Part 4
Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait:
--Nulle monnaie! soupira-t-il.
--Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de l’homme!
D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.
--Hélas! mon destrier! pensait Pierre, mon beau destrier, qui me devait conduire aux aventures!
Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu:
--A moi le surcot! à Crokesos la cotte! Musehault aura les chausses, et Pincedès les estiviaux.
Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui plume une alouette.
--Hélas! mon habit! pensait Pierre, mon bel habit qui devait me faire aimer des dames!
Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en fine toile de Flandre.
--Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais à m’embellir pour les nuitées amoureuses.
Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front contre un arbre, et comme il était, de son naturel, plaisant:
--Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise...
Crokesos acheva:
--Puisque tu n’en eus point la doublure.
La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, pleurante, la reçut; et larmoyant de plus belle, elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons l’emmenait.
Elle partie, eux s’esquivèrent.
Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir au loin son cheval chevauché par une vile armure, et ses habits épars sur d’indignes échines, et toutes ses belles espérances!
CHAPITRE IV
AVENTURES DANS LA FORÊT
Nu, pas même de barbe, et les cheveux très courts, tout nu, gelé d’être sans habits et brûlé d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait survenir, honteux de sa peau considérée par toute la solitude, Pierre de Pierrefeu était beau comme Narcissus, dieu des païens, et penaud comme un chien tondu.
Subitement, la tête basse et les bras en avant, avec l’air d’un fiévreux qui endosse une robe fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour en vêtir sa chair, dût-il l’y déchirer; chaussé de bruyères, ceint de liserons, chaperonné de feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la curieuse lumière le poursuivait à travers la voûte empoussiérée du bois, comme une armée aérienne lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui offrit un gîte épineux entre les oliviers espacés. Indécis, effaré, frémissant au tact de son corps, parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait, venait, rôdait, assez semblable à quelque jeune bête sans poils tournant dans une vaste cage qui aurait pour barreaux des fûts d’arbres.
Il fit halte, s’interrogeant.
Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles, ici et là, rougeoyaient dans les écartements des ramures? eh! les enfants l’auraient hué, comme on fait un chien attelé à quelque marmite, et nul vilain ne l’eût reçu, car il est malaisé de persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas même de poches. Que si la nuit eût été prochaine, il aurait trouvé du réconfort à songer que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il regagnerait le paternel habitacle. Hélas! il était sexte à peine et les journées dans le mois de mai sont peu courtes. Irait-il vers le château, qui érigeait ses deux tours dans une embrasure crénelée des Alpines? il se figurait la fuite des chambrières effarouchées, les yeux écarquillés du veilleur allongeant le cou par un créneau de la tour de guette, et bandant, à tout hasard, son arc.
Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint; c’était une guêpe, qui, bourdonnante, lui avait piqué la cuisse.
Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi qu’un taon fait un bœuf. Les houx le mordaient aux mollets, aux chevilles les ronces; à peine avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait, à la façon de quelqu’un qui marcherait sur la plaque d’un four; et parfois, pour qu’une de ses jambes au moins fût épargnée, il courait à cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue. Mais la gêne d’être nu dans la clarté, les souffles et les rires d’oiseaux, lui causaient plus de souci que les piqûres des épines ou les soufflets des branches; il se fût enfoui dans le pire des trous broussailleux, afin de se voiler, et, de ses bras tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui passe, pour s’en faire un vêtement.
Toujours allant, il vit de loin, entre des roches, une ouverture de grotte, bien ressemblante à quelque géante bouche dentée de pierres aiguës; elle baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de mousses et de lierres. C’était un asile enfin. Là, d’ombres habillé, il attendrait la nuit.
Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la curiosité du jour et des choses. Qu’est-ce donc qui, soudain, lui rebroussa l’allure? Deux formes, non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur obscure, l’une de l’autre si proches, avec un bruit d’étoffes réjouies d’être froissées; et de la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles douces, ailées de jolis rires. Vous auriez pensé qu’un nid gazouillait dans une gueule de dragon. Or les paroles étaient telles:
--L’autre? non, non, il n’est que trop hardi déjà d’en tenir un, cessez.
--Dites la cause, Élys.
--La cause? mon vouloir.
--C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié.
--A moitié, c’est trop dire.
--Mais ce n’est pas assez faire.
--Ah! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point?
--Qui se plaindrait, obéie?
--Recordez-vous quelle dame je suis.
--Comment m’en bien souvenir, si je ne le sais qu’à demi?
--Songez, Raymond de Miravals, qu’après la joute où vous vainquîtes, mes couleurs au bras, il ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à la condition de ne pas tirer votre cuirasse.
--Eh! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les jambards, je pense!
Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu longtemps, car un baiser donné à propos rend muettes les plus parleuses lèvres.
Pierre grinça des dents. D’autres aimaient! Ah! s’il avait eu un habit! Il n’aurait pas failli à entrer dans la grotte, clamant: «Venez au soleil, dame! et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus.» Et de fait, il l’eût prouvé, après peu de retard.
Tournant dos, il chercha des solitudes moins agréablement hantées. Là-bas, la profondeur épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un refuge. Il courut, baissant le cou pour se garer des ramilles qui lui auraient piqué les yeux, écartant les basses branches avec ses bras déchirés. Un long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le glissement d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait d’une source, d’une rivière peut-être. Dans les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon de ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus, fableur syracusain; et n’y eût-il là ni vimes ni joncs aquatiques, il aurait du moins l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide fuyard nu, mais d’un baigneur qui lave dans le flot la poussière et le soleil des routes.
Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes vagues du feuillage; la rumeur s’enflait, plus vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une fumée d’eau; et bientôt, rapide, entre le treillis de quelques ornes grêles, reluit une coulante surface, qui disparut un instant derrière un rideau d’yeuses, puis, entre deux rives d’où les saules laissaient pendre leurs chevelures comme des dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet du ciel.
Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement, s’arrêta.
Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur des branches retombantes, s’érigeait une sorte de bonnet pointu, en ostérin violet, tout œillé de pierreries, et qui certes était («Notre Dame!» dit Pierre en se signant) une belle mitre d’évêque.
Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire de Pierrefeu; un saint homme comme le devait être cet évêque qui, sans doute revenant de quelque pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la fraîche rivière, n’aurait point de railleries pour le piteux état d’un voyageur dépouillé par de mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à se tirer de souci.
Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par l’eau voisine; il se disposait à se faire bien venir par le moyen de quelque pieux salut, lorsqu’une voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle ne pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur de Dieu, prononça vivement ces mots:
--Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut savoir se garer.
--Alaette, répondit l’évêque, il y a au château de Romanin autant d’hôtes au moins que de lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille des étables, ce qui eût été peu congruant à mon caractère.
--Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins douce, il vous a plu, si vieille et maigre qu’elle soit, d’embrasser de nuit votre épouse.
--C’eût donc été pour mater la chair! dit l’évêque; de vrai, il se lit dans les légendes que plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de soi un squelette. Une maigre épouse convient à un personnage d’église aimé d’une dame un peu grasse; et compte me sera tenu d’avoir expié près d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette.
--Vous me voulez distraire par ces dires complimenteurs, mais je ne m’en satisfais point, et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous mettrez en quête d’un autre lit.
--Ah! j’en sais un qui me serait le plus plaisant de tous, par vos chers pieds nus, je le jure! Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort jalouse; il nous en cuirait de la mécontenter outre mesure. Au surplus, ce couvert de saules n’est-il point aussi discret que les plus céleuses courtines? Cette couche de vertes herbes ne vaut-elle pas les plus doux lits du monde? et, pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles paroles amères que ces lèvres si mielleuses vous furent, par la grâce du ciel, données.
--Ah! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez aux portes du paradis, il faudra bien, en dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes, tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes façons.
Pierre n’en eût point écouté davantage, à cause du grand respect qu’il portait aux personnes d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en se retenant, près de choir, au tronc du saule, lui donna à craindre d’être surpris, et, d’abord avec précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi le froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux effrayés.
Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille, où les grottes recélaient, au lieu de bêtes farouches, des couples trop attendris, où des évêques mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans les saules du rivage? Certes, il se déroberait à ces visions amoureuses qui lui étaient si cruelles. Sa nudité, sa solitude hélas! il fallait qu’enfin il trouvât où les cacher; et fort à propos, au milieu d’une clairière, lui apparut un vieux chêne que le tonnerre avait écimé et qui portait, creux jusqu’au sol sans doute, une large plaie noire à son flanc béante.
Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les bruyères, s’aidant des branches pour sauter les buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par les pieds dans le trou, s’y enfonça, vira sur lui-même, malgré les esquilles du tronc, et, vêtu d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au dehors, essoufflé.
Alors, les yeux tristes, il songea aux belles aventures d’amour que ses rêves lui avaient promises. Comme elles se fussent diverties de lui, les dames de la Vicomté, si, le voyant dans son tronc d’arbre, elles avaient su quel beau défi leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval, dans son bel habit, entre les trois chemins de la Marcellane, le jeune sire de Pierrefeu! Combien elle nous déçoit l’espérance, hélas! et qu’adviendrait-il de lui maintenant?
Tout à coup il ferma les yeux; non, non, il ne voulait plus voir les délices des autres! Une dame avec son ami était entrée dans la clairière.
Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran (car il est vrai que ce fut elle), ne marchait point, mais se laissait porter par un varlet qui était de grande taille, et avait fort belle apparence, bien qu’il ne fût point chevalier.
Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied du chêne!
Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu d’avoir été doctriné par des chapelains ivrognes dans le château paternel, eût reçu les leçons de quelque érudit abbé passé maître en clergie, il n’eût point manqué de comparer son cas à celui du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits relatés dans les antiques histoires, fut condamné à voir couler, mourant de soif, une belle onde où il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir mûrir, mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne pouvait mettre la dent.
Jeune comme elle était, bien blanche du visage, et du sein aussi, car le pelisson de satin rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux, issus en flots du chaperon, éparpillant des odeurs de pommade et d’autres odeurs meilleures, Cécile se mouvait tendrement parmi les caresses de son ami, soupirait d’aise et murmurait: «Ah! ce n’est point un chevalier manchot qui m’accolerait d’aussi agréable façon!» Ce que voyant et entendant, Pierre de Pierrefeu, la tête hors de l’arbre, les narines écarquillées, et les yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait de tous ses sens cette jeunesse et cette beauté si proches; et il sentait son corps nu piqué comme de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait des fourmis qui lui grimpaient le long des membres, ou de son sang qui lui fourmillait dans les veines.
Eux se baisant, lui n’y tint plus.
--Mort de mon cœur! s’écria-t-il.
Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent.
Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la clairière avec des gestes éperdus. Fou, il l’était, certes, devenu. Il serrait dans la brise des formes imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des bouches vaines. Il ne lui était plus importun d’être nu; il s’étalait au ciel, s’offrait aux curiosités de la lumière qui soulevait les feuilles pareilles à des paupières vertes, et l’enveloppement du vent lui était une caresse. Il se plongea dans les frondaisons, bégayant des appels; tel Pan le dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois. Les piqûres des herbes rases étaient des chatouillements qui ne lui navraient plus les plantes. Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait qu’elle vivait, cette ceinture. Il enlaçait des arbres, leur disant: c’est toi, dame? Effarouchée, une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers elle, l’espérant femme. Par instants il rampait, longuement frôlé aux bruyères, et les écartait comme on fait d’un doux linceul de lit pour y chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus d’imiter les bêtes qui rôdent allumées par les chaudes saisons; un oiseau s’étant envolé, vers son nid peut-être, il le suivit dans les branchages. Ici, se balançant sur un rameau d’olivier, là, faisant ployer de son poids la cime d’un haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant les ramilles, trouant les feuillées, mêlé à toute la forêt, toujours suivant, comme sûr de l’atteindre, quelque femme au loin vue de ses yeux brûlants, sentie de ses chaudes narines, presque touchée de ses bras fous.
Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de samit pâle, la plume de son chaperon frôlée par le passage de l’eau claire, une dame, sur des carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée, une joue dans ses cheveux.
Et celle qui dormait ainsi sous l’approche furieuse de Pierre de Pierrefeu, c’était la plus belle et la plus chaste femme du pays de Provence, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or!
Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un effondrement de ramures, peut-être elle rêvait qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux, lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à jamais de sa présence le troubadour Bertrand d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près d’elle, soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont il lui était enjoint de garder ses yeux voilés.
CHAPITRE V
PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES
Vous pensez l’étonnement et le courroux de tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or, eut narré par le détail devant le tribunal quel affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.
Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc d’acier parmi les remuements de robes effarouchées et les entre-heurts de mandores et d’armures, quand Phanette, imposant silence au tumulte, ordonna d’une voix ferme:
--En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître appréhendé et par devant nous conduit, pour être jugé selon la loi d’Amour.
--J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.
Ces mots ouïs, les bruits se turent; seule, Alaette de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant sous sa cotte ses pieds sans estiviaux:
--Comparaîtra-t-il tout nu? demanda-t-elle.
Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du trouble de chacun; quatre chanceliers, suivis de quatre pages, quittèrent la salle de justice, afin de rencontrer le coupable et de l’amener céans, ou docile ou rebelle.
Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient tout à l’heure, désigna de la main trois pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un bahut vermeil au dedans comme le pourrait être un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, dressée au milieu de la salle.
Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs de soucis et d’églantines, la claire face de l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, riait avec des lèvres en bois vermillonné.
Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux, se rangèrent en cercle autour de la jolie image, et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs s’étant approchés, elle commençait de réciter la louange du Dieu,--car mieux qu’aucune de ce temps elle sut composer et dire sirventes, vers, couplets, sons, chansons et tensons,--lorsque le fou de Romanin, qui s’était accroché aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin d’un carreau:
--Voici l’homme! cria-t-il.
Il y eut un grand refoulement peureux, vers le fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées comme des feuilles dans un cercle de vent; plus d’une même se cacha de la main les yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu les doigts.
--Fait-il résistance? demanda Phanette de Romanin.
--Il marche le premier, fièrement; vous jugeriez qu’il conduit qui l’amène.
--Est-il vêtu? dit Alaette de Méolhon, qui suivait sa pensée.
Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de répondre; les deux battants de la porte plutôt enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, violent, sauvage, non point nu, mais du col aux chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de branches feuillues, de liserons et de lierres; et vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient l’air libre du ciel et toute la franche forêt.
Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier désir, certes, fut de les embrasser toutes. Mais il se contint, les regardant avec des yeux qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, car il était, de nature sinon par doctrine, courtois.
Or, parmi les longs murmures des dames tout bas chuchotantes avec de légers rires, et des hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait repris séance, et Phanette, mignonne et grave, interrogea:
--Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse?
--Un baiser?
Pierre sourit.
Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante Clermonde:
--En effet, rien qu’un baiser, dit-il.
--Nommez vos noms.
--Pierre.
--Tous vos noms.
--Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la vase; un noble homme, mal en point, dérobe aux moqueries l’honneur de sa maison.
--Donc, vous êtes de gentille race?
--Qui en doute, qu’il l’ose dire!
--Savez-vous quelles nous sommes?
--Les plus plaisantes femmes que, même en songe, aucun ait jamais vues.
--J’entends si vous savez à quelle fin nous voici rassemblées en ce lieu?
--Ceux qui parlent du château de Romanin ne manquent pas d’en faire cent contes extravagants, mais je me donnai toujours garde d’y croire.
--Qu’est-ce donc qu’on rapporte?
--Que les dames en ce château séantes y tiennent Cour plénière pour juger les procès d’amour.
--Ce disant, ils ne mentent point.
--Quoi? vous rendez des sentences?
--Équitablement, certes.
--Il y a des lois d’amour, en effet?
--Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus le roi.
Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux joyeux; cette insolente gaieté, comme on pense, parut à tous fort messéante.
--Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois, la compagnie des sangliers et des louves ne m’a point initié aux hypocrites courtoisies.
Phanette de Romanin reprit:
--Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt?
--Pourquoi non? répliqua Pierre que divertissait l’aventure.
--Il faut, sire, que vous en fassiez un grand serment.
--Le plus grand qu’il vous plaira.
--Jurez donc par le Dieu de qui l’image est devant vous.
Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé dans le bois, qui portait un manteau d’azur et un nimbe de fleurs en tresses.
--Par cette poupée? dit-il.
A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, bouleversés d’un tel blasphème.
--Une poupée! le Dieu d’Amour!
Cent voix criaient, confuses.
--Le dieu d’amour! répéta Pierre. C’est homme et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus, s’il vous faut un serment, agréez celui-ci qui en vaut un autre: par le nom de ma race, par le nom que je cèle, je jure de me soumettre, dames, à votre justice.
On reprit place, Phanette dit:
--Vous tiendrez le serment juré?
--Un homme n’eût pas dit impunément ceci!
--Bien, vous parlez du moins d’une haute façon. Or çà,--puisque vous connaissez de quoi l’on vous accuse,--défendez-vous, beau sire.
En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner aux dames; plus d’une se disposait à l’entendre avec une bienveillance qu’aurait dû exclure la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour, l’air morose, s’avança.
C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins antiques. Comme il avait dans son château une très belle librairie, il n’ignorait de rien; les plus habiles trouvaient plaisir et profit à l’entendre deviser sur quelque matière que ce pût être.
--Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu ne soit admis à plaider devant la Cour d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque clergie en répondant avec justesse à diverses questions posées par un homme bien doctriné; car d’illustres personnes ne doivent point prêter l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable d’agrémenter ses dires par des comparaisons exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de lectures.
La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva; et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son index à la pointe de son nez, questionnait Pierre de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies:
--Le noble homme auquel je parle pourrait-il me dire, à quelques toises près, la distance qui divise le ciel de notre terrestre habitacle?