L'homme tout nu

Part 1

Chapter 13,943 wordsPublic domain

CATULLE MENDÈS

L’HOMME Tout Nu

PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR _168, Boulevard Saint-Germain, 168_

1887 Droits de traduction et de reproduction réservés

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

JEUNES FILLES, _6e édition_ 1 vol. JUPES COURTES, _8e édition_ 1 vol.

PROLOGUE

I

En ce temps-là, Loys le Jeune, septième du nom, lequel fut si chagrin d’avoir brûlé au sac de Vitry treize cents personnes réfugiées dans une église, qu’il alla en croisade en faire périr un bien plus grand nombre, étant roi des fleurs de lys de France, et la reine Éléonore, sa femme, étant certes la plus belle dame et la plus experte aux choses de l’amour qui eût jamais résolu un jeu-parti ou présidé un tribunal de gaye-science; Conrad de Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait un Sarrasin en deux, portant la couronne de fer des empereurs d’Allemagne; Eugène, évêque des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et deux miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire qu’un pontife décédé vaut mieux qu’un pontife vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud de Brescia était consul à Rome; le marquisat de Provence ayant pour marquis Raymond, comte de Toulouse; et Flodoard qui venait d’épouser une veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux ecclésiastiques de ne se marier qu’avec des femmes vierges, étant évêque d’Avignon: en ce temps-là, le dixième jour des kalendes de mai, trois fils de noble père, Pierre, Marcabrus, Aymeril, sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube levée leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un geste d’adieu l’écu armorial dont se décorait encore l’ogive disjointe du porche, et s’en allèrent à travers pays, sans damoiseau ni écuyer du corps, Pierre chevauchant un fort destrier d’Ongrie, comme il convient à un jeune et hautain baron, Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air doux d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied, par la raison que l’allure du plus pacifique quadrupède eût gâté en le secouant le vin épicé dont il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce que, ses deux frères en selle, il n’avait pas même trouvé un roussin dans les écuries du château.

Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures, ainsi qu’il est dit des trois frères Curiaces au premier livre des histoires de Titus Livius, ils arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui était appelé le carrefour de Marcellane; c’était là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare, venant de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante Marcelle. Sans doute il eût été plus naturel de donner à cet endroit le nom de Marthe elle-même, mais, depuis que la sainte y avait fait halte, il était passé là tant de serfs revenant de la glèbe, tant de routiers sans vergogne, de matois et de mercelots, de mauvais-garçons et autres turlupins, que le nom d’une servante était bien assez bon pour un lieu aussi mal famé.

Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent pas d’abord. Autour d’eux, largement, le soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et dorée de Provence. Nul bruit dans la solitude, sinon parmi l’herbe rase les cris secs des cigales, qui semblaient les pétillements de la terre brûlée.

II

Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus, la tour carrée du château de Pierrefeu, déjà lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de distinguer encore sa girouette en métal peint qui avait la figure d’un coq faisan. Ils crurent entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il leur sembla que la vieille maison les rappelait. Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux qui s’en vont pour ne plus revenir.

C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur enfance avait grandi. Le défunt sire de Pierrefeu avait été un gentilhomme d’espèce assez remarquable; ivrogne au point qu’il cachait dans la manche de son surcot une bouteille d’hypocras pour boire pendant la messe, débauché si insatiable de plaisir, que, n’ayant point assez des serves de son domaine, il achetait bon an mal an trois belles filles amenées des côtes levantines par les pirates de la mer méditerranée, et tellement pieux qu’il n’eût point mis en perce une tonne de vin ou délacé la cotte d’une pucelle, sans s’être au préalable signé deux fois en l’honneur de son patron le grand saint Eusèbe, évêque de Verceil. Ses vices, comme on voit, vivaient en bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs, nuls reproches à craindre, car, prudemment, il choisissait pour chapelains de bons buveurs comme lui; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine, Pierre d’une Égyptienne, sans scandaliser ces dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres de son lit, en considération du bel ordre de sa cave, et aussi à cause de sa vénération pour les saints mystères.

Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur jeune âge, comme par un équitable avancement d’hoirie, une des trois propensions paternelles.

Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de neuf ans, gras des joues et fortement lippu, but du vin pour la première fois, il éprouva, tandis que la bonne coulée lui descendait du gosier dans la panse, un tressaillement si délicieux, suivi d’un si parfait bien-être, qu’il ferma les yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants de larmes de joie! Dès lors, il comprit que la Providence l’avait fait naître pour être un grand buveur, et n’eut garde de résister à la vocation céleste. Il aima le vin et l’honora. Il envia les tonnes du cellier toujours imbues de la rouge liqueur et se promit de leur ressembler autant que faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un seul trait le hanap de sire Eusèbe, qui ne contenait pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne le posait vide sur sa table qu’en s’écriant: Encore! mais il ne voulut pas être de ces bas ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les papilles buccales, font peu de différence entre les crus excellents et les crus médiocres; véritables éponges qui se gonflent indifféremment de toute humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie un art. Il étudia, expérimenta, compara. Bientôt il sut distinguer, paupières closes, rien qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne du vin d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur, il ne manquait pas de reconnaître le Saint-Pourçain d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire ne le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait fort, entre deux gorgées, un cuissot d’écureuil en sauce cameline, surmonté de grenades et de dragées vermeilles. A peine était-il hors de page, qu’il avait le nez rose, ce qui était un joli commencement.

Aymeril, le dernier né des frères, se tenait plus souvent dans la chapelle que dans les environs des cuisines ou des caves, et, garçonnet encore, lorsque, pour servir la messe, il montait les marches de l’autel, le front couvert d’une rougeur tendre, il avait le regard humble et circonspect, le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques. A seize ans, svelte et grêle, cheveux blonds presque blancs, pâles joues, un peu creuses, joli comme un novice sous la cuculle de lin étroite, à capuchon pointu, il avait déjà fait plus d’un pèlerinage à la grotte de Sainte-Baume, où Marie-Madeleine vécut trente ans et fut nourrie par les saints Anges; à Autun, qui vit Lazare mourir pour la seconde fois, et jusqu’aux dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don d’argent du poids de Durandal. Comme s’il eût été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours par semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline avec une peau d’anguille remplie de sable, selon l’usage des Camaldules. On vit plus d’une fois, le matin, dans son lit, des taches de sang fraîches encore, car il portait un cilice de crin où s’ajoutaient des clous. Il parlait peu, priait beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne manquait jamais de réciter un _Ave_ quand un reître ou un vilain lâchait devant lui quelque blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie des dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce qui lui donnait un air fort touchant, lorsqu’une galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et se montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une grande sainte comme on sait, bien qu’une fois en sa vie elle ait été induite du péché de luxure--mais on ne l’y prit plus--par un démon incube que les uns nomment Chamos et les autres Cimmeriès, marquis de l’enfer.

Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal, épicé par le sang égyptiaque que lui avait infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du giron de sa nourrice, il se rendit fort redoutable aux garcettes des environs et même aux concubines paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait, avant de retirer son jupel, de clore hermétiquement la porte de son réduit, elle ne tardait pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque chose qui ressemblait à la mèche d’une lampe, et qui était l’œil de Pierre, allumé. Pourquoi l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit un autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois d’avril, brame, il ne le savait pas encore et le devinait déjà. Dans les rousses après-midi de juin, lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la terre, l’herbe se frotte à l’herbe, et la branche à la branche, et la bête à la bête, lui, parmi les fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et les soupirs de délice dont la nature l’enveloppait, s’arrêta plus d’une fois contre un tronc d’arbre, étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres et tenant à deux mains son cœur gonflé par une ivresse douloureuse. Un jour enfin, ayant vu dans une mare claire se baigner Bénédicte, la fille du chancelier du château, et l’ayant entendue dire à une grenouille qui lui était sautée dans le giron: «Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de mon ami,» il comprit que l’on devait être bien aise entre les bras d’une pucelle et jura d’apprendre sans retard comment on devait s’y comporter. Dès cette heure, étant âgé de quinze années, il dépassa singulièrement les exploits des faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes, de qui mention est faite dans les écrits des poètes de l’ancien temps. Il fut un endiablé tentateur de femelles, un déchireur de guimpes, un trousseur de cottes, flairant des lys dans toutes les gorgerettes, mangeant des fraises à toutes les bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles les bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements dans leurs épousailles, il ignorait de tout point les bienséantes pratiques en usage parmi les dames et les chevaliers, et montrait des façons promptes et violentes. Il disait aux filles: «Je vous aime!» comme un autre leur eût dit: «Dieu vous garde!» Et pas une ne s’avisait de lui répondre des paroles peu engageantes, car il était bien fait de corps, blanc de peau, brillant des yeux, abondait en promesses de joie, paraissait tout à fait apte à multiplier les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup, employait volontiers en festins ou présents les gros tournois d’argent dérobés à l’épargne paternelle.

Mais le temps de ces largesses n’était plus. Maintenant Eusèbe de Pierrefeu reposait sous une lame de marbre, dans la chapelle du château, ce qui était fort convenable pour un homme pieux, et non loin de sa cave, ce qui devait être une consolation pour un ivrogne défunt. Des richesses du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé les chapelains, les filles d’amour et les majordomes, c’est-à-dire rien, et les trois jeunes frères assemblés dans le carrefour de la Marcellane, considéraient tristement le domaine familial d’où les exilaient la misère et l’ennui.

III

Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa le cou pour mieux avaler quelques lampées de vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur d’azur, globulé çà et là de beaux rubis saignants.

--Oh! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde d’un vigoureux coup de paume, allons-nous fondre en pleurs comme des grappes sous le pressoir? Il est véritable que l’état de nos affaires n’est pas très florissant. Mais quoi! la vigne, sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars de feuilles et de raisins en septembre. Le pis, c’est que ma bouteille de voyage est vide comme une poche de joueur, et, à la remplir six fois par jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de mon héritage. N’importe, je suis mon chemin vers Toulouse, où je dois être élu, par protections spéciales, pourvoyeur de la cave comtale. Adieu, frères! on dira plus tard, en voyant le carrefour de la Marcellane: «C’est ici que les trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés, se séparèrent d’un bon accord pour suivre chacun sa pente.»

Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril ensuite, qui de leurs selles s’étaient penchés vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une des routes qui rayonnaient du carrefour.

Pierre l’arrêta d’un geste inquiet.

--Tu emportes l’argent? dit-il.

--Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus. Un bon cheval de guerre, propre à faire belle figure dans les tournois, est mieux séant à un chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche de monnaies.

--Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre.

Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa dévotement une petite image de sainte Aliénor qu’il portait suspendue à son cou par un ruban de soie, et dit, les yeux baissés:

--Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en aller joindre à Constantinople le pieux roi Loys et la douce reine Éléonore, pour, de là, me rendre en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens. Je répandrai mon âme en pleurs de repentir, car j’ai beaucoup péché! sur le sépulcre de la divine hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que la céleste miséricorde vous accompagne en vos aventures!

--Toi aussi, tu emportes l’argent? dit Pierre.

--Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril. Un galant accoutrement qui rend plaisant aux yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un gentil chevalier amoureux des dames comme tu l’es.

--Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre.

Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane, et, triste un peu, baissa le front; mais quand il eut considéré sa monture et son vêtement, il lui vint aux lèvres un sourire de gloire.

Le destrier en effet était de haute race. Nul chevalier, dans les joutes de Charlemagne ou d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec une étoile blanche au chanfrein, le poitrail large et bosselé d’artères, la crinière presque rase et drue, deux braises aux naseaux, et battant le vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les mottes de terre plus haut que le chaperon de son cavalier.

Pour le costume, il était si resplendissant que jamais impératrice de Rome n’en donna de plus beau à son meilleur chevalier. Sur le velours écarlate du fronteau une queue de paon blanc, fixée par une cocarde, faisant royalement la roue. Le surcot de samit rouge, armorié de chimères et de licornes, laissait voir les manches collantes d’une cotte de sandal bleu tendre, découvrait en s’écartant la soie azurée des chausses et s’achevait en une garniture de menu-vair que dépassaient les estiviaux de velours, pointus, à bandes de pierreries. Une escarcelle pendait à la ceinture de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir cordouan, et scellée d’un fermoir d’or.

Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche rouge dans sa claire face imberbe,--car, seuls, les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de croisade, portaient barbe et moustache,--Pierre de Pierrefeu, sur ce cheval, dans ce costume, était superbe au soleil.

--J’irai donc seul! dit-il. Bois, Marcabrus; jeûne, Aymeril. J’envie de plus belles ivresses et de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur l’immense espoir de tous les amours. Eh! quelle femme résisterait à un cavalier aussi bien mis, monté sur un aussi beau cheval?

Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses étriers, il cria dans le vent qui passe, avec la voix d’un héraut d’armes qui proclame un tournoi:

--Soit fait savoir à toutes les dames de la vicomté que je les appelle au combat d’amour! Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait excuse de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma victoire. Iseult de Blancheflor, Oriane, Élys, Hélène, ô beautés inconnues, voici mon cartel: Je vous aime!

Mais il continua d’un ton moins hautain, en considérant l’une après l’autre les trois routes qui étoilaient la plaine:

--Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes? Ce lieu découvert ne me semble guère propice aux tendres aventures, et il est peu probable que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor la reine, ou Madame Oriane que suit partout un vieux nain morisque, barbu de neige et tout de vermeil habillé.

Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas un tournoi vaillant et que, selon toute apparence, il aurait faim à l’heure du souper et sommeil à l’heure du gîte.

Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe, il crut apercevoir dans le lointain de la route qui s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un bois de chênes nains et d’oliviers gris de poussière, quelque chose de rouge qui allait, venait, flambait dans la clarté.

--Un jupon de femme! C’est un signe qui m’est envoyé pour me montrer ma voie. Oui, certes, je vois un jupon! Est-il plus belle bannière pour qui cherche les batailles d’amour?

Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la bête des deux éperons, il s’élança dans un nuage de poussière soulevée, en droite ligne, vers la jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La queue de paon de son chaperon battait derrière lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si l’on en croit ce que raconte en son livre _De arte amatoria et de reprobatione amoris_, le savant homme André, chapelain du Roy de France.

LIVRE PREMIER

LA COUR D’AMOUR

CHAPITRE I

POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE

Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin.

Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres; son nom même est presque oublié; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée.

Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade était haute et large; un balcon de marbre rosâtre y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit; et, six à droite, six à gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les blasons des hôtes.

Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une belle couleur de pourpre orangée; mais une des grosses tourelles, construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche; il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une tourelle neuve.

Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui qu’elle avait élu.

Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses de sa femme pour le chevalier Antiphanor.

Mieux eût valu sans doute la louanger du choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même, car Antiphanor était de haute race et romançait fort bien en langue provençale. Mais il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers qui prétendaient se réserver leurs femmes, et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre toutes les coutumes, les droits de possession et de jalousie attribués aux seuls amants. Certes on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes et chansons; les cours d’amour avaient rendu contre eux plus d’un arrêt savamment déduit; quelques-uns n’en persistaient pas moins dans leurs sentiments incommodes.

Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur était pas loisible de se voir comme ils eussent voulu ni de converser à leur gré; en trois années, ils n’avaient encore pu se donner l’un à l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel amour; s’ils se rencontraient, c’était devant des yeux jaloux qui les épiaient méchamment; par la ruse du sire de Romanin, les messages les plus secrets étaient interceptés; et plus d’une fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne baisait pas.

Elle jura qu’il les baiserait.

Un jour que, navré de désespoir à cause de son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain, au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait saillie et à y demeurer coi, quelque chose qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que l’histoire ne dit pas d’une manière précise; Jehan de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois, avait secrètement enseigné des paroles.

Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation; le soir pris, il était au bas de la tourelle, où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât, et s’y tenait immobile, attendant sa joie.

Soudain, il se fit dans le château un grand bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées. Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets, et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent en poussant des cris, les bras levés au ciel. Le feu était au château, dans la tourelle méridionale! Mais Antiphanor se retint de bouger, soumis aux ordres de sa dame.

Pendant que le groupe remuant des fuyards assemblés devant le château s’effrayait des bouffées de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres et que le seigneur s’écriait: «Mille gros tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse dans sa chambre de la tourelle!» (mais on se donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon; c’était le bout d’une échelle de satin que Doulce avait faite avec les courtines de son lit.

Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous grâce à l’avancement de la muraille, s’élança d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve durant de si longues nuits.

Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, et sans entendre les plaintes du dehors montant jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse fureur.

Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt de Karléon par le chevalier Brito? «L’amante ne peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de l’amante.»

Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de se soulever un peu et murmura tout près de la bouche d’Antiphanor:

--Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus proche? Il faut que tu partes, hélas!