs.
Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il eût été l’heure de dire la messe, serpentaient parmi les robes féminines, lents et souples, bénins, ou, plus graves, entouraient Flodoard de Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique de velours violet. Jamais on ne vit plus magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe de Roc-Huant--qu’il avait épousée, quoique veuve, par horreur du concubinage auquel s’abandonnaient alors tant de serviteurs de Dieu--ne le quittait pas de l’œil, comme craignant qu’il lui fût dérobé; mais il ne regardait aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur; c’était, en même temps qu’un bel évêque, un très chaste personnage.
Les chevaliers portaient l’armure de parade, à laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux jambards.
Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux fût célèbre pour ses victoires dans les tournois, les troubadours étaient vêtus de velours ou de satin et quand ils se parlaient on voyait remuer les queues de paon ou les ailes de poule faisane qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, ou harpes, ou mandores, épiaient les moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer les cordes, dès que commencerait la récitation des sirventes ou des vers.
Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, comtes, marquis ou vidames, vieux pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies où nécessairement ils ne pouvaient jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête; mais il leur était recommandé de rester cois, pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais intervenir dans les débats puisque leur état d’époux les rendait impropres à l’amour et par suite à la compréhension des délicates questions de sentiment que l’on daignait traiter en leur présence. Quelques-uns témoignaient, en plissant le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir qu’ils éprouvaient en ces rencontres.
A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues aux piliers, le bouffon de Romanin, en cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux pointes, où tintinnabulaient des clochettes, bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.
Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs éparses de cette foule en fête se fondaient en un harmonieux remûment de couleurs, où saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi les plumes d’un fronteau; et, sur les onduleux va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient un vaste et doux murmure que déchirait par instant un bruit dur d’épée contre la pierre, ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, rompue.
La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient:
--Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente. Quel soin peut la retenir?
Pendant que les dames devisaient sur ce point entre elles, un troubadour que l’on nommait Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant; il portait sur les yeux un bandeau de soie rose, qui était une ceinture de femme, et un petit page guidait cet aveugle volontaire.
--Quoi! s’écria-t-il, en levant les bras vers le plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il allait réciter, plaquaient vivement un accord, quoi! ma dame n’est point ici?
Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme elle faisait toujours avant de parler, Alaette de Méolhon intervint:
--La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du château. Peut-être elle s’attarde à écouter les chansons des oiselets ou le gémissement des sources.
--Cela est probable, dit Phanette, et sans doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus, le tribunal est en nombre suffisant pour juger. Qu’on introduise les parties.
Un brouhaha se fit parmi l’assemblée: la porte principale, largement ouverte, livra passage à une damoiselle, qui était toute jeune et toute jolie sous un chapel de fleurs des champs, et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu, ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.
La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna d’approcher.
--Qui que vous soyez qui venez à nous pour interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter sans retard, ni omission, ni subterfuge?
--Par l’œil de griffon que je garde au chaton de ma bague, je le jure! dit le seigneur.
--Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée.
--Lequel de vous porte plainte?
--Moi, dit-il.
--Lui, dit-elle.
--Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez des avocats?
Le sire dit:
--J’accuserai moi-même.
--Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.
Alors s’établit un grand silence curieux, et le vieux seigneur commença, la main droite sur la poignée de son épée:
--Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard connaît mon nom en effet, et celui qui dit que j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde après ceux de Provence, n’est pas ignorant de mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône, trois maisons exemptes de redevance dans la ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon des Alpines...
--Et une bosse sur le dos, interrompit le bouffon.
Le sire n’entendit pas et poursuivit:
--Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, rencontrant dans un verger la damoiselle ci-présente, je la priai, après trois révérences, de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. Elle m’objecta qu’étant une enfant encore, elle n’avait point l’âge où on peut donner des baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas et me la jeta, disant que, lorsqu’elle serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait point de se soumettre à ma volonté, et que je l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur. Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés, m’en retournai vers elle, lui rappelant son dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de remplir ses engagements et de m’accorder le baiser, qui est le corps du délit.
Plusieurs dames sourirent; dans le fond de la salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils approuvaient.
Phanette de Romanin leva sa droite mignonne et d’un ton très sévère:
--Tous signes d’approbation ou de mécontentement sont interdits par la coutume, et quiconque contreviendrait à cette loi serait exclu de l’assemblée.
Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, la comtesse reprit:
--Il importe, avant toutes choses, de connaître l’âge actuel de la damoiselle.
--Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.
--Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, les filles cessent d’être impropres aux doux emplois, et ne saurait arguer désormais de sa trop grande jeunesse pour se soustraire aux obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle objecte?
La damoiselle fit un pas en avant, et, toute rougissante, commença:
--J’ai nom Perdigonne de Puysaurin; c’est mon oncle, ce baron que vous voyez près de la porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et que je le lui promis pour le temps où je serais femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir en considération que, paroles d’enfant étant paroles légères, ce serait un grand abus de les tenir pour engagements véritables; que j’ai depuis acquis un bel ami par amour envers qui je commettrais forfaiture en accordant mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin, pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas moins d’un âge peu congruant au mien, ayant d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains prennent pour une bosse.
Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes; peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de rire.
Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent d’opiner. La Cour avait pris une résolution.
La dame de Romanin, debout, prononça:
«La Cour suprême d’amour, siégeant au château de Romanin, en Provence:
«Ouïes les deux parties contendantes; considérant que le pacte consenti par la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard, ne saurait passer pour véritablement sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea, ladite damoiselle; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement excuse de la vieillesse dudit seigneur et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre les deux épaules;
«Considérant, d’autre part, que la fidélité aux promesses jurées est la seule garantie dans la pratique d’amour; qu’il importe conséquemment de ne laisser se reproduire aucun relâchement en ce qui concerne leur exécution pleine et entière;
«Décide:
«Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera ladite damoiselle sur la manche de la cotte et non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement.
«Ainsi jugé en notre château de Romanin, avec l’assentiment de toutes les dames séantes en justice, le dixième jour des kalendes de mai, indiction neuvième.»
Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale; personne ne s’avisa d’en contester l’équité parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un air assez penaud néanmoins.
Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour d’autres procès.
D’abord comparurent deux gentilles femmes du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui avoir dérobé son ami par sourires attirants, signes de paupières, abandonnement des mains et autres manèges illicites. Le tribunal jugea que la demanderesse, ayant eu à sa disposition pour retenir son bien les moyens mis en œuvre pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle seule de la perte qu’elle avait éprouvée.
Une damoiselle porta plainte contre un chevalier du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait pour se mettre en son lit, venait chaque soir y coller l’œil; et, ce qui aggravait le cas, le vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long succès.
--Sans doute la plaignante, demanda l’une des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart des chastes personnes?
Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le tribunal, très courroucé contre le sacrilège, arrêta que le chevalier serait exilé pendant quatre années de la société des gentilles femmes, et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait l’agréer pour ami.
Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui déniait à son amant toute merci ou allégeance, en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre, il pouvait être, sans nul scandale, admis aux faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.