L'homme sauvage et Julius Pingouin

Part 9

Chapter 93,824 wordsPublic domain

* * * * *

_3 décembre._--Au point du jour, la houle était un peu calmée. Le navire a pas mal souffert, mais pas autant qu’on aurait pu le croire.

Le vent, qui nous poussait dans notre direction, nous a fait faire du chemin bien qu’avec une déviation vers l’Est.

--Nous revenons de loin, constata le pilote Bouture... C’est curieux, les parages où nous sommes sont pourtant calmes, d’ordinaire.

--Faut croire qu’y ont changé de caractère, grogna le Rempart. C’est p’têt ben d’sa faute, à c’chinois-là, me confia-t-il à l’oreille...

Il est maintenant huit heures et demie. Coco est en vigie sur un mât.

--Bon massa, crie-t-il tout à coup, moi voi’ un bagage qu’est terre ferme!

Pingouin consulte sa carte.

--Ça, ça doit être une île déserte. On peut descendre un moment, ça reposera.

C’est, en effet, une vaste île qui paraît verdoyante et belle.

Nous débarquons avec la chaloupe. Nous sommes huit bien armés. Savoir:

Julius Pingouin, le docteur, moi le Homard, le Rempart, le pompier Zafolin, le pilote Bouture, Ezéchiel Binaire, le nègre Coco. Le navire étant laissé à la garde du brave Bayados et des autres.

* * * * *

_Même date. Le soir._--D’abord, l’île n’est pas déserte. Il y a, dedans, une soixantaine d’individus, hommes et femmes.

Quand nous sommes arrivés, ils étaient dans un grand champ, en train d’arracher des pommes de terre. Ils travaillaient assis par terre, sans se parler, tout en se surveillant les uns les autres--une pomme de terre arrachée--un coup d’œil au voisin pour être sûr qu’il a aussi tiré la sienne--une pomme de terre--un coup d’œil. Ils allaient comme ça.

Tout à coup, sur un affreux mugissement de cor de chasse, qui partit d’une espèce de bâtisse qu’on voyait au loin, ils s’arrêtèrent tous et se reposèrent.

Après quelques minutes, nouveau mugissement. Ils reprirent leur travail--une pomme de terre--un coup d’œil au voisin--une pomme de terre--un coup d’œil, et ainsi de suite...

--Ils sont curieux à voir, constata le docteur.

--Ça doit être un asile de fous tranquilles, répondit Pingouin.

--Tranquilles?... dit le docteur inquiet. Je ne m’y ferais pas.

Cependant, peu soucieux de nous montrer, nous avancions dans le bois vers les espèces de bâtisses dont j’ai parlé. Les arbres étaient assez beaux, mais Coco en semblait dégoûté.

--Ça, pas valoir cocotier natals, remarquait-il tristement.

Bientôt, nous arrivâmes aux maisons. Il y en avait cinq. Elles étaient immenses, crépies avec de la boue et plutôt sinistres d’aspect. Chacune d’elles, en haut de la porte, avait un mot gravé: _Réfectoire._--_Dortoir._--_Atelier._--_Reproduction._ La plus vaste, qui était aussi la plus abominable, parce qu’elle avait des ornements en forme de lèche-frite, s’intitulait: _Maison Commune_. En avant, entre deux mâts très hauts, était tendue une bande de toile sale sur laquelle il y avait écrit:

TOUS LES HOMMES NAISSENT ET DEMEURENT ÉGAUX.

Et personne nulle part.

Nous étions plutôt épatés. Le nez en l’air, nous regardions l’inscription et toutes choses, sans y rien comprendre.

--Ah! ah! citoyen, tu admires notre déclaration de principes?

Cela fut dit, au docteur, par un homme maigre, vêtu d’habits trop larges, qui sortait de la grande maison du milieu.

--J’admire sans admirer, répondit le docteur. Il y manque quelque chose à votre déclaration.

--Il n’y manque rien, dit l’homme avec orgueil, c’est le critérium de la dignité humaine.

Le docteur ouvrit sur lui un œil étonné.

--C’est le... Comment avez-vous dit? Le critérium de la... Très bien, vraiment très bien. Mais cela n’empêche pas qu’il y manque quelque chose. Il doit y avoir: _égaux devant la loi_. Sans cela elle n’a plus de sens.

--Il n’y a plus de lois, fit l’autre. Nous nous sommes dégagés de tous les liens odieux qu’a inventés la tyrannie pour asseoir son joug et opprimer la liberté naissante.

--Extraordinaire littérature, dit le docteur. Est-ce dans un livre que vous avez appris à parler ainsi? et peut-on se le procurer quelque part?

--J’ajouterai, citoyen, poursuivit l’homme, que tu m’étonnes en paraissant insinuer que tous les hommes ne sont pas égaux.

--J’ai paru insinuer cela? dit le docteur.

--Oui. Or, je le proclame hautement, et nul mandataire d’une société libre ne me contredira: Tous les hommes sont égaux et de toutes les façons...

--Espèce de moule, interrompit le Rempart, si tu me collais une gifle, ça serait comme une mouche; si je t’en collais une, ça te tuerait. Donc, t’es pas mon égal.

Cependant, l’insulaire poursuivait avec feu:

--Tous les hommes sont égaux. Plus de lois, plus de métiers, plus de maîtres, plus de capital, plus de patrons, plus de salaire avilissant, plus de despotisme, plus d’aristocratie vicieuse et de tyrannie cupide.

Il n’y a plus que des hommes libres, égaux, affranchis et conscients de leur dignité humaine.

--Très, très curieux, dit le docteur. Vous constituez, à ce que je vois, une colonie... oui?...

--Parfaitement, citoyen, tu l’as dit et je t’en estime.

Tous les hommes sont frères. Chacun pour tout le monde, tout à tous. La grande aube de la libération et de l’affranchissement s’est levée pour nous et nous sommes délivrés de l’esclavage social.

--Très bien, dit le docteur, moi je comprends et j’admire. Mais voici un prince étranger--il montra Pingouin,--qui ne doit pas comprendre tout à fait. Il serait désireux que tu lui expliquasses dans le détail. Prends ces cinquante sous pour ta peine.

--Je suis aux ordres de monseigneur, dit l’autre, en mettant le chapeau à la main et les cinquante sous dans sa poche.

Il se retourna vers le docteur.

--Tu es un brave citoyen. Tous les hommes sont bons, braves et vertueux quand la civilisation ne les a pas pourris. L’humanité est essentiellement admirable.

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

--D’abord, reprit le docteur, comment t’appelles-tu?

--Je ne m’appelle pas. Il n’y a plus de noms. Je suis le nº 29. D’un nom plus ou moins beau, on peut tirer orgueil, comme ces infâmes aristoc... hum... Un numéro, c’est un anonymat niveleur.

--Superbe, dit le docteur. Eh bien, nº 29, dis-moi un peu pourquoi tu ne fais rien, tandis que tes frères travaillent?

--Parce que c’est mon tour. Chacun à notre tour nous sommes homme public. C’est-à-dire que nous représentons le pouvoir exécutif.

--Qu’est-ce qu’il exécute? demanda le docteur.

Cependant le croque-mort Ezéchiel Binaire, un peu ivre, interrogeait le nº 29:

--Dis donc, mon vieux, est-ce qu’y parlent tous aussi bien que toi, les autres?

--Aussi bien, non, répondit l’homme flatté. Je suis de beaucoup le meilleur...

--C’est pas vrai, puisque vous êtes tous égaux. (Réflexion du Rempart.)

L’autre poursuivit: Vous avez eu de la veine de tomber sur moi, il y en a qui ne savent rien dire. Tout de même, il en existe bien une vingtaine avec qui on peut causer.

--Cré nom! grommelait Binaire, ça doit être gai une fois qu’y sont lâchés ensemble.

--Mais le pouvoir exécutif, insistait le docteur, qu’est-ce qu’il exécute?

--Il représente ses frères, dit l’autre avec majesté, et fait obéir aux décisions de l’Assemblée parlementaire.

--Il y a un Parlement! dit le docteur, avec horreur. Qu’est-ce qui le compose?

--Tout le monde. Il n’y a pas de raison pour que quelques-uns dirigent tous les autres. Nous sommes tous notre gouvernement. Les femmes naturellement siègent aussi; elles sont nos égales. La salle du Parlement est la plus belle de la Maison Commune.

Il y a une séance tous les soirs. Chacun y parle le même nombre de minutes et possède la même autorité. Chacun, ici, est l’égal de l’autre. Tout le monde travaille de la même façon et fait, en même temps, la même ouvrage, selon la décision prise par le gouvernement. Tout le monde mange la même chose, à la même heure et en même quantité dans le réfectoire commun. Chacun dort, dans le dortoir commun, le même nombre d’heures que le voisin et dans un lit semblable. Tout le monde se divertit de la même façon et en même temps.

Tout est réglé. Il n’y a plus de volonté personnelle. Il n’y a plus de supériorité d’aucune sorte. Il n’y a plus de faibles condamnés à l’oppression inique. Il n’y a plus qu’une moyenne égalisée. Il n’y a plus que la justice, la vie pour tous, l’unification totale et complète des conditions d’existence. La tyrannie des forts, des riches et des puissants a cessé, puisqu’il n’y a plus de forts, de riches, ni de puissants. L’individu n’agit plus pour lui-même et par lui-même, la masse agit pour la masse.

L’homme a disparu. La société collective est tout.

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

--Il n’y a plus de Dieu, dit l’autre. Il n’y a plus aucun des préjugés par lesquels on a trop longtemps maintenu dans les fers le plus grand nombre au profit d’une minorité vicieuse, cruelle, méprisable et jouisseuse.

--Et la liberté? demanda le docteur.

--La liberté est plus complète que jamais puisque chacun fait ce que tout le monde a décidé de faire.

Nous avons ainsi nivelé les injustes supériorités et établi le droit primordial et imprescriptible à la vie que chaque être apporte en venant au monde.

--Très bien, dit le docteur; mais alors il y a une entente parfaite dans votre Parlement?

--Non. Il y a une opposition. Elle est composée de douze membres se renouvelant périodiquement. Ils ont pour mission de combattre les décrets adoptés et de refuser leur confiance au reste des membres. Ceux-ci doivent être d’accord.

--Puissant, remarqua le docteur. Vous formez une nation bien intéressante.

--Une nation! dit l’autre, indigné, quel blasphème!... Nous ouvrons notre sein indistinctement aux citoyens du monde entier qui veulent connaître le bonheur d’être libres et égaux.

--Et, dit le docteur, en dehors de cette opposition... comment dirai-je?... gouvernementale, il n’y a jamais de dissentiments graves?

--Oh! si, alors on se bat. La majorité veut toujours abaisser le nombre d’heures de travail et l’opposition ne s’oppose pas assez. Il y a quelque temps, on était descendu à vingt minutes par jour. Ce n’était pas suffisant. On mourait de faim. Il y eut un mouvement violent et on porta le temps de travail à quatre heures et demie. Il y eut une furieuse bataille au Parlement. Heureusement, l’homme public de service avait été marchand de vin et directeur d’une salle de réunions électorales. Il avait l’habitude et éteignit la lumière. Dans le noir, tout s’apaisa et, le lendemain, on recommença les délibérations.

--Très, très curieux, dit le docteur, ce système babouviste a toute mon approbation. Mais les malades? qu’en faites-vous?

--Chacun a droit à un jour et demi de maladie par mois. C’est la moyenne, qui ressort de nos statistiques. Ce jour-là, il ne fait rien et on le soigne. On a le droit aussi de se saoûler une fois par semaine. On a un bon pour cela.

--Et les mariages?

--On ne se marie plus. Tu m’étonnes avec cette question, citoyen. Il n’y a pas de raison pour que des hommes et des femmes égaux aient des conjoints différents.

Et puis, avoir un conjoint, c’est avoir une propriété.

Or, la propriété c’est le vol. Le même raisonnement s’applique à chaque chose.

--Nous y viendrons tout à l’heure, reprit le docteur.

Vidons la question mariage d’abord. Comment faites-vous? l’union libre?

--Par exemple! Quelles mœurs! Fi donc! Et l’égalité? Non, non, plus de choix personnels, plus d’inclinations injustes et égoïstes, plus de jalousie, d’adultères, de vices, d’immoralité et de dépravation. Nous avons supprimé tout cela. Chaque homme ou femme reçoit par semaine un bon de jouissance, portant un numéro amené par le sort. Il y a deux tirages amenant deux séries de numéros pareils. Avec ce bon, chacun a droit, pour une nuit désignée également par le sort, à la personne portant le numéro correspondant.

Ainsi s’accomplit anonymement la grande œuvre de reproduction qui, seule, peut excuser ces pratiques. Je n’ai pas besoin de te dire, citoyen, qu’il y a une série de numéros hommes et une série de numéros femmes.

--Oui, les confusions pourraient amener des résultats fâcheux, dit le docteur.

--Ainsi, poursuivit l’autre, tout est pour le mieux. La chose a lieu dans la maison de reproduction que vous voyez là, à droite. Les deux numéros correspondants vont évidemment, chaque fois, à des personnes différentes. Les femmes passent plus souvent que les hommes, car il y en a moins. Nous n’avons pu remédier à cette petite inégalité entre les sexes, mais elle est bien légère. Il est naturellement interdit de céder ou de changer son numéro. Ainsi se trouve établi un roulement...

--Oh! dit le pudibond pompier Zafolin, en s’écartant.

--Admirable! fit le docteur. Et les enfants?

--Les enfants? Évidemment, ils sont délivrés de l’abusive autorité paternelle. Les enfants sont élevés tous ensemble sans connaître leurs parents qui ne les connaissent pas. Ils ne connaissent que le devoir civique. Ils sont fils de la société. Chaque femme les surveille à son tour. On évite ainsi la tendance fâcheuse à l’individualisme que fait naître la famille.

On coupe aussi dans son pied ce sentiment ignoble qui pousse l’homme à dépouiller son semblable pour enrichir son enfant. Son enfant! Encore la propriété!

--Ah! oui, dit le docteur. A qui donc appartiennent la terre, les moissons, les instruments, les provisions, tout enfin?

--A tous, naturellement, répondit l’Homme 29, avec orgueil.

--Et de quoi peut disposer chacun?

--De rien, puisque tout est à tous.

--Précieux pour chacun... Et lequel d’entre vous fut l’architecte de ces monuments... intéressants?...

Le docteur désignait les maisons de boue.

--Tu veux railler, citoyen, répondit le 29, avec dignité et mépris. Je vois que tu en es encore aux vains préjugés du luxe et de la décoration. Ces maisons sont faites pour nous abriter du froid et de la pluie; elles remplissent suffisamment cet office; on ne peut rien demander de plus. Les recherches de l’élégance sont le fait des sociétés gâtées par le capitalisme et roulant sur la pente des décadences. Nous, nous formons un monde nouveau, dénué de préjugés, dénué de faiblesses, dénué de raffinements. L’art, le luxe--de l’inutilité, voilà ce que c’est; de l’injustice, puisque tout le monde n’en possède pas autant--de la supériorité pour quelques-uns, puisque l’on exalte l’inégale beauté que nous arriverons à faire disparaître par une parfaite communauté de vie et un mélange constant des individus pour la reproduction... Nous ne voulons plus rien qui rappelle la tyrannie, le despotisme, le passé odieux de souffrance, de misère, d’oppression. Avant nous, il n’y avait rien. Telle est notre volonté. Nous nous refusons à recueillir les vestiges des âges disparus dans leur fange.

Après un naufrage, une caisse de tableaux échoua sur notre rivage. Ils étaient d’une magnificence ignoble. Peut-on se nourrir d’un tableau? Je te le demande, citoyen? Alors la colonie, réunie en Assemblée parlementaire solennelle, décida de consacrer ces odieux produits des civilisations corrompues à la proclamation de la Vérité et de la Justice. Ces tableaux, regarde-les, ils composent, cousus ensemble, la bande sur laquelle notre déclaration de principes recouvre les immoraux sujets qu’un détestable inutile avait passé des années à parfaire, au lieu de travailler pour ses semblables.

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

--Les cadres, on les brûla. Cela t’explique, continua l’Homme 29, en parlant au docteur, la simplicité vertueuse de ces constructions que tu raillais. Elles sont belles puisqu’elles sont utiles.

--Moi, je les trouve pas mal, murmurait le naïf Zafolin, a ressemblent à des casernes.

L’insulaire entendit et bondit.

--Des casernes! Des casernes!... Malheureux, serais-tu un vil partisan de la tyrannie prétorienne! Des casernes! mais cela implique une armée! une armée, comprends-tu?--une armée.--Des hommes éduqués pour tuer leurs semblables, l’abomination de la barbarie!...

--Ben oui, murmurait Zafolin intimidé, nonobstant que si vous aviez la guerre...

--La guerre! L’Homme 29 rit superbement--la guerre ici?... Elle serait bien impossible, puisque nous n’avons pas d’armée, puisque nous n’en voulons à aucun prix, puisque nous n’en aurons jamais...

Il triomphait. Le pompier ahuri par ce raisonnement bilatéral se retira de la conversation mais il murmurait:

--Nonobstant qu’il a d’drôles d’idées, le particulier, des fois qu’on supprimerait les pompiers, ça n’empêcherait pas les incendies.

Cependant, le docteur questionnait:

--Et vous n’avez jamais eu de criminels dans votre âge d’or?

--Malheureusement si. La figure de l’Homme 29 s’altéra. Cinq d’entre nous ont dû être condamnés aux travaux forcés.

--Ben, vous y êtes tous, remarqua Binaire, en aparté.

L’Homme continua sans entendre:

--Deux sont galériens sur la chaloupe qui nous sert à traverser une petite baie, qui est à l’Ouest. Les autres...

--Eh bien? dit le docteur.

--Il y a un homme et deux femmes. L’une des femmes s’est enfuie avec l’homme qui était déjà son complice. Ils sont dans les bois. L’homme est bûcheron et pêcheur. Il nous fournit du bois et du poisson en échange d’autres choses.

--Et qu’avait-elle fait cette femme? interrogea le docteur.

--Oh! c’était une grande coupable. Elle avait refusé de participer aux bons de jouissance et à leurs conséquences. Elle avait refusé d’entrer avec son numéro dans la maison de reproduction, disant qu’elle aimait ce jeune homme qui est avec elle.

Lui, ne voulait pas être de notre avis... il était insurgé contre la liberté... et voulait faire ce qui lui plaisait. Il était dangereux et intelligent. L’intelligence, c’est la mort de l’Égalité. Il a défendu la jeune femme et nous a menacés de sa hache. Alors, on les a laissés tranquilles, mais ils sont privés de leurs droits de citoyens et ne peuvent plus faire partie du Parlement, ce qui est affreux.

--Je le crois, dit le docteur. Et l’autre femme?

--Elle avait un enfant et voulait le garder. On le lui a pris, naturellement, car il faut faire du bien aux gens malgré eux. Pour détruire ses mauvais sentiments on l’a condamnée au bout de quelque temps à soigner tous les enfants de la colonie. Nous espérions anéantir par ce moyen son affection égoïste en la dispersant. Par malheur, au bout de trois jours, elle a cru reconnaître son fils et elle s’est sauvée en l’emportant. Après, elle est revenue, disant qu’elle croyait s’être trompée et qu’elle voulait prendre son vrai enfant. Elle était très, très excitée et menaçait de nous tuer tous. On a eu de la peine à la chasser. Le bûcheron l’a recueillie, elle rôdait toujours par ici, criant pour avoir son enfant que personne ne pouvait reconnaître. Elle était devenue folle furieuse et elle est morte.

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

--Parlons des galériens de la chaloupe, dit le docteur.

--L’un est un infâme réactionnaire. Il a demandé une culotte plus large que la sienne, sous prétexte qu’il était très gras. Naturellement, on ne la lui a pas donnée. Tous nos vêtements sont taillés sur un modèle moyen. Il n’y a pas de raison pour que les uns usent plus d’étoffe que les autres, puisque tout le monde en fabrique la même quantité.

Je ne pus m’empêcher d’interrompre l’insulaire 29.

--Mais, dis-je, en travaillant plus n’a-t-on pas le droit...?

Il me regarda avec mépris.

--On ne peut pas travailler plus, dit-il. Ce serait injuste, puisque tous les hommes sont égaux. Ce misérable le savait bien et sa demande de culotte n’avait pas d’autre but que de susciter un soulèvement et l’avènement d’une restauration monarchique.

--Naturellement, puisqu’y veut pas ête sans culotte, c’est un royalisse. (Réflexion du Rempart.)

--Quant au quatrième--la voix de l’Homme s’altéra--je ne puis en parler qu’en pleurant. C’était un apôtre quand nous le connûmes. C’est lui qui nous a appris à penser et à parler.

«Vous êtes mes égaux, disait-il, le hasard m’a permis d’en apprendre plus que vous, je veux vous inculquer mon savoir.»

Et il nous enseigna les principes de la Justice, de la Dignité, de la Vérité. Il nous fit ce que nous sommes.

Avant, nous étions un ramassis sans frein ni liberté. Maintenant... Voyez vous-même. C’est lui qui nous a appris la valeur intégrale de ce grand mot: _Égalité_. Eh bien, cet esprit tout rayonnant de Lumière et de Vérité a succombé dans les plus funestes erreurs. Il a voulu trahir ses frères. Il s’est refusé à les suivre dans la voie du progrès. Quels désirs insensés le poursuivaient, rêvait-il la dictature?... Je ne sais. Un jour maudit vint où, en pleine Assemblée parlementaire, il dit que nous allions trop loin, que nous devenions des tyrans les uns pour les autres, qu’il n’y avait pas d’égalité absolue et que la liberté était de faire ce qu’on voulait, sans entraver la liberté du voisin. Il s’est frappé la poitrine en s’accusant d’avoir fait notre malheur et de nous avoir rendus stupides. Nous avons été si indignés,--surtout qu’il parlait plus longtemps que son nombre de minutes, premier pas vers la tyrannie,--que nous avons sauté sur lui pour le faire taire. Il criait encore en nous demandant pardon et en se disant prêt au martyre.

Nous avons dû l’envoyer aux galères sur la chaloupe.

--Bien fait, dit Pingouin, c’est lui l’auteur responsable.

--Nous avons voulu plusieurs fois les amnistier tous, continuait l’Homme 29, et leur rendre, s’ils voulaient se soumettre, leur place au Parlement, et le délicieux exercice de leurs droits civiques.

Mais ils sont endurcis dans le crime. Le bûcheron menace de nous tuer avec sa hache si on parle, à la jeune femme qui vit avec lui, des bons de jouissance et de la Maison de reproduction. Le réactionnaire veut bien rentrer dans le sein de la société; mais il ne cesse de réclamer une culotte de plus en plus large. Quant à l’autre, il se refuse à nous voir et sans doute il est devenu fou, car il répète constamment: «Que la première des libertés est la liberté de ne pas être libre.» Ce qui est incompréhensible.

--Faut-il être gourde, dit le Rempart.

--Personne n’est gourde, dit l’Homme, tous les hommes sont égaux.

--Tonnerre de Dieu, dit Pingouin, tu es plus bête que nature! Va me chercher un encrier ou je te tue.

Le Rempart saisit, de sa main de fer, le bras du 29 tout stupéfait.

--T’es mon égal, s’écria-t-il, ça n’empêche pas qu’y faut obéir à m’sieur Pingouin ou que j’t’aplatis comme un pou!

On eut l’encrier, Coco, grimpant sur un des mâts, avait descendu la bande à l’inscription, et, sur les ordres du capitaine, je la modifiai en mettant:

TOUS LES HOMMES NAISSENT ET DEMEURENT INÉGAUX.

On la remonta.

--Maintenant, dit Pingouin à l’Homme, dis-moi ton vrai nom. Ton numéro me dégoûte.

--Du... Durand, répondit l’autre, claquant des dents.

--Ah! Eh bien, Durand, appelle tes imbéciles de compagnons.

Le sieur Durand, plein de terreur, souffla trois fois dans une espèce de cor de chasse et en tira les sons épouvantables que nous avions déjà entendus. Bientôt, nous vîmes venir les insulaires.

--Va au-devant d’eux; fais-les ranger devant moi et qu’ils se taisent ou je les fusille, ordonna Pingouin.

Durand 29 obéit. Les autres aussi. Ils étaient plutôt laids et sales. Une apparence uniforme d’abrutissement leur donnait une sorte d’air de famille.

Leurs habits étaient en bure brune. Les petits maigres y flottaient comme des goujons dans un baquet, les grands gros avaient l’air d’être en costume de natation.

Épouvantés par nos fusils, frappés d’étonnement par la carrure du Rempart, qui jonglait avec sa bielle, domptés en un instant par le regard de Julius Pingouin, ils se tassèrent silencieusement devant nous.

Pingouin monta sur une pierre et parla:

--Imbéciles, dit-il, voyez cette inscription. Je l’ai modifiée selon la Vérité. Méditez-la, telle qu’elle est, si vos cervelles d’idiots sont encore capables de méditer quelque chose.